La collection Librio a confié aux chercheurs Dima Alsajdeya et Xavier Guignard la tâche de faire le point sur « la question palestinienne » depuis 1993. La première est docteure en science politique, chercheuse post-doctorale à l’Institut universitaire européen de Florence et chercheuse associée à la chaire Histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France, à l’Institut français du Proche-Orient et au Centre Thucydide. Le second est chercheur en science politique, invité au Prince Saud Al-Faisal Institute for Diplomatic Studies de Riyad. Il a enseigné à l’université Al-Quds en Palestine, à Sciences Po Paris et à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Entretien réalisé par Nitzan Perelman-Becker et Thomas Vescovi.
Parmi la très riche littérature publiée sur Israël-Palestine depuis 2023, votre ouvrage se distingue par au moins deux choses. D’abord un format très court — une centaine de pages. Ensuite la volonté de centrer votre étude sur « la question palestinienne ». Quel est l’objectif de ce format et de ce choix éditorial ?
En écrivant ce livre, nous avions un impératif en tête : fournir un ouvrage pédagogique et accessible à un large public. Le format respecte la collection éditoriale – Librio – dans laquelle s’inscrit notre livre, mais plutôt que de le voir comme une contrainte, nous avons fait le pari qu’il était possible de produire un propos synthétique sur les questions que nous souhaitions aborder. C’est également pour nous une façon de répondre à l’argument de la « complexité de la situation », qui sert surtout à décourager ou à décrédibiliser toute approche qui refuse de renvoyer dos à dos colonisé et colonisateur. Le propos n’est évidemment pas de dire qu’en cent pages on peut résumer la somme des connaissances produites sur la question palestinienne, mais que l’on peut offrir des clés de compréhension sur les trois décennies couvertes par notre livre.
Quant au choix de centrer le propos sur la « question palestinienne », il reflète le parti pris de nos travaux de recherche respectifs, qui se sont érigés contre le prisme du « conflit israélo-palestinien ». Le fil rouge de notre ouvrage est la question de l’autodétermination inachevée et la manière dont le mouvement national palestinien s’en est saisie, afin d’offrir un aperçu des enjeux contemporains de la question palestinienne.
Cet angle nous semblait d’autant plus important à défendre que la grande majorité de la production depuis 2023 a pris la forme d’essais, y compris chez certains de nos confrères et consœurs, s’intéressant à la portée militaire ou diplomatique du 7 octobre et de la guerre génocidaire à Gaza. De rares ouvrages, comme Gaza, une guerre coloniale, dirigé par V. Bontemps et S. Latte-Abdallah, sont sortis du lot et ont offert, en français, une production de connaissances sur l’histoire du temps présent palestinien tout à fait indispensable. Ce n’était pas l’ambition de ce livre, qui entend plutôt éclairer les grandes dynamiques politiques de la période couverte (1993-2025) et, à partir de ce récit, trouver sa place dans le débat actuel.
Alors qu’un génocide est en cours à Gaza, qu’est-ce que la publication d’un tel livre peut apporter au débat public et comment avez-vous pensé le rapport entre le temps long de votre analyse et l’urgence politique du présent ?
Nous ne nous faisons aucune illusion quant à la capacité d’un ouvrage, ou de cent, à entraver la poursuite des crimes en cours à Gaza, mais également en Cisjordanie, la permanence de la question carcérale ou l’exclusion des Palestiniens de l’exil. S’il doit y avoir un apport, c’est celui de comprendre comment nous en sommes arrivés à ce que la période qui devait voir l’avènement de la souveraineté palestinienne aboutisse à un nettoyage ethnique, à une colonisation continue et à une annexion territoriale, assumés en toute impunité.
