Par le comité éditorial de Yaani.
Alors que Yaani fait sa rentrée, une année politique particulièrement chargée s’ouvre devant nous, marquée par les élections législatives en Israël, l’annonce de processus électoraux en Palestine occupée et l’élection présidentielle en France. Trois ans après, le génocide à Gaza se poursuit et le nettoyage ethnique en Cisjordanie s’accélère, menés par un régime d’apartheid qui ne fait que s’intensifier. Dans ce contexte, il nous semble nécessaire d’interroger l’écart grandissant entre la réalité vécue par l’ensemble des Palestinien·nes et la manière dont la situation en Palestine-Israël est perçue, racontée et débattue en France, dans le champ politique comme dans le champ médiatique. Ce qui se passe en Palestine-Israël pèse déjà sur les débats politiques et les futures campagnes, alors même qu’en France, une partie de ces réalités continue d’être minimisée, déformée ou simplement passée sous silence.
L’illusion de l’« après-Netanyahou »
La perception des prochaines élections législatives israéliennes, qui pourraient conduire au départ du Premier ministre Benyamin Netanyahou et de sa coalition gouvernementale de droite et d’extrême droite, en constitue sans doute l’exemple le plus flagrant. En France, la perspective d’un « après-Netanyahou » continue d’alimenter l’idée d’une possible rupture avec la politique menée ces dernières années et du « retour » d’un État d’Israël plus « modéré », plus « démocratique », plus « libéral », voire plus favorable à une solution politique avec le peuple palestinien.
Cette lecture tend pourtant à faire de Netanyahou et de l’extrême droite israélienne les principaux responsables de politiques qui, s’ils les ont portés à leur paroxysme, s’inscrivent en continuités des politiques coloniales menées par l’État israélien. La colonisation, la dépossession et l’oppression des Palestinien·nes, leur effacement symbolique et physique du territoire situé entre la mer Méditerranée et le Jourdain, leur traitement juridique différencié ou encore la volonté de préserver une majorité juive et d’assurer sa domination au sein du système politique, ne sont pas apparus avec Netanyahou et ne sont pas propres à l’extrême droite. Ces politiques s’inscrivent dans l’histoire de la fondation de l’Etat d’Israel et sont profondément ancrées dans son ordre politique et ses institutions, amplement façonnées par l’histoire de la gauche sioniste au pouvoir. Le départ de Netanyahou pourrait donc changer la manière dont elles sont menées et justifiées, sans pour autant remettre en cause leurs fondements et leurs ambitions.
Car si les oppositions entre la droite, le centre et la gauche sioniste sont bien réelles sur de nombreux sujets internes à la société juive israélienne, de l’enrôlement des ultra-orthodoxes dans l’armée à la préservation de la Cour suprême comme gardienne d’une prétendue « démocratie », elles s’estompent considérablement dès lors qu’il est question des Palestinien·nes. L’octroi de droits et de privilèges spécifiques aux Juif·ves, la revendication d’un droit historique juif sur la Palestine, puisé notamment dans le récit biblique, ou la légitimation de sa colonisation, constituent un socle commun aux différents courants sionistes. La ligne de fracture a longtemps porté moins sur le principe de la colonisation que sur ses frontières : la gauche sioniste légitimait celle ayant abouti à l’État dans ses frontières de 1948, tandis que la droite entendait l’étendre au territoire occupés en 1967. Cette distinction historique est cependant aujourd’hui de plus en plus difficile à tracer, tant la gauche sioniste a progressivement évacué de son discours la question palestinienne, jusqu’à ne presque plus parler ni d’occupation, ni de la fin de la colonisation, ni même d’un horizon politique commun, incluant les Palestinien·nes.
Le départ de Netanyahou pourrait changer le gouvernement sans pour autant constituer, en lui-même, que ce soit à gauche ou à droite, une remise en cause de la domination coloniale exercée sur les Palestinien·nes, tant les principes qui la sous-tendent dépassent sa personne et traversent l’ensemble des acteurs sionistes. Cela n’empêche pas de nombreux·ses Palestinien·nes, en Cisjordanie comme en Palestine de 1948, de suivre attentivement la campagne électorale israélienne, dans l’espoir qu’un changement de gouvernement puisse mener à un recul – ne serait-ce que partiel – de la violence et du fascisme qu’iels subissent au quotidien. Ainsi, la sociologue Areej Sabbagh-Khoury appelle les Palestinien·nes de 1948 à voter : « Même si le vote ne peut pas mettre fin au régime de colonisation de peuplement, les Palestiniens en Israël devraient utiliser leur citoyenneté pour protéger leur peuple et préserver les conditions nécessaires à la résistance ».
Le mythe des « colons extrémistes »
Le décalage est également de plus en plus manifeste entre le nettoyage ethnique en cours en Cisjordanie et sa représentation en France. Le discours politique et médiatique français présente encore largement les violences avant tout comme le fait de « colons extrémistes ». Cette lecture permet de les circonscrire à une frange radicale de la société israélienne et de les dissocier de l’État israélien. Or, les attaques de colons ont régulièrement lieu sous la protection ou en présence de l’armée, tandis que les institutions israéliennes participent directement aux expulsions, aux démolitions, aux saisies de terres et à l’expansion des colonies. Les violences des colons, de l’armée et de l’administration convergent vers un seul et unique projet de nettoyage ethnique, participant au processus de déplacement des Palestinien·nes. La frontière entre colons et soldat·es est elle-même loin d’être étanche : nombre de colons sont soldat·es ou réservistes et, même lorsqu’ils et elles ne portent pas l’uniforme, certain·es sont armé·es par l’État. Réduire ces violences aux agissements de quelques « colons extrémistes » revient ainsi à présenter comme une dérive marginale ce qui relève d’une politique d’État.
