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« Face aux attaques des colons israéliens, j’ai l’impression de ne pas être en vie ». Le quotidien des Palestiniens de Masafer Yatta

par Mélodie Cochet et Miriame Mazid
28 septembre 2026
in Analyses
Reading Time: 11 mins read

Par Miriame Mazid et Mélodie Cochet, autrices indépendantes et professionnelles du secteur humanitaire. 

Ruqayya Rabe’i était enceinte de trois mois lorsque des colons israéliens ont envahi son village. Dans cette immersion au sein de la communauté palestinienne de Masafer Yatta, elle se confie au sujet de la perte de son enfant et de la manière dont la violence des colons vise à détruire les fondements de la vie palestinienne.

Article également publié dans Jacobin.

Le village d’At-Tuwani, à Masafer Yatta, où a eu lieu l’attaque évoquée dans l’article. Photographie prise par les auteures

At-Tuwani, Masafer Yatta, sud de la Cisjordanie, 19 juillet, 0 h 30.

Ruqayya Rabe’i, enceinte de trois mois, se trouvait dans sa chambre aux côtés de ses quatre filles endormies lorsque les premières pierres ont frappé sa maison. Elle s’est précipitée pour vérifier la porte d’entrée. Dans le salon, elle a trouvé son fils de 15 ans, Usayd, endormi juste sous une fenêtre derrière laquelle plusieurs colons, selon son témoignage, étaient armés de fusils et de couteaux et tentaient de pénétrer de force dans la maison.

Elle a essayé de réveiller son fils en le secouant, mais il ne réagissait pas. Lorsque les colons l’ont aperçue, elle a pris la fuite, convaincue que s’ils voyaient Usayd, ils lui tireraient dessus.

La fenêtre a été brisée, un composé chimique a été versé à l’intérieur et l’encadrement a pris feu, raconte Ruqayya. Paniquée, elle a appelé son mari, qui travaillait dans la ville voisine de Yatta, persuadée à cet instant que son fils avait été tué.

Usayd, de son côté, s’est réveillé à cause des flammes et a couru à la recherche de sa mère. En le voyant vivant, Ruqayya s’est effondrée sous le choc et a perdu connaissance. Lorsque l’ambulance est enfin arrivée, elle pouvait à peine ramper jusqu’à la rue – une main au sol, l’autre sur son ventre.

L’attaque n’a duré que dix minutes. Les assaillants ont brusquement quitté les lieux, laissant derrière eux des véhicules incendiés, des maisons vandalisées sur lesquelles avaient été inscrits en hébreu les mots « vengeance » et « assignation à résidence », ainsi qu’une mosquée détruite. Mais pour cette famille, les conséquences se feront sentir toute une vie.

Selon les habitants, près de quarante colons avaient déferlé depuis Havat Ma’on, un avant-poste illégal situé juste au sud-est du village palestinien. Depuis la création de cet avant-poste il y a plus de vingt ans, les colons qui y vivent terrorisent les Palestiniens d’At-Tuwani.

L’impunité comme système

Havat Ma’on est l’une des plus de 500 colonies et avant-postes répartis à travers la Cisjordanie, dont plus de 165 ont été établis depuis octobre 2023. Tous sont illégaux au regard du droit international. Les colons, comme ceux qui ont attaqué At-Tuwani, n’agissent pas de manière isolée. Ils sont les instruments d’une stratégie israélienne plus large, d’accaparement des terres par la force, soutenue par un État qui les encourage à chaque étape. Bien que des avant-postes tels que Havat Ma’on soient établis illégalement même au regard du droit israélien, ils sont généralement légalisés a posteriori. Plutôt que de sanctionner l’appropriation de terres palestiniennes, les autorités la récompensent.

Les colons font ensuite face à peu, voire aucune responsabilité judiciaire pour les crimes commis contre les Palestiniens, d’autant plus que cette impunité est renforcée par des campagnes massives d’armement. Sur les 18 Palestiniens tués par des colons israéliens et les forces israéliennes en Cisjordanie au cours du premier semestre 2026, aucun auteur de ces crimes n’a été condamné pour meurtre. Selon une étude de l’organisation israélienne de défense des droits humains Yesh Din, 93,6 % des enquêtes policières concernant des crimes commis par des colons en Cisjordanie sont classées sans suite, et seuls 3 % des dossiers aboutissent à une condamnation.

Des centaines de milliers de colons israéliens ont par ailleurs reçu des armes fournies par l’État, notamment en grande partie du fait de la vaste campagne d’armement menée depuis octobre 2023 par le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, qui a encore assoupli des règles d’obtention de permis déjà peu restrictives pour les citoyens israéliens. Cette politique donne un véritable « feu vert » à l’intensification des violences contre les Palestiniens, en transformant les colons en « milices privées » au service des objectifs étatiques d’accaparement des terres, sous couvert d’autodéfense civile.

« Plutôt que de sanctionner l’appropriation de terres palestiniennes, les autorités la récompensent. »

Loin d’être un simple effet secondaire de la politique israélienne en Cisjordanie, cette violence est une arme au service d’un projet colonial sioniste plus large visant à déplacer les Palestiniens, et, de facto, à consolider une annexion.

