Propos recueillis par Thomas Vescovi, doctorant en science politique et membre de Yaani.
À partir de quand considère-t-on avoir perdu une guerre ? C’est l’un des fils rouges du podcast « Récit stratégique », qui propose une histoire du Hezbollah centrée sur le concept de guerre asymétrique. Entretien avec son auteur, le documentariste et journaliste Emmanuel Hiriart.
Dans l’univers prolifique des podcasts politiques, « Récit stratégique » se distingue pour sa pédagogie, l’originalité de son approche et la richesse des informations développées. En quatorze épisodes, le narrateur confronte les propos de responsables du Hezbollah, à commencer par un membre de l’état-major nommé « Jawad », aux analyses de spécialistes du sujet. Si la temporalité centrale se situe durant les guerres de 2024 et 2026, la narration propose de nombreux retours historiques. Nous y croisons ainsi les voix de responsables politiques ou militaires libanais, d’universitaires francophones comme Agnès Levallois, Aurélie Daher, Erminia Chiara Calabrese, Bernard Hourcarde, Christophe Wasinski, de Olivier Mas qui fut responsable de la DGSE à Beyrouth ou de l’ex-officier français Guillaume Ancel.
Natif du Pays basque où il a été très tôt conscientisé aux questions de lutte de libération nationale et nourri d’une pensée antimilitariste, Emmanuel Hiriart a fait des études en droit international humanitaire par lesquelles il a côtoyé de futurs officiers de l’armée française. C’est au travers de ces rencontres qu’il s’est intéressé aux enjeux de stratégie militaire par le biais de documentaires et d’une activité de journalisme.
Les quatre premiers épisodes sont en accès libre, la suite nécessite un abonnement. Les versions longues des entretiens avec les principaux intervenants sont également disponibles et constituent des ressources majeures.
Pouvez-vous d’abord revenir sur l’origine de ce podcast et la manière dont vous avez sélectionné les intervenants ?
Cela part de deux constats que je saisis dès 2006 en arrivant à Beyrouth pendant la guerre dite des « 33 jours ». D’abord, une large partie des gens en France qui s’intéressent à la région tendent à séparer les sujets, d’un côté le Liban et de l’autre la Palestine. Il y a une très faible connaissance de l’histoire palestinienne au Liban, s’en tenant à Sabra et Chatila comme si après 1982 le lien entre les deux s’interrompait. Ensuite, en proposant des sujets, je me confrontais à un frein énorme dès lors qu’il s’agissait de traiter du Hezbollah, avec des angles qui se cantonnaient à son caractère « islamiste », « masculin », « chiite » voire un simple « pantin de l’Iran ».
Or, installé au Liban, je réalise des documentaires pour ABC, Al Jazeera, Arte ou la BBC, et travaille aussi pendant un an et demi pour la chaine de télévision chrétienne OTV qui appartient au courant de Michel Aoun — qui a signé en 2006 un accord d’entente politique avec le Hezbollah. Les récits et la perspective qui me sont offerts rompent avec ces présupposés. J’assiste régulièrement à des meetings, des réunions ou des conférences de presse. Lorsque l’expérience se termine, j’ai déjà pu me constituer un solide carnet d’adresse dont des personnes qui sont membres du Hezbollah.
Cependant, avoir les contacts ne signifie pas que tout se fait simplement. Ma première demande d’entretien avec un responsable militaire du Hezbollah date de 2012 ou 2014. J’ai rapidement obtenu un accord, mais qui correspond davantage à de la diplomatie qu’à un engagement. Il faut toujours se revoir, en reparler, etc… Cela m’amène à devoir réexpliquer mon projet à des personnes différentes tous les trois ou six mois, puis tous les ans, jusqu’à finir par mettre le projet de côté.
À la suite du déclenchement de la guerre en 2024 entre Israël et le Hezbollah, je suis saisi par le délitement de la société libanaise. Je n’y vis plus mais reste en contact régulier avec de nombreux amis. Contrairement à 2006, il est évident que la crise de 2019 a dégradé les relations socio-politiques et je sens un véritable sentiment de défaite chez de nombreux Libanais. D’anciens contacts me suggèrent alors de reprendre mon projet afin d’expliquer ce qui se joue dans le cadre d’une « guerre asymétrique ». Je relance donc mes prospections en vue de constituer mon casting et j’obtiens assez facilement un accord pour rencontrer un officier militaire du Hezbollah.
