Sur la Première guerre israélo-arabe de 1948 et la Nakba, la littérature est vaste. Entre les premiers travaux des historiens palestiniens puis des « Nouveaux historiens israéliens », nous aurions pu croire que les mythes israéliens sur 1948 seraient définitivement écartés. C’était sans compter les relais de ce narratif, prêts à toutes les contorsions et manipulations pour préserver la prétendue innocence originelle d’Israël à l’encontre du sort des Palestiniens.
Commençons par le premier. Dans les cinquante années qui séparent le premier congrès de 1897 et la création d’Israël, de nombreux travaux retracent la persistance, au sein du mouvement sioniste, de la nécessité d’un
« transfert » des Palestiniens pour assurer le caractère « juif » de l’État en devenir.
Dès l’annonce en novembre 1947 du plan de partition onusien, la direction du mouvement sioniste en Palestine s’active pour « inciter », par tous les moyens possibles, le plus grand nombre de Palestiniens à quitter la Palestine. Ainsi, au moment de l’entrée en guerre des États arabes, qui ne se produit qu’au lendemain de la déclaration unilatérale d’indépendance d’Israël — le 14 mai 1948, environ 400 000 Palestiniens ont déjà été contraints à l’exil forcé dans un contexte d’affrontements irréguliers entre groupes armés arabes et juifs depuis janvier de cette année.
À titre d’exemple, le terrible massacre du village palestinien de Deir Yassin se produit le 9 avril 1948, soit plus d’un mois avant l’entrée en guerre des pays arabes.
Le nettoyage ethnique de la Palestine ne s’opère pas en conséquence de la guerre, mais comme le projet essentiel à la réalisation du projet sioniste qui ne peut avoir lieu qu’en ayant anéanti les moyens de défense des autochtones.
Si plusieurs sources convergent pour établir le nombre de Palestiniens contraints à l’exil forcé à environ 800 000, sur les 1,2 millions de Palestiniens en 1948, d’autres travaux récents évoquent une réalité dépassant les 900 000 réfugiés.
Deuxièmement, le narratif sioniste a longtemps, et continue parfois, à affirmer que les Palestiniens ont quitté leur terre à l’appel des capitales arabes voisines, leur promettant un retour apres la défaite d’Israël.
Les historiens sont formels : il n’existe aucun appel transnational aux Palestiniens les enjoignant à quitter leur terre. À titre d’exemple, sur les 400 000 Palestiniens déjà réfugiés avant le début de la guerre, les services de renseignement du mouvement sioniste établissent que 73 % ont été expulsés par des troupes juives et 22 % sont partis par crainte de la guerre ou d’être victime d’un massacre.
Troisièmement, le narratif israélien présente la guerre de 1948 comme un remake de David contre Goliath, le
« jeune et petit » État d’Israël faisant face à des millions d’Arabes. Si les trois premières semaines voient l’armée israélienne être mise en difficulté, la victoire finale est totale avec l’établissement d’Israël sur 78% de la Palestine.
Plusieurs historiens font état d’un accord, avant le début de la guerre, entre la Transjordanie et le futur État d’Israël pour se partager le territoire : ces dirigeants étant opposés, pour des motifs différents, à la création d’un État palestinien. D’autres historiens mentionnent la réalité d’un accord, mais affirment sa rupture dès les premiers affrontements.
Mieux préparée et mieux organisée, dotée d’un commandement centralisé et de courtes lignes de communication, l’armée israélienne possédait toutes les qualités pour surpasser ses adversaires. En mai 1948, les armées arabes comptaient près de 25 000 hommes sur le front, contre 35 000 pour Israël qui parvient à mobiliser 65 000 hommes à la mi-juillet, 90 000 en septembre et enfin 96 000 en décembre. Un taux de croissance impossible pour les forces arabes. Par ailleurs, en dépit d’un embargo sur les armes imposé par l’ONU sur la Palestine, Israël a pu compter clandestinement sur du matériel militaire européen, via la Tchécoslovaquie et l’URSS. La balance s’est donc renversée, et comme souvent, le plus fort a gagné.
Troisièmement, il faut sortir d’une vision binaire où un monde arabe uniforme et implacablement hostile affronterait Israël. Les dirigeants arabes n’étaient pas unanimes sur la manière d’agir, certains souhaitant privilégier le dialogue. Leur entrée en guerre se fait d’abord sur la pression de leur population, pour espérer interrompre le flot des réfugiés palestiniens. Pour l’Égypte et la Syrie se joue aussi la volonté de contenir les ambitions territoriales de la Transjordanie sur la Palestine.
Dès septembre 1948, chaque État arabe entreprend l’ouverture de négociations avec Israël, partant du principe que le premier qui obtiendrait un accord bénéficiera des meilleures conditions. Dans chaque proposition, l’Égypte, la Syrie ou la Transjordanie soutiennent un traité de paix, la délimitation d’une frontière officielle et une répartition des réfugiés. Les dirigeants israéliens s’y opposent, refusant les concessions qui leur feraient perdre la possibilité d’assurer leur souveraineté sur l’ensemble de la Palestine, espérant capitaliser sur la conquête du plus de terres possible avec le moins de Palestiniens.
Pour conclure, il faut refuser catégoriquement l’idée selon laquelle l’expulsion des Palestiniens ne serait qu’une conséquence malheureuse de la guerre. C’est le résultat de la colonisation sioniste, pensée préalablement, mise en pratique dès l’annonce du plan de partition et maintenue jusqu’à aujourd’hui. D’ailleurs, peu importe la manière par laquelle les Palestiniens se sont retrouvés « réfugiés », la responsabilité d’Israël est totale dès lors que se sont ses dirigeants qui portent la responsabilité de l’impossibilité pour les Palestiniens de revenir sur leur terre.
Il ne nous est pas possible ici de retranscrire la totalité de la richesse historiographique sur cette période et nous invitons nos abonnés qui le souhaitent à se référer aux conseils de lecture.
Pour aller plus loin :
Avi Shlaim, The Debate about 1948, 1995 [Disponible en ligne sur internet]
Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique des Palestiniens, La Fabrique, 2024.
Nur Masalha, Expulsion of the Palestinians: The Concept of « Transfer » in Zionist Political Thought, 1882-1948, Institute for Palestine Studies, 1992.
Salman Abu Sitta, The Atlas of Palestine (1917-1966), 2010 [Disponible en ligne]
Dominique Vidal, Comment Israël expulsa les Palestiniens (1947-1949), Paris, Les éditions de l’atelier, 2007.
Walid Khalidi, Nakba 1947-1948, Sindbad – Actes Sud, 2012 ; 1948, la première guerre israélo-arabe, Sindbad – Actes Sud, 2013.
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