Par Nour Aboaisha, journaliste indépendante, chercheuse et écrivaine de la bande de Gaza, contributrice à BBC News, The Guardian ou encore Al-Jazeera.
Le 11 décembre 2025, un jour de pluie à Gaza, j’ai dû me rendre dans un espace de travail pour terminer quelques tâches. Il est bien connu que nous, à Gaza, n’avons pas le luxe de travailler depuis l’intérieur de nos tentes, ni même depuis ce qu’il reste de nos maisons. Même si je ne supporte pas de marcher dans les rues de Gaza en hiver, j’y suis allée, parce que je suis une fille qui travaille dur et qui accomplit les tâches qui lui sont confiées malgré toutes les circonstances. Je suis sortie de la maison et j’ai marché dans les rues de Gaza. Il ne pleuvait pas tant que cela, pourtant les rues étaient remplies d’eaux usées, partout, à cause de l’effondrement des infrastructures. J’avançais en escaladant les pierres que certains Gazaouis disposaient pour rendre la marche un peu moins difficile face à cet effondrement.
Lorsque je suis arrivée à mon espace de travail, j’ai pu terminer quelques tâches avant que la batterie de mon ordinateur portable ne s’éteigne. À Gaza, nous dépendons entièrement de la lumière du soleil pour produire de l’électricité. Les jours de pluie, les espaces de travail ne peuvent fournir que quelques heures d’électricité, uniquement grâce à l’énergie stockée dans des batteries. La journée était finie, le soleil s’était couché, l’espace de travail avait fermé. La pluie s’était mise à tomber violemment. Je me suis arrêtée au coin de la rue, me demandant ce que j’allais faire et comment j’allais rentrer chez moi. J’ai attendu un moment. La pluie s’est calmée et j’ai pu traverser une partie du chemin, mais elle a repris alors que je me trouvais sous une tente, au milieu de la rue Al-Nasr, à Gaza.
La pluie tombait de tous les côtés de la tente. J’avais l’impression d’être dans un film d’horreur. J’étais terrifiée à l’idée que l’ordinateur qui contenait mes fichiers de travail et mes documents tombe en panne. Je l’ai glissé sous le manteau que je portais, je l’ai serré très fort contre moi, et je me suis mise à pleurer. Alors, un homme m’a vue. Il vendait des légumes à côté de la tente où je m’étais réfugiée pour échapper à la pluie. Il m’a donné un sac en plastique pour y mettre mon ordinateur et m’a dit : « Ne t’inquiète pas ; le plus important, c’est de protéger ton appareil. Maintenant que la pluie s’est calmée, il faut marcher jusqu’à ce que tu arrives. » Alors j’ai marché, les gouttes de pluie tombant sur ma tête, tandis que les flaques devenaient des lacs d’égouts, et que l’eau de pluie continuait de monter. Je n’avais pas le choix. J’ai traversé ces lacs et je me suis retrouvée complètement trempée, jusqu’à atteindre la rue où j’habite. Puis j’ai couru jusqu’à la maison. Je ne sais pas comment le cauchemar de ce jour-là a pris fin, mais la colère et l’impuissance que j’ai ressenties ce jour-là m’ont fait décider de ne plus jamais sortir travailler les jours de pluie à Gaza.
Le bois que nous utilisons pour allumer les feux de cuisson à Gaza porte des souvenirs. Notre combustible, désormais, ce sont les débris des meubles de nos maisons. Ce matin-là, mon frère est arrivé en criant : « Maman, j’ai réussi à sortir le lit de Nour de sous les décombres de notre maison ! » Et je m’en souviens encore très clairement. Puis il a ajouté : « Ne t’inquiète pas. Maintenant, il y a beaucoup de bois pour le feu. » Quand j’ai entendu cela, j’ai couru pour le voir, paniquée, le cœur battant. Autrefois, la poussière sur mon lit me terrifiait ; maintenant, je voyais ce qu’il en restait, brisé, devenu combustible pour le feu.
J’avais l’habitude d’allumer ma bougie, Amal – « espoir » en arabe, les nuits d’hiver avant le 7 octobre. Mais j’ai laissé Amal à la maison, là où elle a été bombardée. Je la posais près de moi, je préparais un café chaud, puis je me blottissais dans mon lit en regardant ma série préférée. Mais aujourd’hui, j’ai perdu ma maison. Je vis dans une petite pièce en nylon, sans murs, avec au-dessus de moi un plafond noirci par le feu. Je lutte contre les vents qui défient la bâche en nylon et la déchirent. L’air entre par les plis du nylon, mon corps tremble, et je ne peux échapper au virus du froid, après deux années de famine et de privation des vitamines et des protéines dont mon corps a besoin. Mon corps tombe malade au moindre froid, alors je reste au lit des jours entiers, à cause du manque de médicaments à Gaza.