Une crise qui s’accélère

Dans un contexte d’impunité généralisée, d’expansion accélérée des colonies, d’armement croissant des colons et de répression accrue contre les Palestiniens depuis octobre 2023, les violences commises par les colons ont atteint un niveau sans précédent. En juin 2026, une commission d’enquête des Nations unies a constaté une hausse de 130 % des attaques de colons depuis 2023. Au cours des sept premiers mois de 2026, le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) a recensé plus de 1 330 attaques ayant fait des victimes ou causé des dégâts matériels dans environ 250 communautés palestiniennes. Elles se produisent désormais à un rythme d’environ six par jour.

Cette année, près de 880 Palestiniens ont été blessés par des attaques de colons, et 18 ont été tués, dépassant déjà les 17 morts enregistrées sur l’ensemble de l’année 2025. Ces chiffres ne représentent pourtant que les incidents documentés. Une grande partie des violences quotidiennes qui façonnent la vie des Palestiniens en Cisjordanie n’apparaît jamais dans les statistiques officielles.

Un rapport publié en 2026 par les organisations israéliennes de surveillance des colonies Kerem Navot et Peace Now a conclu que la grande majorité des incidents ne sont jamais documentés ni comptabilisés par aucune autorité, qu’il s’agisse de harcèlement, de menaces ou de violences physiques. Pour les communautés vivant à proximité d’avant-postes en expansion constante, cette intimidation et la menace permanente d’une nouvelle attaque font désormais partie du quotidien. Les chiffres officiels n’offrent donc qu’un aperçu limité de la réalité à laquelle elles sont confrontées.

« Ils mènent ces attaques sous prétexte de défendre leurs terres », nous explique Mohammad Hurani, habitant d’At-Tuwani et voisin de Ruqayya. « Toutes les 24 heures, il se passe quelque chose. Et même lorsqu’il ne se passe rien, les gens restent sur leurs gardes. »

Lors de l’attaque du 19 juillet à At-Tuwani, des colons ont tenté d’incendier la maison de Mohammad et ont inscrit en hébreu le mot « vengeance » sur un mur extérieur. « Nous avons essayé de nous défendre, mais ils étaient dix fois plus nombreux que nous, alors nous ne pouvions pas faire grand-chose. »

Mohammad Hurani explique que l’augmentation ne concerne pas seulement la fréquence des attaques, mais également leur intensité. Avant octobre 2023, dit-il, « les colons venaient généralement par groupes de trois ou quatre ; aujourd’hui, ils arrivent par groupes de plusieurs douzaines ».

Dans plusieurs cas documentés, l’armée israélienne a protégé les colons pendant leurs attaques, participé avec eux à des raids contre des villages ou n’est arrivée sur place qu’après leur départ, comme l’ont documenté différentes organisations israéliennes et internationales de défense des droits humains.

À At-Tuwani, selon Mohammad, les forces israéliennes sont arrivées environ quarante minutes après le départ des colons. « [Les soldats] se sont mis à crier : « Vous n’avez rien à faire ici » », se souvient-il. « Sans recueillir aucun témoignage de notre part, ils se sont ensuite rendus à Havat Ma’on pour recueillir ceux des Israéliens. »

Selon les estimations de OCHA, 55 % de l’ensemble des blessures subies par des Palestiniens en Cisjordanie cette année sont survenues dans le contexte d’attaques de colons. Plus de 1 100 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie par des colons et les forces israéliennes depuis 2023, selon les données des Nations unies.

La quasi-totalité des responsables restent libres. Mais le véritable coût de ces attaques ne peut pas se mesurer en chiffres.

« Dans plusieurs cas documentés, l’armée israélienne a protégé les colons pendant leurs attaques, participé avec eux à des raids contre des villages ou n’est arrivée sur place qu’après leur départ, comme l’ont documenté différentes organisations israéliennes et internationales de défense des droits humains. »

À la suite de l’attaque d’At-Tuwani, Ruqayya est transférée à l’hôpital public de Yatta. Bien que les médecins aient constaté que le cœur du fœtus battait faiblement, elle a été renvoyée chez elle au bout d’une heure, sans traitement.

Les hôpitaux publics de Cisjordanie fonctionnent sous une pression considérable alors que le gouvernement israélien continue de retenir plus de 5 milliards de dollars de recettes fiscales dues à l’Autorité palestinienne, des fonds qui permettraient autrement de payer les employés du secteur public et de maintenir les hôpitaux en fonctionnement, selon le média allemand Deutsche Welle.

Toujours sous le choc et souffrant de crampes douloureuses le lendemain, Ruqayya a été conduite dans un hôpital privé de Yatta pour y passer des examens.

Le 20 juillet, à 17 heures, la mort du fœtus a été constatée.

« J’ai l’impression de ne plus être en vie », confie Ruqayya. « Il est parti avant de pouvoir voir les belles choses de ce monde, avant même que nous puissions le voir. Maintenant, il n’est plus là. »

Les attaques maintiennent les communautés dans un état de vigilance permanent. Les filles de Ruqayya dorment toujours dans une pièce dépourvue de protections aux fenêtres, ce qui nourrit en permanence sa peur de nouvelles attaques.