« S’il doit y avoir un apport, c’est celui de comprendre comment nous en sommes arrivés à ce que la période qui devait voir l’avènement de la souveraineté palestinienne aboutisse à un nettoyage ethnique, à une colonisation continue et à une annexion territoriale, assumés en toute impunité. »
L’urgence politique est bien évidemment celle d’un coup d’arrêt porté à cette impunité et, sur ce sujet, notre contribution n’est que très marginale et ne peut se substituer aux mobilisations sociales ou politiques visant à imposer des sanctions à Israël. Le temps de l’analyse permet, quant à lui, d’interroger les dynamiques et les impensés qui ont façonné ces trois décennies post-Oslo autour de la quête de souveraineté comme seule réponse à la condition palestinienne sous colonisation. Sans prétendre offrir une solution clé en main, notre ouvrage entend, à tout le moins, rappeler que les mêmes mantras produiront les mêmes effets et qu’il est temps de dépasser les paradigmes d’Oslo plutôt que de chercher à les réanimer. Trois décennies de « processus de paix » n’ont abouti qu’à consacrer la souveraineté d’un seul État – Israël – de la mer au Jourdain et à faire peser le risque d’ajouter à une situation d’apartheid le déplacement forcé et l’annihilation de la population palestinienne.
Vous faites le choix de débuter en 1993, année de la signature des accords d’Oslo. Pourquoi ?
Les Accords d’Oslo marquent le moment où s’impose la quête de souveraineté comme réponse à l’absence d’autodétermination palestinienne. L’idée n’est pas nouvelle et l’on peut en retracer la généalogie dès les origines du mouvement national palestinien post-Nakba, mais Oslo vient consacrer la prédominance de la construction de l’État sur la question de la libération nationale. Notre propos est de comprendre comment cette option a remodelé le paysage politique palestinien, son inscription régionale, mais a également permis l’exclusion de certaines composantes sociales de cette construction stato-centrée – par exemple, les Palestiniens de l’exil ou d’Israël, ainsi que les prisonniers.
« Oslo vient consacrer la prédominance de la construction de l’État sur la question de la libération nationale. »
La période post-2023 nous semble être caractérisée par trois dynamiques déjà manifestes durant la phase ouverte par les accords d’Oslo. D’abord, la réduction de la question palestinienne à un enjeu sécuritaire, qui a conduit à la production d’un discours légitimant la violence israélienne à Gaza. Ensuite, l’érection de la « solution à deux États » comme totem politique, à la fois par l’Autorité palestinienne et ses soutiens, conduisant à la banalisation de sa poussée autoritaire et à la disqualification des voix de l’opposition, tant à l’intérieur des Territoires occupés qu’en exil. Et enfin l’organisation de l’impunité israélienne qui n’a pas commencé avec les crimes de guerre et crimes contre l’humanité perpétrés à Gaza depuis 2023.
Il nous semblait donc important d’éclairer les débats très contemporains à l’aune de cette période afin de saisir comment s’est imposé le triptyque impunité du projet colonial israélien, autoritarisme de la direction palestinienne et réduction de la question palestinienne à un enjeu sécuritaire.
Vous nous invitez très justement à la prudence quant au soutien international croissant à la Palestine ; qu’en est-il de l’attitude des pays arabes de la région depuis le 7 octobre ? Est-ce que leur politique dépasse le déclaratif pour se donner les moyens d’une solidarité avec les Palestiniens ?
Il est extrêmement délicat d’identifier une position arabe commune en dépit de l’existence d’un plan arabe proposé par l’Arabie saoudite et adopté par la Ligue des États arabes à Beyrouth en 2002. Toutefois, afin de saisir les différences du moment, il est nécessaire d’examiner séparément leur attitude vis-à-vis d’Israël et de la Palestine.
Il existe d’abord des pays qui entretiennent, parfois depuis plusieurs décennies, des relations diplomatiques, économiques et sécuritaires avec Israël. Néanmoins, l’impact de la guerre génocidaire à Gaza sur ces relations varie. D’un côté, l’Égypte et la Jordanie, liées à Israël par des accords de paix anciens, sont confrontées à de fortes tensions, notamment depuis l’annonce par le gouvernement israélien de projets de déplacement forcé de la population palestinienne, qui ont ravivé les critiques à l’égard de leurs relations avec Israël. De l’autre, les pays ayant normalisé leurs relations avec Israël depuis 2020 (Émirats arabes unis, Bahreïn, Maroc et Soudan) semblent, jusqu’à présent, avoir préservé le cadre général de cette normalisation, malgré les répercussions régionales.
