Le ministère de l’Éducation nationale diffuse actuellement son nouveau vademecum intitulé « Agir contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations liées à l’origine à l’École. Comprendre, réagir, prévenir », destiné à son personnel (enseignants, inspecteurs, chef d’établissement…). Le document a été co-écrit avec la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah) et le Conseil des sages de la laïcité.
Ce vademecum pose de nombreux problèmes. Nous faisons le choix ici de ne sélectionner que trois exemples. Le document étant en accès libre, chacun peut s’y plonger et en produire une autre critique.
Premièrement, la définition de l’IHRA, l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste, est considérée comme le cadre pertinent pour appréhender l’antisémitisme. Produite en 2016, celle-ci a été largement critiquée par les spécialistes du sujet et certains intellectuels pour son utilisation par les autorités israéliennes qui y ont perçu un moyen habile d’engager une offensive contre la critique de leur État, sous couvert de lutte contre l’antisémitisme. Ainsi, Kenneth Stern, l’un des contributeurs aux travaux de l’IHRA sur l’antisémitisme, a critiqué l’instrumentalisation de leur travail à des fins politiques.
Outre son caractère flou, les critiques portent notamment sur les exemples qui accompagnent la définition de l’IHRA, que le vademecum de l’Éducation nationale reprend à son compte.
Parmi les comportements définis comme de l’antisémitisme on retrouve :
– « le refus du droit à l’autodétermination des juifs, en affirmant par exemple que l’existence de l’État d’Israël est le fruit d’une entreprise raciste »
– « le traitement inégalitaire de l’État d’Israël, à qui l’on demande d’adopter des comportements qui ne sont ni attendus ni exigés de tout autre État démocratique »
– « l’établissement de comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des nazis ».
En réaction, l’institut Van Leer de Jérusalem s’engage en 2020 dans la production d’un document visant à délimiter les attitudes et discours antisémites. Coordonnée par huit spécialistes internationalement reconnus, la
« Déclaration de Jérusalem » est signée par plus de 200 universitaires à travers le monde, experts de leur discipline et enseignants parmi les plus prestigieux instituts. De cela, le vademecum de l’Éducation nationale ne parle pas.
Deuxièmement, dans un focus intitulé « Sionisme, antisionisme et critique d’Israël », le document propose un rappel historique complètement brouillon et tordu. Si la partie prend soin de conclure que « assimiler toute critique de la politique israélienne à une haine des juifs prend le risque de renforcer les antisémites en décrédibilisant la lutte contre l’antisémitisme », elle affirme au coeur de son argumentation, de façon péremptoire et mensongère : « plus de soixante-quinze ans après la création d’Israël (1948), l’antisionisme, s’il devait se réaliser, impliquerait la destruction de cet État et donc l’expulsion ou l’élimination des Juifs de la région ».
Rappelons, s’il le fallait, que l’antisionisme est un courant intellectuel et politique, comprenant des organisations juives israéliennes, qui prône l’égalité des droits pour tous les êtres humains, de la mer Méditerranée au fleuve Jourdain, ce qui passe invariablement par le démantèlement de toutes les structures coloniales et de domination. Est-ce à ce genre d’idée que l’Éducation nationale souhaite faire la chasse et taire l’expression ?
Troisièmement, dans une partie intitulée « Clarifier, en classe, la notion de génocide », la guerre à Gaza est évoquée pour reconnaître la réalité de crimes de guerre et contre l’humanité, mais aussi pour nier tout caractère génocidaire en prétextant qu’aucune instance juridique internationale ne l’aurait reconnu.
Comme le rappelle l’avocat Johann Soufi, « la qualification d’un génocide ne dépend pas d’un jugement international préalable. Heureusement : ni la Shoah, ni le génocide des Yézidis, ni celui des Rohingyas, ni celui au Darfour – pour ne citer que quelques exemples de génocides indiscutables – n’ont fait l’objet d’un jugement d’une juridiction internationale ».
Un large pan de la communauté juridique considère aujourd’hui que les éléments constitutifs du génocide sont réunis à Gaza. Plutôt que de le nier et de faire la leçon aux élèves qui l’affirment, le ministère devrait permettre le débat en prenant en considération l’ensemble des rapports d’experts et d’ONG.
À l’heure où les libertés académiques et d’expression dans les universités connaissent de régulières atteintes par des cas de censure, où la loi Yadan revient à l’Assemblée nationale, nous devons dénoncer avec la plus grande fermeté la diffusion de ce vademecum par le ministère de l’Éducation nationale. Un tel document vise explicitement à valider les sanctions ou procédures disciplinaires qui pourraient être lancées à l’encontre d’enseignants ou d’élèves s’affirmant antisioniste, dénonçant le génocide à Gaza ou appelant au boycott d’Israël.
© 2026 Yaani Mentions légales.
© 2026 Yaani Mentions légales.