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Et si Netanyahou partait demain ?

par Thomas Vescovi et Nitzan Perelman-Becker
27 octobre 2026
in Analyses
Reading Time: 6 mins read

Tribune publiée avec le soutien de L’Humanité.

Alors que les élections législatives en Israël se rapprochent et pourraient, non sans réserve, annoncer le départ de Benyamin Netanyahou et de son gouvernement de droite et d’extrême droite, une question revient avec insistance : et si Netanyahou partait demain ?

Les annonces récentes de plusieurs chancelleries occidentales à interdire l’importation de produits des colonies israéliennes a replacé l’enjeu des sanctions contre Israël au cœur du débat, tout en permettant de pointer les limites des dispositions annoncées. Au sein de la diplomatie européenne demeure une réticence patente à prendre des mesures qui viseraient l’État d’Israël, à commencer par la suspension ou la rupture de l’accord d’association commercial. Ce refus repose sur la croyance d’une possible alternative plus raisonnable et démocratique émanant de l’opposition à Benyamin Netanyahou.

Il faut dire qu’à force d’occuper le pouvoir, le Premier ministre israélien a fini par incarner à lui seul tout ce qui « ne va pas » en Israël : l’affaiblissement d’une démocratie supposée, l’expansion continue de la colonisation du territoire palestinien occupé et, depuis près de trois ans, le génocide à Gaza, auquel s’ajoutent le nettoyage ethnique en Cisjordanie et l’intensification considérable de la répression des citoyen·nes palestinien·nes d’Israël. Cette lecture repose pourtant sur un double aveuglement : sur ce que recouvre réellement « l’alternative » à Netanyahou, d’une part ; sur l’histoire bien plus longue de la politique coloniale israélienne, d’autre part. Portée à son paroxysme par la droite israélienne, celle-ci ne commence ni avec Netanyahou ni avec son gouvernement actuel.

Faire de Netanyahou l’origine du problème produit ainsi l’illusion que son départ entraînerait nécessairement une rupture. Les clivages qui traversent le champ politique israélien sont pourtant bien réels —  sur les institutions, la place de la religion ou encore les rapports avec les alliés occidentaux, mais ils relèvent essentiellement de fractures intra-juives : des controverses qui opposent différents secteurs de la société juive israélienne sans remettre en question la place faite aux Palestiniens, qu’ils soient citoyens de l’État ou vivent sous occupation, ni, plus fondamentalement, la domination coloniale exercée sur eux. C’est précisément à cet endroit que l’idée d’une « alternative » doit être interrogée : non pas seulement à partir de ce qui distingue les opposants à Netanyahou de son gouvernement, mais à partir de ce qu’ils défendent concrètement lorsqu’il est question des Palestiniens.

Il suffit alors d’examiner les principales figures aujourd’hui présentées comme des alternatives à Netanyahou. Les trajectoires et les positions de quatre responsables majeurs de l’opposition permettent de mesurer les limites de cette « alternative ». En première ligne figure Naftali Bennett, ancien Premier ministre issu de l’extrême droite, aujourd’hui perçu par une partie des Israélien·nes comme une figure plus centriste. En 2013, alors ministre de l’Économie, il déclarait avoir « tué beaucoup d’Arabes » au cours de sa carrière militaire et ajoutait qu’il n’y avait « aucun problème avec cela ». Ancien dirigeant du Conseil de Yesha, principale organisation représentant les colonies israéliennes en Cisjordanie, Bennett défend par ailleurs depuis longtemps l’annexion d’une grande partie de ce territoire.

À ses côtés figure un autre ancien Premier ministre, le centriste Yair Lapid. Ce dernier a signé, avec une large majorité de l’opposition qu’il dirigeait pendant le mandat du gouvernement actuel de Netanyahou, une pétition qualifiant la Cour pénale internationale d’antisémite pour avoir délivré des mandats d’arrêt contre Netanyahou et son ancien ministre de la Défense, Yoav Gallant. En novembre 2023, invité de LCI, il réfutait l’existence d’un régime d’occupation en Cisjordanie tout autant que sa colonisation, affirmant : « Nous vivons sur notre terre biblique ». Lapid a par ailleurs lutté pendant des années contre l’ONG israélienne Breaking the Silence, qui publie des témoignages de soldat·es israélien·nes attestant de crimes et de violences commis contre les Palestinien·nes. 

