Par Gregory Mauzé, journaliste et analyste politique
Longtemps considérée comme irréaliste ou impraticable, une forme de restriction du commerce avec les colonies israéliennes voit progressivement le jour dans plusieurs États occidentaux. Le périmètre de sa mise en œuvre s’annonce toutefois décevant, et la route pour mettre fin à la complicité avec Israël encore longue.
Article à paraître dans le n°109 du bulletin Palestine, 3e trim. 2026.
Dans un contexte international où l’impunité du régime génocidaire israélien fait figure de loi, l’annonce a fait l’effet d’une bombe. Le 8 septembre dernier, douze États, parmi lesquels le Canada, la France et le Royaume-Uni, ont déclaré vouloir restreindre le commerce avec les colonies situées en territoire palestinien occupé (TPO). « Le moment est venu de prendre de nouvelles mesures pour maintenir notre engagement à protéger la solution à deux États, nos intérêts et à défendre nos valeurs, avant qu’il ne soit trop tard », ont justifié les dirigeants de ces trois pays. En cause : « l’augmentation spectaculaire de la violence des colons » et « l’expansion systématique des colonies », dont le lancement du projet E1, destiné à couper la Cisjordanie en deux, de longue date une ligne rouge pour l’Union européenne (UE). Ils rejoignent ainsi les quatre États membres (Belgique, Espagne, Irlande, Pays-Bas) à avoir entrepris une telle démarche.
L’annonce a été d’autant plus remarquée qu’elle s’est accompagnée d’un changement de ton notable, notamment de la part d’un fidèle allié d’Israël, le Royaume-Uni – qui a par ailleurs annoncé une série d’autres mesures. S’adressant à la Chambre des communes, son chef de la diplomatie Ed Miliband a fait sien l’avis de la Cour internationale de justice (CIJ) du 17 juillet 2024 concluant à l’illégalité de l’occupation et à l’obligation des États de ne pas y prêter assistance. Tout en prenant soin de rappeler l’amitié unissant les deux pays, il a, en outre, évoqué un « nettoyage ethnique » en cours « dans certaines zones » de la part de « colons terroristes ». Un euphémisme, connaissant la pleine responsabilité du gouvernement israélien dans le projet d’« élimination » des Palestiniens du territoire, selon les termes de l’ONG israélienne B’Tselem, mais qui a bien sûr suscité la colère de ses membres, qui a annoncé une série de contre-mesures ciblant Londres. De façon tout aussi attendue, son ministre des Affaires étrangères Gideon Sa’ar a accusé Miliband de favoriser l’antisémitisme – et qu’importe si le travailliste se revendique lui-même « fier juif britannique ».
Assiste-t-on réellement à un changement de paradigme international de nature à justifier un tel courroux ? Face à une communauté occidentale qui nous avait habitués à l’inertie devant la disparition de la Palestine, l’initiative des douze États détonne assurément, en particulier au niveau européen. Jusqu’à présent, la plupart des États-membres s’en tenaient en effet au cadre législatif en vigueur depuis 2012. Un nombre croissant d’entre eux estiment désormais insuffisante cette politique de « différenciation », selon laquelle les produits des colonies en territoires occupés sont exclus des tarifs préférentiels dont bénéficie Israël auprès de l’Union. Mais si ces annonces amorcent une évolution bienvenue, le diable se cache dans les détails, et une analyse plus approfondie conduit à en relativiser la portée.
Trop peu, trop tard
Outre que les législations annoncées arrivent après près de trois ans de génocide à Gaza et de violence débridée en Cisjordanie ayant fait plus de 1100 morts dont 240 enfants, leur champ d’application constitue leur principale faiblesse. En effet, la France et le Royaume-Uni, comme les quatre États initiateurs, n’entendent pas interdire le commerce des produits des colonies, mais uniquement leur importation. Parmi les membres de l’Espace Schengen où cette mesure serait en vigueur, des marchandises refusées par les douanes pourraient ainsi être réacheminées via ceux qui ne l’appliquent pas, tels que l’Allemagne ou l’Italie. Le risque est d’autant plus grand en l’absence de mécanismes de contrôles efficaces, que n’a pas prévu un pays comme la Belgique, à la différence des Pays-Bas.
Par ailleurs, toutes les restrictions annoncées ne concernent pour l’heure que les biens, sans inclure la fourniture de services aux colonies ni les investissements. Or, comme le souligne un rapport paru en septembre 2025, seule une interdiction totale de tout lien avec les colonies permettrait aux États de se conformer aux obligations prévues par l’avis de la CIJ.
Exclu également du champ d’application de ces interdictions, le plateau du Golan syrien occupé, notamment réputé pour ses exploitations viticoles. Celui-ci est pourtant tout aussi illégalement colonisé, et soumis à ce titre à l’étiquetage obligatoire et exclu des accords douaniers préférentiels avec l’UE. Ne pas l’inclure dans les restrictions envisagées donne, par incidence, un blanc-seing à Israël pour y accélérer davantage sa colonisation illégale.
« Par ailleurs, toutes les restrictions annoncées ne concernent pour l’heure que les biens, sans inclure la fourniture de services aux colonies ni les investissements. Or, comme le souligne un rapport paru en septembre 2025, seule une interdiction totale de tout lien avec les colonies permettrait aux États de se conformer aux obligations prévues par l’avis de la CIJ. »
Exclu également du champ d’application de ces interdictions, le plateau du Golan syrien occupé, notamment réputé pour ses exploitations viticoles. Celui-ci est pourtant tout aussi illégalement colonisé, et soumis à ce titre à l’étiquetage obligatoire et exclu des accords douaniers préférentiels avec l’UE. Ne pas l’inclure dans les restrictions envisagées donne, par incidence, un blanc-seing à Israël pour y accélérer davantage sa colonisation illégale.