Plus notable, la guerre à Gaza a entraîné le gel des éventuels processus de normalisation discutés avant le 7 octobre avec certains pays du Golfe comme l’Arabie saoudite. Aujourd’hui, la loi du plus fort permet aux Américains de pousser vers une signature forcée des accords qui s’étendraient à la Syrie d’Ahmed al-Charaa ou au Liban, en contrepartie d’un cessez-le-feu.
Il existe enfin un front composé principalement de groupes armés comme le Hezbollah et Ansar Allah (mouvement dit « houthiste »), qui, dans le cadre de la doctrine iranienne de l’unité des fronts, ont ouvert des « fronts du soutien » avec le Hamas après le 7 octobre.
Cependant, cette divergence d’approche masque mal une tendance lourde selon laquelle la plupart des pays de la région – à l’exception évidente des EAU – considèrent Israël comme l’un des principaux vecteurs de la déstabilisation régionale. En ce sens, l’un des effets du 7 octobre est de faire exister, pour ces acteurs arabes, un « problème israélien » qui dépasse la question palestinienne et s’inscrit dans leurs stratégies de sécurité nationale. C’est une rupture qu’il faut souligner, puisqu’elle explique en partie le découplage entre l’appréciation d’Israël comme une menace régionale, et le faible engagement des États arabes sur le terrain du soutien à la Palestine. C’est probablement là que se joue la rupture avec la période pré-7 octobre.
Quant au soutien apporté à la Palestine, on ne note guère de changement. Le plan de reconstruction de Gaza porté par la Ligue arabe (mars 2025) ou la déclaration de New York (juillet 2025) visent à inscrire le soutien régional dans le cadre de la solution à deux États et d’une approche humanitaire, incluant parfois le soutien aux institutions de l’Autorité palestinienne comme fournisseurs de services. Ce soutien permet de répondre, a minima, aux exigences populaires de solidarité avec la Palestine dans chaque pays, sans s’aliéner les États-Unis, qui, par l’intermédiaire de leur Board of Peace, confisquent toute discussion sur les modalités d’intervention à Gaza.
Les presque quatre décennies que retrace votre ouvrage témoignent du paradoxe auquel nous sommes aujourd’hui confrontés : une Palestine disparait sur le terrain, entre colonisation, génocide et nettoyage ethnique ; mais la Palestine n’a jamais semblé aussi soutenue internationalement. Comment expliquer ce paradoxe ?
Il nous semble délicat de partager votre optimisme. Certes, les mouvements de solidarité avec la Palestine, face à la destruction de Gaza, ont été importants et seront probablement un marqueur de la politisation sur les questions internationales pour toute une nouvelle génération qui n’a pas connu les mouvements de solidarité aux moments des Intifadas ou face à la « guerre contre le terrorisme » des années 2000. Reste que ces mouvements ont rencontré une vague relativement inédite de criminalisation, qui a conduit à leur interdiction, à l’arrestation de certains de leurs participants et à la censure de nombreuses voix dans les milieux intellectuels, politiques ou artistiques, en Europe, aux États-Unis, mais également dans certains pays arabes.
Quant à la traduction diplomatique de ce soutien, elle ne s’est cristallisée que par une tentative de réanimer la « solution à deux États », sans que ses promoteurs ne cherchent à se doter des moindres leviers d’action sur Israël pour la rendre crédible. Si l’unité de mesure de ce soutien est l’intérêt porté à la question palestinienne – intérêt auquel s’adresse cet ouvrage – alors il y a lieu d’être optimiste. Si l’on prend comme jalon notre capacité collective à transformer la condition palestinienne, à Gaza, en Cisjordanie ou en exil – alors il y a lieu de s’alarmer devant notre impuissance.










