mardi 22 septembre 2026

Une jeunesse israélienne plus à droite que jamais ? Ce n'est pas une anomalie, mais la victoire du sionisme

La chaîne la plus regardée en Israël, la Chaîne 12, généralement considérée comme proche du centre-gauche, a consacré le mois dernier une enquête accompagnée d’un sondage de la « nouvelle génération » d’électeurs, ceux qui ont atteint l’âge de 18 ans après les élections de novembre 2022. Cette cohorte est loin d’être marginale puisqu’elle représente l’équivalent de dix-sept sièges sur les cent vingt que compte la Knesset.

Le sondage confirme ce que de nombreux travaux montrent depuis des années : ces jeunes électeurs, qui sont pour une large part des conscrits ou des soldats de l’armée israélienne, se situent majoritairement à droite, affichent un rapport plus marqué à la religion et adhèrent à un nationalisme assumé. Mais derrière ces résultats apparaissent aussi des angles morts importants, qui en disent souvent plus long que les chiffres eux-mêmes.

D’abord, aucun.e citoyen.ne palestinien.ne de l’État d’Israël n’a été interrogé. Leur vote est de fait traité comme négligeable dans un système politique structuré par le suprémacisme juif, où leur existence civique demeure tolérée mais politiquement disqualifiée. 

Ensuite, l’enquête construit l’image d’une génération présentée comme une « anomalie », supposément en rupture avec le « camp de la paix » des années 1980 et 1990 et comme une déviation du projet sioniste. Une lecture aussi commode que trompeuse.

Regardons d’abord le cadre dans lequel l’enquête est posée

Le reportage s’ouvre sur la parole de Moshe Klughaft, conseiller stratégique de la droite israélienne, connu pour avoir orchestré des campagnes politiques et des opérations de délégitimation contre des organisations israéliennes de défense des droits humains. Selon lui, ces nouveaux électeurs seraient des « créatures inédites », façonnées par « de nombreuses élections pendant leurs années de collège, un pays en feu autour de la réforme judiciaire, le massacre du 7 octobre et le Covid ». Une génération, affirme-t-il, « qui ne ressemble à aucune autre depuis la fondation de l’État ».

Il renvoie ainsi aux cinq dernières années marquées par une crise politique – cinq élections en trois ans – et par les mobilisations autour de la réforme judiciaire, présentées aussi bien par le gouvernement que par l’opposition sioniste de centre-gauche comme une lutte pour « sauver la démocratie », sans jamais interroger la nature coloniale du régime.

Puis vient le 7 octobre. Mais Klughaft s’arrête là. Il ne mentionne pas la suite. Ce que la société israélienne désigne comme la « guerre » à Gaza correspond plus précisément à un génocide, au cours duquel des discours appelant à l’anéantissement des Palestinien.nes se banalisent et trouvent une large légitimation dans le débat public.

Le cadre est donc posé d’emblée : l’enquête repose sur l’idée d’une rupture générationnelle.

Regardons maintenant les chiffres

75 % des jeunes électeurs se définissent comme de droite, contre 25 % de centre-gauche. 14 % se situent même
« très à droite », alors que seulement 5 % se disent de gauche – une gauche qui reste d’ailleurs sioniste.

Chez les électeurs plus âgés, 68 % se situent à droite et 32 % au centre-gauche, avec seulement 7 % qui se disent
« très à droite ».

20 % des jeunes déclarent vouloir voter pour le Likoud, le parti actuellement au pouvoir. 10 % soutiennent Naftali Bennett – ancien dirigeant du mouvement des colons et figure de l’extrême droite, aujourd’hui présenté dans le débat israélien comme du « centre-gauche » simplement parce qu’il apparaît comme le premier opposant à Netanyahou. 7 % disent vouloir voter pour Itamar Ben Gvir, actuel ministre de la Sécurité nationale et ancien membre du groupe Kach, organisation classée terroriste.

Lors des dernières élections, on estimait déjà qu’environ un soldat sur cinq – âgé de 18 à 21 ans – avait voté pour Ben Gvir et son partenaire d’extrême droite Bezalel Smotrich.

Les entretiens menés dans le reportage sont tout aussi révélateurs. Parmi les douze jeunes Juifs interrogés, onze rejettent l’idée d’une coalition gouvernementale avec des partis palestiniens – qu’ils appellent « arabes ». L’un d’eux explique qu’il pourrait éventuellement accepter un parti palestinien s’il était sioniste. Lorsqu’on lui demande pourquoi il accepterait en revanche le parti ultra-orthodoxe Judaïsme unifié de la Torah, qui considère pourtant le sionisme comme contraire à la Bible – puisque l’État juif ne devrait, selon cette vision religieuse, être établi que par un acte divin – il répond simplement : « Parce que ce sont des Juifs. C’est leur pays ».

