Le terme « Palestine » désigne en premier lieu une réalité géographique, indépendamment des multiples communautés qui ont vécu dans cet espace au cours des siècles (musulmanes, juives, chrétiennes…). Ce toponyme se rapporte au nom de la province romaine habitée par les Philistin∙nes et baptisée « Palestine » en 135 de notre ère. Il permettait à l’empire romain d’effacer la référence à la Judée et donc de neutraliser le caractère religieux de la région. Cette dimension géographique s’articule plus tard à une dimension politique. Le poète palestinien Mahmoud Darwich parle en ce sens de la « Palestine comme métaphore » en ce qu’elle symbolise une population opprimée ainsi qu’un espoir et une lutte.
Dès le début du XXe siècle, avec l’essor des États-nations, l’identité nationale palestinienne voit le jour, ainsi que les différents courants sionistes. L’idée de la Palestine comme entité politique commence à se frayer un chemin d’abord au sein de l’élite urbaine. L’historien Rashid Khalidi fixe la période formatrice de l’identité nationale palestinienne entre l’après-Première Guerre mondiale et les années 1922-1923. Pendant ces années, le « sens d’identification politique et nationale de la plupart des Palestiniens politiquement conscientisés, instruits et urbains subit une série de transformations majeures » (Khalidi, 2010, p. 149). Outre un attachement général aux lieux, R. Khalidi identifie trois facteurs qui élargissent le sens d’appartenance nationale aux autres couches de la société. L’attachement religieux des musulman∙es et des chrétien∙nes à la Palestine en tant que « Terre sainte » est renforcé, pour les chrétien∙nes, par les frontières de la juridiction des Patriarcats grec-orthodoxe et latin et de l’Épiscopat protestant de Jérusalem, qui incluent toute la Palestine en dépit des divisions administratives ottomanes changeantes. Le sanjaq (« district » en turc) de Jérusalem, par ailleurs, se révèle être la plus durable des divisions administratives ottomanes (presque un demi-siècle), contribuant ainsi à forger le concept de Palestine comme une entité administrative à part entière. Enfin, le fait que les puissances occidentales reconnaissent la Palestine en tant qu’entité distincte augmente le sens d’appartenance de la population locale, consciente que le contrôle sur leur territoire a une grande valeur pour les pouvoirs étrangers (Khalidi, 2010, p. 151-153).
Dans le cadre de la lutte de libération nationale du peuple palestinien, l’intellectuel Edward Said souligne que la « simple évocation du nom constitue d’un côté, pour le Palestinien et ses partisans, un acte d’affirmation politique fort et positif, et de l’autre, pour ses adversaires, un acte d’affirmation tout aussi puissant mais nettement plus négatif et menaçant » (Said 1992, p. 55).
« Filistin » ou « Falestine » (Filasṭīn) fait écho au terme arabe de « Palestine ». Il a été retrouvé dans les sources arabes médiévales, bien que l’expression « Terre sainte » (Terra Sancta) ait largement dominé les usages officiels à l’époque des croisades (XIe-XIIe siècles). Le nom arabe connaît à nouveau un usage important à partir du XIXe siècle lors de l’émergence des discours nationalistes palestiniens.
Prononcé en langue arabe, le mot « Palestine » s’articule récemment à une réappropriation de l’histoire et des luttes par les populations arabes. Cette dimension de résistance et d’affirmation identitaire se donne notamment à entendre, scandée dans les manifestations de soutien à la Palestine, sous le slogan : « taḥyā Filasṭīn » (« vive la Palestine »).
Plus connu sous sa formulation anglaise « from the river to the sea », l’expression « de la mer au Jourdain » constitue un slogan politique largement employé lors des différentes manifestations en soutien au peuple palestinien. Elle fait référence à la rivière du Jourdain et à la mer Méditerranée, l’espace entre les deux correspondant environ au territoire de la Palestine historique.
D’un point de vue historique, pour le professeur d’études islamiques à l’Université de Georgetown, Elliott Colla : « on ne sait pas clairement quand ni où le slogan « De la rivière à la mer » est apparu pour la première fois dans la culture des manifestations palestiniennes ». Si certaines sources soutiennent que ce slogan est né dans les années 1960, au moment de la création de l’Organisation pour la Libération de la Palestine (OLP), en 1964. Colla souligne quant à lui qu’il daterait de la première Intifada (1987-1993), la phrase n’apparaissant ni dans la Charte nationale palestinienne de 1964 ou de 1968, ni dans la Charte du Hamas de 1988.
Si ce slogan peut être interprété comme l’expression d’un refus de la partition historique de la Palestine (1947), il recouvre plusieurs sens selon son utilisation. Certaines variantes s’inscrivent dans un registre nationaliste arabe (« De la rivière à la mer, la Palestine est arabe »), tandis que d’autres relèvent d’une rhétorique islamiste (« la Palestine est islamique »). Une des versions les plus connues de nos jours, « la Palestine sera libre/ Palestine will be free » exprime une aspiration explicite à la liberté, ce qui a contribué à sa résonance avec d’autres mouvements de lutte à travers le monde.
Ce slogan, du fait de sa portée politique, a été la cible des critiques sionistes. Ces dernières soutiennent qu’il impliquerait nécessairement une volonté d’élimination des Juif∙ves. Dans les faits, l’expression « De la rivière à la mer » suppose simplement la fin de l’État d’Israël en tant qu’État ethno-national, coupable de génocide. Par ailleurs, plusieurs solutions ont été pensées par des intellectuel∙les palestinien∙nes et israélien∙nes, sous la forme par exemple d’un État binational ou d’une confédération, permettant la coexistence pacifique des différentes populations. Récemment, le slogan a été instrumentalisé et repris par l’extrême-droite israélienne qui souhaite l’établissement par la force d’un État juif qui s’étendrait, aussi, « du fleuve à la mer ».
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