À Gaza, nos souvenirs sont devenus notre seul refuge. J’ai appris à me rappeler la chaleur de ma chambre pour que mon corps puisse se réchauffer. Dans la célèbre histoire de la petite fille aux allumettes, la petite fille luttait contre le froid avec des rêves qu’elle n’avait jamais touchés. Mais pour nous, à Gaza, l’histoire est inversée, et tragique. Nous ne rêvons pas d’une cheminée que nous n’avons jamais vue, nous pleurons les foyers de nos maisons ensevelis sous les décombres. Nous n’imaginons pas une table luxueuse dressée pour le dîner, nous nous souvenons de l’odeur du café dans nos salons, devenus, après quelque temps, des vestiges.
La petite fille aux allumettes est morte en rêvant de ce qu’elle n’avait pas. Nous, nous avons failli mourir en essayant de prouver ce que nous avions. C’est là que réside la douleur : et si la mémoire numérique du monde était infectée par un virus, et que nos maisons et nos jardins étaient effacés ? Qui croirait que ce réfugié debout dans la file de la Takiya, la soupe populaire, était, il y a seulement deux ans, propriétaire d’une entreprise, ingénieur possédant une maison, ou étudiant fier dans les couloirs de son université ?
Nous vivons le paradoxe de l’allumette. La petite fille aux allumettes les allumait pour voir l’avenir qu’elle espérait. Nous, nous allumons ce qui reste du bois brisé de nos meubles pour nous réchauffer au souvenir du passé qui nous a été volé. Elle cherchait une illusion capable de lui donner de la chaleur, nous cherchons une vérité capable de nous rendre notre droit à la dignité. Le monde s’est habitué à voir notre tente, mais il refuse de voir les maisons derrière elle, de la même manière que les passants ont vu le corps de la petite marchande d’allumettes sans voir les palais qu’elle avait visités dans son imagination avant de mourir. La seule différence, c’est que nos maisons étaient faites de pierre et de battements de vie, et non d’une simple lumière au bout d’une allumette.
À Gaza, nous ne mourons pas une seule fois, comme l’exigent les lois de la nature. Nous mourons mille fois par jour. Le lecteur lointain peut penser que cette phrase contient une métaphore poétique, mais c’est la vérité nue que les crocs de la guerre ont laissée dans nos âmes. Nous mourons d’attendre, nous mourons de notre destin inconnu qui guette derrière chaque nuage, et nous mourons de l’horreur de revenir à la case départ à chaque instant de calme trompeur.
Ici, la philosophie de Ghassan Kanafani s’incarne dans sa forme la plus dure, lorsqu’il distingue avec génie « la mort dont on entend parler » de « la mort que l’on vit ». Le monde autour de nous « entend parler » de notre mort, il la voit dans les titres des informations de dernière minute, il la compte comme des chiffres froids dans les rapports des organisations internationales. Quant à nous, nous sommes ceux qui « vivent » cette mort. Nous respirons sa poussière, nous mâchons son amertume dans les files d’attente pour le pain, et nous sentons son froid dans les membres de nos enfants à l’intérieur des tentes.
C’est comme si Kanafani lisait notre situation d’aujourd’hui lorsqu’il nous a appris que la mort n’est pas l’immobilité finale, mais plutôt cette angoisse constante, cette hémorragie ininterrompue de la dignité et des rêves. La petite marchande d’allumettes est morte une seule fois, au cours d’une longue nuit d’hiver. Mais nous, à Gaza, chaque jour qui passe sans « patrie sûre » est une allumette qui brûle entre nos doigts, qui nous brûle et n’éclaire pour nous qu’un autre chemin vers une nouvelle mort, que nous vivons alors même que nous sommes encore en vie.
Les masques sont tombés, et il ne reste que la vérité que Ghassan a formulée avec son sang : nous sommes un peuple qui n’a pas le luxe d’une mort tranquille, parce que, tout simplement, nous vivons au cœur d’une histoire qui ne veut pas finir.
Traduit de l’anglais par le Comité de rédaction de Yaani.