Naturellement, j’ai demandé à Mohamed Afif, qui était porte-parole de l’organisation et chargé de la relation aux médias, la raison d’un tel changement. Il m’a expliqué, assez froidement, que face à une situation où la mort est certaine, il y a la nécessité de parler. Il sera d’ailleurs lui-même assassiné en 2024 par un bombardement israélien. J’organise donc un déplacement de quinze jours au Liban au cours duquel j’enregistre plusieurs entretiens dont celui avec l’officier du Hezbollah, dans des conditions assez particulières — à savoir dans un lieu tenu secret et en pleine nuit.
Côté français, le casting se fait sur un seul critère : avoir des analyses de « spécialiste ». D’abord des universitaires capables de replacer les différents évènements dans leur contexte ou ayant mené des enquêtes de terrain. Ensuite, lorsque je travaillais à Beyrouth, j’avais tissé des contacts avec des agents de la DGSE ou des militaires français mobilisés au sein de la Finul. C’était donc logique pour moi de les solliciter.
Pourquoi insister autant sur cette question de la guerre asymétrique au détriment, par exemple, d’une histoire du Hezbollah ?
Le piège aurait été de s’attarder sur des enjeux que je ne maitrise pas, comme la question religieuse, de revenir sur les nombreux problèmes politiques internes au Liban ou les scissions au sein du Hezbollah, risquant de me faire perdre la narration. Le fil rouge du podcast est le suivant : confronter un discours militaire d’un membre de l’état-major du Hezbollah à divers experts, afin de répondre à un ensemble de questions telles que « À partir de quand a-t-on perdu une guerre ? » ou « Comment se mène une guerre asymétrique ? ». Mon objectif est d’expliquer ce qui se joue dans une guerre à une population occidentale qui en a une vision déformée du fait d’être depuis 1945 assez largement éloignée des théâtres militaires.
Ensuite, les guerres asymétriques ont été au cœur de la géopolitique post-1945, Algérie ou Vietnam par exemple, mais il existe très peu de films ou documentaires qui ne se placent pas du point de vue occidental. L’offre étasunienne sur la guerre du Vietnam est disproportionnée comparée à ce qui existe pour saisir l’approche des combattants vietnamiens. Idem pour le FLN, à l’exception de La bataille d’Alger. La raison est aussi que ces guerres asymétriques, qu’on appelle aussi la « guerre du faible au fort », sont difficiles à décrire parce qu’elles restent complexes à saisir et à rendre intelligible.
« Les guerres asymétriques ont été au cœur de la géopolitique post-1945, Algérie ou Vietnam par exemple, mais il existe très peu de films ou documentaires qui ne se placent pas du point de vue occidental. »
Un film ou un documentaire sur une unité militaire étasunienne ou française repose sur un narratif assez commun, que le public peut rapidement comprendre. Mais comment transposer dans un récit le quotidien de l’autre bord quand il est presque impossible de saisir ceux qui composent les forces armées et leurs actions ?
Nous avons été éduqués, et moi le premier par mes études, à entrevoir les guerres industrielles d’un point de vue capitalistique. Celui qui produit le plus d’armement ou est capable de mobiliser le plus de combattants va vaincre l’adversaire. La masse écraserait l’autre. Or, ce que je cherche à illustrer, c’est que l’équipement, le nombre, la quantité produite ou le budget, ne suffisent pas à expliquer une guerre. Il faut aussi prendre en considération les sentiments, l’éthique, la morale, la motivation derrière l’engagement des combattants voire, en ce qui concerne le Hezbollah, le caractère religieux de cet engagement.
C’est notamment ce que j’ai compris en 2006. Dans le cadre d’un reportage, je suis amené à rencontrer un groupe de combattants du Hezbollah situés à Bint-Jbeil, dans le sud du Liban, à proximité de la frontière israélienne. Ils avaient perdu toutes les communications avec leur commandement — ni téléphone ni radio, au point qu’ils n’étaient même pas au courant que la guerre venait de se terminer. Ils avaient des stocks d’eau et de vivre et continuaient leur routine de renseignement, d’infiltration ou d’harcèlement, sans recevoir d’ordre ou de consigne. Ils vont saisir que la situation a changé en constatant le retour d’habitants dans la ville. Plus surprenant encore, au sein de cette unité, je découvre qu’à six reprises durant la guerre, leur responsable est tué. Systématiquement, il est automatiquement remplacé et la structure se maintient. Dans le cadre d’une armée régulière, la défaite aurait été actée, mais pas dans cette situation de « guerre asymétrique ».
