Par Ryan Tfaily, diplômé de Sciences Po Paris et de l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales), master Études Politiques.
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L’antisionisme désigne l’opposition au projet sioniste, soit l’établissement d’un État-nation juif à majorité juive en Palestine, une terre historiquement peuplée d’une population palestinienne à majorité non-juive. Cette doctrine ne s’oppose pas à la présence juive en Palestine, mais bien à l’établissement d’un État-nation à majorité juive, qui a pour conséquence matérielle la dépossession des Palestiniens et leur soumission à un régime d’apartheid inégalitaire.
Avant la Seconde Guerre Mondiale, l’antisionisme était un projet majoritaire parmi les courants intellectuels et politiques juifs. Les Juifs communistes, au nom de la solidarité internationaliste entre travailleurs qui devait primer sur tout projet national, s’opposaient à l’établissement d’un État-nation juif. Il en allait de même du Bund, un mouvement social-démocrate alors implanté dans les communautés juives russes et polonaises, qui militait pour l’autonomie des Juifs là où ils vivaient, en refusant leur départ vers la Palestine. L’antisionisme juif pouvait également revêtir une dimension théologique. Pendant longtemps, pour les religieux, la création d’un État juif avant la venue du Messie relevait du blasphème. Aujourd’hui, l’antisionisme continue à être porté par des voix juives, comme en témoignent les associations Tsedek ! et l’Union juive française pour la paix (UJFP) en France.
Cette opposition spécifiquement juive au sionisme s’est accompagnée, dès l’implantation du mouvement sioniste en Palestine, d’une critique du sionisme comme d’un colonialisme de peuplement par des Palestiniens eux-mêmes, rejoints par diverses voix intellectuelles à travers le monde. Depuis la création de l’État d’Israël et l’expulsion de 700 000 à 900 000 Palestiniens de leurs terres, l’antisionisme est une doctrine politique qui s’emploie à faire un examen critique du projet étatique israélien.
L’antisionisme conteste la nature coloniale du sionisme et donc de la fondation en elle-même de l’État israélien. Dans un ouvrage pionnier, Zionist colonialism in Palestine, l’intellectuel et diplomate palestinien Fayez Sayegh est le premier à parler du sionisme comme d’un colonialisme de peuplement. À partir des années 1980, le courant des nouveaux historiens israéliens remet en cause les mythes nationaux israéliens. Le plus célèbre d’entre eux, Ilan Pappé, qui se revendique antisioniste, a consacré un long travail au Nettoyage ethnique de la Palestine, ayant pris place à partir de 1947, contestant l’historiographie officielle israélienne en affirmant la dimension coloniale du sionisme.
L’antisionisme permet également de comprendre l’occupation de Gaza, de la Cisjordanie et de Jérusalem-est à partir de juin 1967, et les inégalités de traitement entre Juifs israéliens et Palestiniens à l’intérieur même des frontières internationalement reconnues de l’État israélien comme une continuité avec l’entreprise coloniale initiée en Palestine au début du XXème siècle.
La pierre angulaire de l’antisionisme, donc, est d’analyser le contexte israélo-palestinien à travers le prisme colonial. En rupture avec la forme État-nation prise par Israël, cette doctrine se distancie des lectures réduisant les affrontements entre Israéliens et Palestiniens à un conflit symétrique entre deux légitimités nationales irréconciliables, ou, pire, à un affrontement à caractère religieux et ahistorique.
En termes politiques, l’antisionisme se différencie d’une critique conjoncturelle de la politique israélienne dans telle ou telle situation, mais s’attache à dénoncer les structures politiques et idéologiques de l’État israélien qui instituent la dépossession des Palestiniens. La traduction matérielle de l’antisionisme nécessite forcément une reformulation radicale du projet national israélien, à même de permettre une coexistence égalitaire et pacifique sur la terre de la Palestine historique, faisant place au droit au retour des réfugiés palestiniens.
Il est essentiel de distinguer l’antisionisme, une doctrine politique anticoloniale, de l’antisémitisme, une forme de racisme qui prend pour cible les Juifs en tant que groupe ethnique et religieux. Si l’antisionisme peut être un prétexte utilisé par des antisémites pour masquer leur haine des Juifs, rien ne permet d’amalgamer l’opposition au sionisme à de l’antisémitisme. La première se fonde sur une critique politique, le second relève d’une haine qui cible les individus pour ce qu’ils sont.
Sources :
Dominique Vidal, Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, Editions Libertalia, 2019.
Béatrice Orès, Michèle Sibony, Sonia Fayman (dir.), Antisionisme, une histoire juive, Editions Syllepse, 2023.
Caterina Bandini, « Parler de la colonialité de l’Etat d’Israël ne revient pas à souhaiter sa destruction », tribune dans La Croix, 2024.
Maxime Rodinson, « Israël, fait colonial », Revue Les Temps modernes, 1967.
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