Et c’est précisément ce que fait, assez cyniquement, la France. Face à ce qui se déroule en Cisjordanie, l’État français choisit plutôt de cibler deux figures bien identifiées de l’extrême droite, les ministres Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, désormais interdits d’entrée sur le territoire français. Une mesure qui permet de condamner deux individus, plus ouvertement radicaux du gouvernement, tout en préservant l’idée que le problème viendrait d’eux, et non d’une politique menée et rendue possible par l’État israélien dans son ensemble.
Début septembre, la France a annoncé, aux côtés de onze autres pays, son intention d’interdire le commerce de biens avec les colonies israéliennes. Là encore, la mesure reste enfermée dans les frontières mêmes du problème qu’elle prétend combattre : elle se limite essentiellement aux biens, laissant de côté les services, les investissements et d’autres activités économiques participant à l’économie des colonies, tout en prenant soin de réaffirmer qu’Israël demeure un partenaire économique de la France. Ainsi, lorsqu’elle prétend sanctionner la colonisation, l’État français continue de la présenter comme un problème distinct de la politique menée par l’État israélien lui-même.
Contrôle du terrain et des récits, voix de résistance
Enfin, malgré le génocide à Gaza, le nettoyage ethnique et la colonisation en Cisjordanie, le régime d’apartheid mis en place entre la Méditerranée au Jourdain, la qualification d’Israël comme « démocratie » reste largement répandue dans le champ politique et médiatique français. Comme si ces réalités ne suffisaient pas déjà à interroger profondément cette qualification, une autre actualité récente est venue illustrer le décalage entre cette image et le terrain. L’Etat d’Israël, régulièrement présenté comme « la seule démocratie du Moyen-Orient », tente de verrouiller l’accès à son territoire et au territoire palestinien occupé, aux journalistes et chercheur·ses qui enquêtent sur ses politiques, tout en maintenant Gaza fermée à la presse internationale. C’est précisément ce que dénonçait cet été une tribune initiée par Thomas Vescovi, membre du comité éditorial de Yaani, et la journaliste Alice Froussard, empêché·es par les autorités israéliennes de se rendre sur le terrain. Ces restrictions mettent en lumière une autre facette de ce système : le contrôle de celles et ceux qui peuvent observer, enquêter et documenter ce qui se passe sur le terrain.
Ce contrôle ne s’arrête pas à l’accès au terrain. Il se joue aussi dans les conditions dans lesquelles les récits sur la Palestine peuvent circuler et être entendus, y compris en France. Yaani continue ainsi à documenter et à analyser la place de la Palestine dans nos représentations politiques et culturelles, ainsi que la criminalisation des voix palestiniennes et de leurs soutiens. Comme le montre le scandale autour du rôle de Laurent Nuñez dans les accusations fallacieuses portées à l’encontre de la député européenne Rima Hassan et montées en épingle par les médias, les procès d’intention faits aux Palestinien·nes et à leurs soutiens se traduisent en répression et censure. Ils se traduisent également par une discrimination envers les Palestinien·nes de Gaza qui cherchent à être évacué·es en France – en témoigne l’impossibilité des Palestinien·es de Gaza de candidater au programme PAUSE, et la difficile évacuation des personnes déjà lauréates et inscrites dans des institutions artistiques et de recherche en France. En parallèle, les campagnes de boycott, outils non-violent de résistance à l’occupation du territoire palestinien, continuent d’être criminalisées et diabolisées.
Malgré les tentatives de censure, les voix palestiniennes en France et dans les pays occidentaux consolident une parole diasporique palestinienne : Les Editions Les Liens qui libèrent ont publié en janvier Enfant de Palestine d’Omar Alsoumi, qui raconte sa conception politique et spirituelle de la libération, et présentent en cette rentrée littéraire le magnifique texte de la poètesse Nour Elassy, Ceci est ma maison, et la traduction du célèbre essai Perfect Victims du poète et écrivain Mohammed El-Kurd en octobre. Une traduction de l’anglais du roman Contre ce monde sans amour de Susan Abulhawa, par Marie Chuvin, raconte à son tour l’exil, la mémoire individuelle et collective et la condition diasporique.
Enfin, les écrivains Jadd Hilal et Karim Kattan ont publié chacun un nouveau roman en septembre. Dans Ici commence la terre, Hilal raconte la Nakba à travers la vie de sa grand-mère et la transmission et reconstruction de l’identité palestinienne. Dans Septentrionale, Kattan imagine la fuite de deux personnages, Maryam et Joseph, dans un pays fictionnel, repensant ainsi l’exil, la catastrophe, et la crise.
À travers ces voix, c’est une Palestine en diaspora, issue des guerres anciennes et des dernières évacuations, qui se raconte et qui existe. Chacune à leur manière, elles contribuent à faire entendre et à voir d’autres perspectives de Palestine-Israël, où la légitimité des droits des colonisés ne souffre d’aucune conditionnalité. Ces voix nous rappellent l’importance de ne pas céder aux cadres qui structurent le débat public français, ceux qui font de Netanyahou et de son gouvernement l’origine du problème, qui réduisent le nettoyage ethnique en Cisjordanie aux violences de quelques « colons extrémistes », ou qui continuent à penser Israël comme une « démocratie » indépendamment du régime imposé aux Palestinien·nes. Il nous faut le marteler autant que nécessaire : ces cadres ne servent qu’à isoler certaines manifestations d’un système sans en interroger les structures.
C’est précisément parce que ce genre de cadres perdurent que Yaani continuera, cette année, à documenter et à interroger, fort de l’arrivée de nouvelles chercheuses au sein de son comité éditorial.