À ces trous déjà larges dans la raquette, s’ajoute une pratique bien connue consistant à dissimuler la provenance des produits des colonies. Un rapport de juin 2026 du Global Echo Litigation Center, portant sur les exportations agricoles vers l’UE (premier partenaire commercial d’Israël), a mis au jour un système de grande ampleur permettant, par de fausses déclarations et autres mécanismes frauduleux, de les faire passer pour des marchandises issues du territoire israélien internationalement reconnu. Selon l’ONG, un cinquième des produits israéliens analysés, entre 2017 et 2026, sur la base de 30 000 documents administratifs, provenait ainsi des colonies.
L’hypocrisie européenne s’affiche au grand jour
Si on peut s’interroger sur leurs portées, ces annonces ont néanmoins eu l’avantage de bousculer les termes du débat public, singulièrement au niveau européen. Dans l’air depuis plusieurs mois, la possibilité de restreindre le commerce avec les colonies à l’échelle nationale (au-delà de l’obligation d’étiquetage déjà en cours depuis 2015) avait été sans cesse évacuée par l’UE jusque-là, faute d’une majorité suffisante.
Un échec qui peut certainement être mis en lien avec le trouble jeu de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. Pro-israélienne invétérée contrainte de manifester des signes d’ouverture aux Palestiniens — en septembre 2025, elle avait notamment plaidé pour la suspension partielle du volet commercial de l’Accord d’association UE-Israël et à des sanctions contre des ministres israéliens et des colons violents. Elle a refusé de déposer d’initiative une proposition en la matière comme l’y autorisent les traités. Elle a par ailleurs estimé que le texte relevait du régime des sanctions, synonyme de vote à l’unanimité et donc de rejet prévisible, plutôt que de la politique commerciale, qui nécessite la majorité qualifiée.
« Un cinquième des produits israéliens analysés, entre 2017 et 2026, sur la base de 30 000 documents administratifs, provenait ainsi des colonies. »
Dans un document d’options confidentiel présenté aux États membres le 10 juillet, la Commission se montrait défavorable à une telle mesure restrictive, s’inquiétant d’une « exacerbation des positions politiques extrémistes » en Israël à l’approche des élections et… d’un « surcroît d’antisémitisme en Europe ». Von der Leyen manifestera la même duplicité dans son discours sur l’état de l’Union du 16 septembre, attribuant l’absence de mesures contre la colonisation aux seuls États membres, dans une audacieuse réécriture de l’Histoire.
Réputée plus ouverte, sa cheffe de la diplomatie Kaja Kallas a, quant à elle, saisi l’occasion de l’initiative du 8 septembre pour déplorer, trois jours plus tard, l’absence de décision au niveau européen, osant même le parallèle entre le TPO et la Crimée occupée. « L’UE devrait traiter les colonies israéliennes illégales en Cisjordanie de la même manière que la Crimée a été traitée après l’invasion de la péninsule ukrainienne par la Russie. » Pour mémoire, l’UE a interdit non seulement l’importation de marchandises provenant de ce territoire, mais également « les investissements dans des biens immobiliers ou des entités [qui y sont] implantées, l’exportation de produits liés à certaines industries comme le transport, les télécommunications, l’énergie, le pétrole et le gaz, et la fourniture de services liés au tourisme. »
Goutte d’eau dans l’océan
Une interdiction en bonne et due forme de toutes relations avec les colonies représenterait assurément un symbole politique puissant. Il nous rapprocherait également de notre obligation, prévue par la CIJ, de ne pas « aider au maintien de la situation illicite créée par Israël dans le TPO ». Pour autant, même s’il est sous-estimé, le poids économique des colonies est infime à l’échelle du pays. Frapper Tel-Aviv au portefeuille nécessiterait de s’attaquer à son « épine dorsale », à savoir son secteur militaro-industriel. L’enquête publiée le 9 septembre par Politico attestant de la profonde dépendance des Européens aux entreprises de défense israélienne donne une idée du chemin restant à parcourir.
Au demeurant, comme le souligne la Rapporteuse spéciale de l’ONU pour le TPO Francesca Albanese dans son rapport de 2025, les économies d’Israël et de ses colonies sont impossibles à dissocier. « Rompre les liens uniquement avec les composantes qui se trouvent dans les territoires occupés ne ferait que traiter les symptômes », déclarait-elle le 15 juillet 2025 lors d’une conférence à Bogota devant le Groupe de La Haye, ce « bloc » d’États issus du Sud global fondé le 31 janvier 2025 à La Haye pour coordonner des actions juridiques et diplomatiques en faveur du droit international et de la solidarité avec le peuple palestinien. Et d’enjoindre chaque État à « immédiatement réexaminer et suspendre tous ses liens avec l’État d’Israël… et veiller à ce que son secteur privé en fasse de même. »
« Frapper Tel-Aviv au portefeuille nécessiterait de s’attaquer à son « épine dorsale », à savoir son secteur militaro-industriel. »
Une piste actuellement hors d’atteinte, mais autrement plus à même de contribuer à la fin de ce que la juriste avait précédemment qualifié de l’un des « génocides les plus cruels de l’histoire moderne. »












