Par Charlotte Arbez, diplômée de l’ENS de Lyon et de Sciences Po Lyon d’un Master en études Moyen-orientales et en Relations internationales.
Signifiant littéralement « la Terre d’Israël » en hébreu, l’expression « Eretz Israel » figure dès l’ouverture de la déclaration d’indépendance proclamée par David Ben Gourion (1886-1973) en 1948. Ce terme, d’origine biblique, a suscité des discussions au sein du mouvement sioniste, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, sur le lieu où établir un futur État. Plusieurs options ont été envisagées, comme l’Argentine ou l’Ouganda, mais la Palestine s’est rapidement imposée comme le choix le plus largement partagé. Elle est en effet perçue, dans la Bible, comme la terre promise par Dieu au peuple d’Israël.
Cette problématique territoriale découle directement du caractère avant tout immatériel d’« Eretz Israel », une terre dont les frontières ne sont jamais vraiment précisées. De nos jours, la référence à « Eretz Israel » évoque en général le territoire qui s’étend de la mer Méditerranée au fleuve du Jourdain.
L’expression « Eretz Israel » apparaît également dans la formule « Eretz Israel Hashlema », plus communément désignée sous le nom de « Grand Israël ». Cependant, cette notion de « terre d’Israël dans sa complétude » ne figure pas dans le texte sacré. Thomas Römer, professeur au Collège de France, indique à cet égard que si la Bible comporte de nombreuses descriptions du pays d’Israël, celles-ci ne concordent pas entre elles.
La rhétorique du « Grand Israël » défend l’idée d’un État juif s’étendant sur la Terre biblique d’Israël, décrite comme allant de la mer Méditerranée à l’Arabie Saoudite, englobant ainsi : Israël dans ses frontières actuelles, la Cisjordanie et des parties de la Jordanie, de la Syrie, du Liban, de l’Irak, ainsi que de l’Arabie Saoudite. Toutefois, ses contours restent flous et évoluent selon les contextes et les périodes. Le concept de « Eretz Israel Hashlema » émerge à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle au sein de plusieurs franges du sionisme. Comme le souligne la sociologue Nitzan Perelman, le sionisme religieux, pour sa part, développe une conception maximaliste du territoire de l’État, envisagé comme devant englober l’ensemble de la Terre biblique d’Israël.
Les années qui succèdent à la guerre des Six Jours (5-10 juin 1967) marquent un tournant dans le développement de la rhétorique du « Grand Israël ». La défaite des États arabes a permis de concrétiser territorialement une partie du projet expansionniste à travers la colonisation des espaces conquis dont Jérusalem-Est, la Cisjordanie, le Sinaï, la vallée du Jourdain et le Golan.
Dans les années 1990, la montée du nationalisme religieux en Israël, puis l’arrivée au pouvoir en 2022 d’une coalition associant la droite et l’extrême droite, ont contribué à renforcer la portée de ce discours. Le 12 août 2025, dans une interview donnée à la chaîne i24News, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu affirme son soutien total au projet de « Grand Israël », déclarant se sentir investi « d’une mission historique et spirituelle ».
Medinat Israël signifie littéralement « l’État d’Israël » en hébreu. Contrairement à Eretz Israel, ce terme ne renvoie pas à une dimension biblique mais à une réalité politique et juridique précise, celle de la proclamation d’indépendance d’Israël le 14 mai 1948. En ce sens, il renvoie aux critères constitutifs d’un État tels que les a notamment formalisés le juriste et philosophe allemand Georg Jellinek (1878-1911) : un territoire délimité, une population, un gouvernement effectif et une souveraineté.
Cependant, si, en apparence, la définition de l’État d’Israël renvoie à des critères juridiques de souveraineté et d’organisation politique classiques, la question de la citoyenneté souligne les limites du modèle de nation. Là où un nationalisme civique repose sur l’inclusion et l’adhésion à des valeurs communes indépendamment de l’origine culturelle, ethnique ou religieuse, le nationalisme israélien s’appuie sur une hiérarchisation des populations en fonction de la religion. Aussi, un·e Juif·ve de n’importe quel pays peut obtenir la citoyenneté israélienne, tandis qu’un·e Palestinien·ne se voit refuser ce droit, y compris par le biais du mariage avec un·e citoyen·ne israélien·ne.
Aussi, les concepts d’Eretz Israel et de Medinat Israël sont dans les faits profondément liés. La construction de l’État d’Israël repose sur une idéologie colonialiste sioniste pour qui la véritable signification du mythe religieux est nationale. Medinat Israel représente alors le projet même du sionisme, tel qu’il a été pensé au XIXe siècle.
La notion d’État juif figure dans le rapport du Comité spécial des Nations Unies sur la Palestine (UNSCOP) ainsi que dans la résolution 181 des Nations Unies, aussi connue sous le nom du plan de partage de la Palestine, approuvé le 29 novembre 1947. Elle renvoie au droit à l’indépendance nationale du peuple juif ainsi qu’à la liberté d’immigration juive en Palestine. Dans son texte originel, cependant, l’expression « État juif » ne se réfère pas au statut étatique de la religion juive. Elle affiche la volonté de « protection des lieux saints et de toutes les religions » ainsi que la garantie de la « liberté des cultes ».