Comme l’expliquent plusieurs intervenants, dans ce type de conflit, il faut s’en tenir à des questions pratiques avant toute autre spéculation de défaite ou de victoire, c’est-à-dire : « Des combattants ont-ils été faits prisonniers ? », « Des combattants ont-ils fui la ligne de front ? », « Jusqu’à quelle distance l’adversaire a-t-il pénétré le territoire ? », etc…
Le cas du Hezbollah, et plus largement du Liban, reste particulièrement intéressant. Il illustre toutes les limites d’une puissance occidentale, ou plutôt de l’alliance États-Unis – Israël, à mener une guerre avec toute leur puissance contre un pays qui n’a de fait ni armée, ni défense antiaérienne, mais qui pourtant va invariablement vous mener à un échec. Les responsables militaires de ces pays le savent, mais cherchent à masquer ces limites par les destructions, les déplacements de population, le ravage des cultures et du paysage…
Vous mettez en avant cette volonté de faire comprendre à un public francophone des enjeux qui sont souvent caricaturés, en choisissant délibérément de donner la parole à la partie qui a très peu l’opportunité de s’exprimer, en l’occurrence ici le Hezbollah. Toutefois, un auditeur sans connaissance particulière sur la région risque parfois d’être dérouté par la somme des informations délivrées voire la narration détaillée de certains épisodes historiques. Au final, à quel public s’adresse votre podcast ?
Ma priorité était de faire de la vulgarisation mais sans rogner sur la nécessité, lorsque nous évoquons un personnage, de revenir succinctement sur sa biographie ou le contexte de l’époque dans lequel il évolue. La narration a été écrite sans penser à un public en particulier.
L’idée, concrètement, c’est que l’ « Orient » n’est pas si compliqué que ça, mais en revanche les parcours des individus peuvent l’être. Rien n’est « noir et blanc », il s’agit chez chacun de niveaux de gris et c’est ce que j’essaie de démontrer au travers, principalement, de quatre retours historiques : la conflictualité avec Israël au Liban date de bien avant la création du Hezbollah ; les premières forces armées étaient de gauche ; la relation entre le Hezbollah et l’Iran ne se résume pas à un « proxy » ; penser l’Iran uniquement au travers d’un « régime des mollahs » confère à la caricature.
Au travers de tout cela, il y a des individus qui constamment se réinterrogent, modifient leurs approches en fonction des contextes et des rapports de force, et dont les parcours de vie ne sont pas linéaires. C’est notamment ce qu’expliquent les spécialistes du Hezbollah présents dans le podcast : en tant que mouvement politique, l’organisation est traversée par des débats internes, des tendances, des scissions, et a attiré des gens aux parcours très différents. Certains venaient de la gauche radicale, d’autres de mouvements nationalistes. S’il s’agissait du scénario d’un film, les producteurs ne comprendraient rien aux personnages. Pourtant, c’est la réalité de la vie politique dans la région.
Avez-vous d’autres projets de podcast pour la suite ?
Deux épisodes bonus de « Récits stratégiques » vont être ajoutés sur la guerre de 2026, ses conséquences et les enjeux régionaux. Il est certain aussi que quelque chose doit être fait concernant la guerre contre l’Iran, mais il y a plusieurs limites pratiques à commencer par les difficultés pour y circuler.
Je viens aussi de lancer un autre podcast en ligne, « Fragments de Palestine », où je cherche à présenter cette « Palestine fragmentée » au travers d’entretien avec des spécialistes. J’aimerais aussi le décliner en débats sur l’actualité palestinienne ou revenir sur de vieux articles de la Revue d’études palestiniennes.
Il y a aussi des envies de changer d’époque et d’espace, en interrogeant des luttes de libération nationale en Europe, mais tout cela reste en écriture pour le moment.