Le troisième, et assurément le plus en vue, est Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major de l’armée israélienne. Son nom est associé à la formulation de la « doctrine Dahiya », fondée sur l’emploi d’une force disproportionnée et la destruction massive d’infrastructures civiles dans les zones depuis lesquelles Israël estime subir des attaques, dans une logique de dissuasion. C’est également sous son commandement qu’a débuté, en 2018, la répression violente des Grandes Marches du retour à Gaza, qui a fait des centaines de morts et des milliers de blessés. Ces mobilisations réclamaient notamment la fin du blocus et le droit au retour, un enjeu central dans une enclave où environ 70 % de la population est réfugiée, principalement descendante des quelques 800 000 Palestiniens déracinés et chassés de leurs terres lors de la Nakba (« catastrophe » en arabe), processus qui accompagne la création de l’État d’Israël.

Enfin, du côté des héritiers de la gauche sioniste et du travaillisme israélien, la tendance n’est guère différente : Yair Golan, leader de la nouvelle formation HaDemokratim (« Les Démocrates »), a déclaré en octobre 2023 qu’il fallait « affamer » les Palestinien·nes de Gaza jusqu’au retour des otages. En septembre 2024, il s’est opposé au cessez-le-feu au Liban et a, depuis, soutenu plusieurs offensives menées par le gouvernement Netanyahou contre des pays de la région, allant jusqu’à qualifier de honteux les mandats d’arrêt émis par la CPI. En mai 2025, il a pourtant déclaré à la radio israélienne qu’« un pays sain ne fait pas la guerre à des civils, n’a pas pour hobby de tuer des bébés, ne se fixe pas pour objectif d’expulser des populations ». Moins de douze heures plus tard, face au tollé provoqué par ses propos, il affirmait sur la chaîne de télévision la plus regardée du pays qu’Israël « n’a pas commis de crimes de guerre » à Gaza. De plus, cet été, il s’attirait les critiques des principales ONG israéliennes de défense des droits humains pour avoir repris à son compte la version des colons israéliens, qualifiant d’« excursion » anodine une attaque organisée au cours de laquelle quatre Palestiniens ont été tués. Enfin, tout récemment, Golan votait en faveur de l’interdiction de Sami Abu Shehadeh le représentant du parti Balad, un des seuls partis palestiniens au Parlement. Pis, cette demande d’interdiction de candidature était à l’initiative de Itamar Ben Gvir, ministre d’extrême droite.

S’il existe bien une frange très minoritaire de la société civile juive israélienne, consciente des crimes commis à l’encontre des Palestiniens et mobilisée sans relâche depuis deux ans et demi, son poids demeure extrêmement marginal dans la société comme dans le champ politique. Surévaluer l’influence de ces associations ne fait dès lors que nourrir l’illusion de l’alternative. Les figures de l’opposition à Netanyahu ne sont que le reflet d’une société israélienne qui, après plusieurs décennies de désintérêt pour la question palestinienne, a soutenu très majoritairement et explicitement depuis 2023, leur écrasement. Il n’est dès lors pas surprenant que ces responsables politiques, indépendamment de leur position sur l’échiquier politique israélien, convergent dans une même désapprobation de tout projet d’État palestinien, à l’instar de 71 % des Israéliens.

En tant que chercheurs et observateurs attentifs de la vie politique israélienne, nous ne relativisons pas l’importance de ces élections, mais il convient de les appréhender pour davantage en faire un état des lieux du degré de consentement de cette société à l’ordre colonial plutôt qu’être dans l’attente d’un espoir de changement radical. Plus largement, nous insistons sur le fait que le logiciel qui a prévalu pendant des décennies, cherchant à miser sur des « personnalités modérées et raisonnables » de chaque société pour espérer négocier un accord de paix sans préalablement agir pour mettre fin à la colonisation et à l’occupation, doit enfin et définitivement être considéré comme hors sol. 

Face à l’urgence, il ne s’agit plus de savoir qui parmi les responsables politiques israéliens serait, peut-être et sous quelle forme, favorable à un accord minime avec les Palestiniens, mais quelles actions internationales peuvent être entreprises au plus vite pour stopper la politique coloniale et génocidaire israélienne.

Nitzan Perelman-Becker, chercheuse postdoctorale (ULB)

Thomas Vescovi, Doctorant (EHESS et ULB)

Tags: ColonisationélectionsIsraëlPolitique israélienne

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