Dans les faits, la permanence du conflit entre Israël et les États arabes, ainsi qu’une politique d’apartheid menée contre les Palestinien·nes, en dépit de l’égalité politique proclamée, viennent contredire les principes fondateurs de l’État. La formule de 1948 « État juif et démocratique » porte ainsi une contradiction interne. La première qualification l’emporte de facto sur la seconde. L’argument de l’exceptionnalité, régulièrement brandi par Israël, sert de prétexte pour justifier les violations des droits humains. Plus encore, dans les années 1960, la mémoire de la Shoah est intégrée au récit nationaliste cherchant à rationaliser la nécessité de l’existence d’un État juif.
En 2018, la loi fondamentale portée par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et votée par la Knesset (le parlement israélien) stipule que : « L’État d’Israël est le foyer national du peuple juif dans lequel il satisfait son droit naturel, culturel, religieux et historique à l’autodétermination ». Ce texte inscrit dans le registre juridique ce qui était induit dès les origines du sionisme. Il assigne l’ensemble des Juif·ve·s à une forme d’israélité et exclut en parallèle l’altérité.
Ce terme, particulièrement utilisé dans les médias français, a d’abord été mobilisé dans les années 1940 par le Yichouv, c’est-à-dire l’ensemble des Juif∙ves présent∙es en Palestine mandataire, à travers des expressions comme « Yichouv hébreu » et « peuple hébreu ».
Si en apparence le terme « État hébreu » renvoie à des représentations laïques, il s’inscrit en réalité dans un cadre de références bibliques, instrumentalisé par le sionisme afin de légitimer l’occupation coloniale des territoires s’étendant de la mer Méditerranée au fleuve du Jourdain. Aussi, cette dénomination traduit une tentative de laïcisation du nationalisme sioniste passant par la construction d’un mythe excluant. Les Palestinien∙nes et leur histoire sont effacé∙es de la vision politique israélienne et les populations sont physiquement expulsées de leurs terres. Pour l’historien Amnon Raz-Krakotzkin, « le sionisme se distingue par là des autres consciences nationales dont l’objectif est de construire une mémoire et une histoire communes à tous les habitants d’un territoire pour en faire un État-nation » (Amnon Raz-Krakotzkin 2007, p.103).
L’expression « Terre Sainte » figure dans le livre de Zacharie (2:16), où elle désigne Jérusalem et ses environs comme le « domaine » et le « patrimoine » de Dieu. Elle fait référence à l’ensemble des Lieux saints où se déroulent plusieurs événements de la Bible hébraïque et de l’Évangile. De ce fait, dès le Haut Moyen-Âge, la Palestine est le lieu de pèlerinages et d’échanges interconfessionnels fréquents. Sous l’occupation ottomane (1570-1922), le système du millet (ou milla en arabe) s’impose, cette unité indiquant une communauté autonome, reconnue comme faisant partie du « peuple du Livre » (ahl al-kitāb) par la loi islamique et dirigée par une autorité chargée des affaires religieuses et civiles. Le pouvoir islamique reconnaît donc aux non-musulman∙es, par un pacte de dhimma (« protection »), une autonomie interne, notamment en matière de droit personnel et d’organisation du culte, en échange d’une soumission concrétisée par le versement d’impôts spécifiques (la jizya et le kharāj) et d’un certain nombre de règles discriminatoires. La conquête égyptienne de la Palestine par Ibrahim Pacha (1831), fils de Mohammad Ali, ouvre la voie à un vaste programme de réformes : les non-musulman∙es deviennent juridiquement égaux aux musulman∙es. Pour assurer sa survie, l’Empire ottoman s’engage alors dans une période de réformes, connue sous le nom de Tanzimat, qui visent à intégrer le pouvoir ottoman dans le « concert européen ». Ainsi, la Sublime Porte supprime la discrimination et le statut de la dhimma, abolit la capitation sur les non-musulman∙es et affirme le droit pour les chrétiens de servir dans l’armée (1855).
La domination égyptienne de Mohammad Ali (1831-1840) sur la Palestine va de pair aussi avec un vaste processus de modernisation qui rend le territoire plus sûr et favorise l’ouverture du pays aux influences occidentales et aux missionnaires chrétien∙nes. L’afflux important d’Européen∙nes en Palestine au XIXe siècle s’explique par trois facteurs principaux. D’abord, la montée générale d’intérêt, en Occident, à l’égard de Jérusalem et de la Palestine toute entière. En second lieu, les mouvements du renouveau chrétien qui mènent à une forte augmentation des pèlerin∙es et à l’établissement de congrégations et d’institutions religieuses capables de les accueillir, notamment à Jérusalem. Enfin, le développement du courant de l’archéologie et de l’histoire biblique qui amène de nombreux∙euses chercheur∙euses et voyageur∙euses en « Terre sainte », au moment où les bateaux à vapeur rendent la traversée plus simple et moins coûteuse et le télégraphe atteint la Palestine (1864).