« Le bruit du verre brisé résonne encore dans mes oreilles. J’ai peur pour mes filles — je n’arrive pas à dormir. »

Pourtant, à At-Tuwani comme ailleurs à Masafer Yatta, la peur n’a pas effacé la résistance. Les habitants continuent de reconstruire les maisons endommagées, d’accompagner les bergers et les agriculteurs sur leurs terres, de documenter les attaques et de soutenir les familles prises pour cible par les colons.

Dans des communautés où la violence et l’intimidation ne visent pas seulement à blesser des individus, mais à contraindre les Palestiniens à quitter leurs foyers, rester sur sa terre est devenu en soi un acte de résistance.

Une élection sans véritable rupture

Les mois à venir pourraient accentuer encore davantage la pression. Les prochaines élections israéliennes ne sont pas à l’origine de la flambée des violences commises par les colons, mais elles pourraient renforcer les dynamiques qui l’alimentent déjà. Alors que le bloc du Premier ministre, Benyamin Netanyahu, fait face à une probable perte de pouvoir, les dirigeants du mouvement des colons et leurs alliés politiques ont tout intérêt à consolider leurs gains territoriaux avant une éventuelle transition politique.

« Dans des communautés où la violence et l’intimidation ne visent pas seulement à blesser des individus, mais à contraindre les Palestiniens à quitter leurs foyers, rester sur sa terre est devenu en soi un acte de résistance. »

Dans le même temps, aucun des principaux adversaires de Netanyahu dans l’opposition ne semble actuellement en mesure de remettre véritablement en cause les structures qui permettent les violences des colons. Si leurs politiques diffèrent par leur degré, aucune ne propose de rupture nette avec la trajectoire plus large d’expansion des colonies et de déplacement des Palestiniens.

Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major de l’armée israélienne dont la popularité a fortement progressé dans les récents sondages, a certes publiquement condamné les « actes violents et hors-la-loi commis par une minorité extrémiste » de colons en Cisjordanie. Mais sa campagne s’est principalement concentrée sur les questions de sécurité et de gouvernance, plutôt que sur la politique de colonisation et les violences des colons.

Naftali Bennett, ancien Premier ministre israélien qui se présente en alliance avec le dirigeant centriste Yair Lapid sous la bannière du parti BeYahad (Ensemble), s’est quant à lui disputé la première place dans les sondages avec Eisenkot tout au long de la campagne. Ancien dirigeant de la principale organisation fédérant le mouvement des colons, Bennett s’oppose catégoriquement à la création d’un État palestinien et a publiquement défendu l’idée que la zone C, qui représente plus de 60 % de la Cisjordanie, devrait « à terme faire partie de l’État d’Israël ».

La compétition électorale pourrait donc accélérer les efforts des colons visant à créer davantage de « faits accomplis » sur le terrain, sans qu’aucun changement politique significatif ne se profile à l’horizon.

Au-delà des condamnations

Protéger les communautés palestiniennes exige, en définitive, d’aller au-delà des simples condamnations et d’imposer un coût matériel à ceux qui rendent leur déplacement possible. Les sanctions ciblées déjà adoptées par l’Union européenne et plusieurs gouvernements occidentaux constituent une étape importante, mais elles restent largement insuffisantes au regard de l’ampleur de l’expansion actuelle des colonies et des violences rendues possibles par l’État.

Les gouvernements devraient étendre les sanctions au-delà des seuls colons directement impliqués dans des violences. Cela aurait pour but de viser également les organisations qui financent les avant-postes illégaux ainsi que les responsables gouvernementaux impliqués dans la facilitation des violences commises par les colons ou dans les déplacements forcés, notamment par le gel des avoirs et l’interdiction de voyager.

Ils devraient également restreindre les échanges commerciaux, les investissements et les activités financières qui contribuent au maintien des colonies illégales, et suspendre les transferts d’armes, compte tenu du risque inhérent qu’elles puissent contribuer à de graves violations. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a identifié 158 entreprises impliquées dans des activités liées aux colonies. L’expansion de celles-ci n’est donc pas seulement soutenue politiquement et militairement : elle repose également sur des réseaux économiques internationaux que les gouvernements ont clairement le pouvoir de transformer.

Mais la pression ne peut venir des seuls gouvernements.

Les individus et la société civile peuvent eux aussi contribuer à l’accroître par la mobilisation politique, le désinvestissement et des campagnes de boycott ciblées. Le mouvement palestinien BDS publie régulièrement des recommandations actualisées identifiant les entreprises et institutions prioritaires à boycotter, dont il appelle à se désinvestir ou sur lesquelles exercer une pression en raison de leur implication dans les violations des droits des Palestiniens.

Pour Ruqayya, de telles mesures arriveraient trop tard.

Pour d’autres familles palestiniennes, elles pourraient déterminer si les violences et les déplacements imposés par Israël peuvent continuer avec un coût politique et économique quasi nul pour leurs auteurs.

Tags: CisjordanieColonialisme de peuplementcolonsIsraëlPolitique israélienne

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