Le sondage révèle également une religiosité plus forte chez ces nouveaux électeurs :  80 % disent croire en Dieu, contre 75 % parmi les électeurs plus âgés. 56 % croient à l’arrivée du Messie, contre 51 % chez les anciens. Ils pratiquent aussi davantage la religion, et les douze jeunes interrogés expliquent que le 7 octobre les a rapprochés de la foi.

Or, dans la scène politique israélienne, une règle implicite est bien connue : plus on est religieux, plus on vote à droite.

En somme, le sondage confirme ce que de nombreux chercheurs montrent depuis longtemps : la droitisation continue de la société israélienne, avec une jeune génération encore plus à droite que les précédentes.

Mais cette droitisation ne signifie pas nécessairement une rupture. Et c’est là le point central.

Le reportage suggère que cette génération se serait éloignée de l’idéal de paix qui aurait caractérisé les décennies précédentes. Les jeunes interrogés le disent eux-mêmes : « avant, l’aspiration était la paix ; aujourd’hui, c’est la sécurité, parce qu’eux ne veulent pas la paix ». Mais cette opposition entre « paix » et « sécurité » repose en réalité sur une illusion.

Car ce que le discours dominant israélien appelait « paix » n’a jamais été pensé en termes de justice pour les Palestinien.nes. Il s’agissait avant tout d’un projet de gestion sécuritaire du conflit. L’objectif n’était pas de mettre fin au système colonial fondé sur l’expropriation, la domination militaire et la fragmentation du territoire palestinien, mais de stabiliser ce système tout en en réduisant le coût politique et sécuritaire pour Israël.

Autrement dit, ce qui change aujourd’hui n’est pas la nature du projet politique, mais la manière de le formuler.

Là où les générations précédentes parlaient de « paix » tout en maintenant les structures de domination, une partie croissante de la société israélienne assume désormais plus ouvertement la logique de force, de séparation et de suprématie qui structurait déjà ce projet.

Ce que certains présentent comme une rupture générationnelle apparaît alors sous un autre jour : non pas une déviation du sionisme, mais l’expression plus explicite de ses logiques profondes.

Plus largement, la droitisation de la société israélienne – dont cette jeune génération constitue une manifestation visible – ne représente pas une anomalie du sionisme mais sa continuation logique. Elle rend simplement plus audible et plus assumé l’attachement au caractère nationaliste et religieux de l’État, ainsi qu’à des rapports de domination qui restent rarement nommés pour ce qu’ils sont.

Le sionisme politique a fondé un État défini comme juif, organisé autour d’une hiérarchie entre Juifs et non-Juifs, où les premiers disposent de droits supérieurs et d’une position de domination institutionnalisée. Cette revendication repose sur l’idée que la Palestine serait la « terre du peuple juif », une légitimation appuyée sur une référence religieuse – la Bible – mobilisée comme justification historique et politique.

La construction de cet État s’est faite par des mécanismes coloniaux d’appropriation de la terre et de déplacement de populations destinés à établir et maintenir une majorité juive. Ces mécanismes n’ont pas seulement rendu possible la création de l’État : ils continuent d’en structurer le développement, en approfondissant l’effacement matériel et politique de la population autochtone palestinienne.

Sur ces éléments fondamentaux, il existe en réalité un large consensus politique en Israël, de la droite à la gauche sioniste. Dès lors, pourquoi présenter les résultats de ce sondage comme une déviation du sionisme ?

Ces jeunes ne font pas émerger un projet politique radicalement nouveau. Ils expriment plus explicitement ce qui structurait déjà le projet dominant. Là où la gauche sioniste et le « camp de la paix » ont longtemps enveloppé ces logiques dans un langage libéral – celui de la paix, du processus ou de la sécurité – une partie croissante de la société israélienne les assume aujourd’hui de manière plus directe.

Le sondage lui-même révèle d’ailleurs ce cadre politique. Aucun.e jeune Palestinien.ne citoyen.ne de l’État d’Israël n’a été interrogé, alors qu’ils représentent près de 20 % de la population. L’absence n’est pas anodine. La « nouvelle génération d’électeurs » dont parle l’enquête désigne en réalité uniquement la jeunesse juive. L’avenir politique du pays est ainsi discuté comme si les citoyen.nes palestinien.nes n’en faisaient pas réellement partie. En réalité, ils n’ont jamais été pensés comme faisant pleinement partie du projet politique, construit dès l’origine dans un cadre colonial visant à assurer la domination juive sur la terre et ses habitants.