À cette même époque, le terme « Terre Sainte » est repris par l’idéologie sioniste afin de justifier notamment la colonisation de la Palestine. Cette rhétorique présente le nationalisme juif comme étant le prolongement naturel du récit biblique. Elle permet également à Israël de s’afficher comme allié des communautés chrétiennes occidentales, dans le cadre d’une vision conflictuelle qui opposerait les musulman∙es au reste du monde. Dans une interview du Premier ministre israélien diffusée le jeudi 30 mai 2024 sur la chaîne française TF1, Benjamin Netanyahu déclare à ce sujet : « Notre victoire, c’est la victoire d’Israël contre l’antisémitisme, c’est la victoire de la civilisation judéo-chrétienne contre la barbarie, c’est la victoire de la France ».
L’appellation « Terre Sainte » renvoie donc à un espace mythifié, à une construction occidentale nourrie d’une nostalgie orientaliste. Cette dernière a profondément ancré certaines représentations parmi lesquelles celle de la ville de Jérusalem, chargée d’une puissance symbolique pour le « peuple du Livre », ainsi que celle du désert perçu comme un lieu de retraite spirituelle. Cependant, la sainteté décrite dans la Bible ne renvoie à aucune notion de propriété de la terre, comme le rappellent les chefs des Églises palestiniennes dans le document Kairо́s Palestine (2009) : « La promesse de la terre n’a jamais été à la base d’un programme politique ».
Sources
Barbancey, Pierre. « Netanyahou déroule sa rhétorique meurtrière sur TF1 et LCI ». Monde. L’Humanité, 30 mai 2024. https://www.humanite.fr/monde/benyamin-netanyahou/guerre-a-gaza-benyamin-netanyahou-deroule-sa-rhetorique-meurtriere-sur-tf1-et-lci.
Bessis, Sophie. La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture, Paris, Les Liens qui libèrent, 2025.
Deroubaix, Christophe. « Tsahal, conflit israélo-palestinien, État hébreu : pourquoi l’Humanité évite d’utiliser ces mots ». Monde. L’Humanité, 12 décembre 2023. https://www.humanite.fr/monde/israel/tsahal-conflit-israelo-palestinien-etat-hebreu-pourquoi-lhumanite-evite-dutiliser-ces-mots.
Dieckhoff, Alain, invité. Grand Israël : quels contours pour quelle réalité ? Animé par France Culture. Questions du soir : l’idée. aout 2025. 24 minutes. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/questions-du-soir-l-idee/grand-israel-quels-contours-pour-quelle-realite-5657021.
Larousse, Virginie. « Le Grand Israël, un concept auquel l’extrême droite israélienne donne une connotation expansionniste ». Le Monde, 15 octobre 2025. https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/10/15/le-grand-israel-un-concept-auquel-l-extreme-droite-israelienne-donne-une-connotation-expansionniste_6646913_3232.html.
Kairо́s Palestine, « Kairо́s Palestine. Une parole de foi, d’espérance et d’amour venant du cœur de la souffrance palestinienne », 11 décembre 2009. https://www.oikoumene.org/fr/resources/documents/kairos-palestine-document
Laurens Henry, La question de Palestine. Tome premier : 1799-1922, L’invention de la Terre sainte, Paris, Fayard, 1999.
Laurens, Henry. « XVII. La question de Palestine : une guerre de religion ? » In Guerre et Religion. Hermann, 2016.
O’Mahony, Anthony, « The Christian Communities of Jerusalem and the Holy Land: A Historical and Political Survey », in A. O’Mahony (dir.), The Christian Communities of Jerusalem and the Holy Land. Studies in History, Religion and Politics, Cardiff, University of Wales Press, 2003, p. 1-37.
Pénicaud, Muriel. « Esquisse de topographie des sanctuaires « partagés » en Terre sainte ». In Ce que la Palestine apporte au monde. Le Seuil, 2023.
Plateforme des ONG françaises pour la Palestine. « Palestine, Israël : éléments de langage et médias ». s. d. https://plateforme-palestine.org/IMG/pdf/elements_de_langage_medias_tableau_site.pdf.
Perelman, Nitzan. Anatomie de la droite israélienne. Agone, 2026. Broché.
Raz-Krakotzkin, Amnon. « III. Une nationalisation de l’histoire ». In Exil et souveraineté : Judaïsme, sionisme et pensée binationale. Hors collection. La Fabrique Éditions, 2007.
Raz-Krakotzkin, Amnon. « V. L’effacement de l’histoire de la Palestine ». In Exil et souveraineté : Judaïsme, sionisme et pensée binationale. Hors collection. La Fabrique Éditions, 2007.
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