Propos recueillis par Manon Seyrac, étudiante en histoire contemporaine au sein du master Mondes Arabes et Musulmans de Sorbonne Université et stagiaire à Yaani.
Entre le génocide perpétué à Gaza et la guerre israélo-étatsunienne contre l’Iran, qu’en est-il de l’avenir du mouvement national palestinien ? Nous avons rencontré le chercheur, analyste et commentateur spécialisé dans les affaires palestiniennes, le conflit israélo-arabe et le Moyen-Orient contemporain, Mouin Rabbani, pour répondre à cette question.
Mouin Rabbani a précédemment occupé les fonctions de responsable principal des affaires politiques au sein du Bureau de l’envoyé spécial des Nations unies pour la Syrie, de directeur du département Moyen-Orient à la Fondation Martti Ahtisaari pour la paix, ainsi que d’analyste principal pour le Moyen-Orient et de conseiller spécial sur la question israélo-palestinienne au sein de l’International Crisis Group. Il est actuellement co-rédacteur en chef de Jadaliyya, un magazine en ligne indépendant produit par l’Institut des Études Arabes qui publie des articles universitaires écrits en plusieurs langues. Il est également rédacteur en chef adjoint du Journal of Peacebuilding and Development, ainsi que rédacteur collaborateur du Middle East Report. Il est chercheur associé au Center for Conflict and Humanitarian Studies (CHS) et à Democracy for the Arab World Now (DAWN). Diplômé de l’université Tufts et du Center for Contemporary Arab Studies (CCAS) de l’université de Georgetown, Rabbani a publié, présenté et commenté de nombreux sujets liés au Moyen-Orient, notamment pour la plupart des grands médias imprimés, télévisés et numériques. Il a récemment publié Understanding Hamas: And Why That Matters.
Entre le génocide à Gaza et le nettoyage ethnique en Cisjordanie, le mouvement national palestinien semble être dans une impasse. Comment analysez-vous la situation ?
Le Mouvement national palestinien se trouve, dans une impasse profonde depuis des années, voire des décennies, et les événements de ces deux dernières années ont rendu cette situation urgente. Le mouvement est confronté à plusieurs défis majeurs. Premièrement, il y a le schisme, la division non seulement entre le Fatah et le Hamas, mais aussi entre la Cisjordanie et la bande de Gaza. Un schisme complexe où des facteurs politiques, géographiques et autres se chevauchent et se rejoignent.
Le deuxième est une crise de leadership. Le chef officiel du mouvement national palestinien [Mahmoud Abbas] est à la fois le chef de l’OLP, le chef de l’Autorité palestinienne, le chef du mouvement Fatah, le président de l’État de Palestine, et il porte encore quelques dizaines d’autres titres. Il a environ 90 ans, est complètement absent, et ne se préoccupe que de sa propre position et de celles de ses enfants et de ses plus proches collaborateurs. Il n’est donc pas un leader national. À tous les égards, sa légitimité et sa crédibilité sont au plus bas, mais ceux qu’il est censé représenter semblent incapables de le destituer et de le remplacer par quelqu’un de plus crédible.
Le troisième est la persistance de divergences sur le programme politique et l’incapacité à mobiliser le peuple palestinien autour d’un ensemble d’objectifs clairs.
« Le Mouvement national palestinien se trouve dans une impasse profonde depuis des années, voire des décennies, et les événements de ces deux dernières années ont rendu cette situation urgente. »
En 1948, la Nakba a mis fin au mouvement national palestinien tel que nous le connaissions sous le mandat britannique, puis dans les années 1950 et 1960 un nouveau mouvement a émergé. De la même manière, les événements de ces deux dernières années et les défaites essuyées au cours des deux dernières décennies marquent non seulement une transition, mais aussi une transformation, et d’ici quelques années, le mouvement national tel que nous le connaissons depuis la fin des années 1960 sera remplacé par autre chose. Ce que cela sera exactement reste à voir.
L’attaque israélo-américaine contre l’Iran et le Liban vise, entre autres, à démanteler l’auto proclamé « Axe de la résistance ». Quel impact cette guerre pourrait-elle avoir sur la scène politique palestinienne, étant donné que plusieurs organisations (Hamas, Jihad islamique, FPLP) dépendent de l’existence de cet axe ?
Aucune d’entre elles ne dépend réellement de l’Axe de la résistance pour son existence ou sa survie. Certaines sont plus proches que d’autres. Ainsi, vous avez, par exemple, le Jihad islamique, qui est idéologiquement très proche de la République islamique d’Iran. Vous avez le Hamas, qui a en quelque sorte un pied dans l’Axe de la résistance et un pied en dehors, mais qui s’en est rapproché de plus en plus ces dernières années. Puis vous avez certains groupes au sein du Fatah et en Cisjordanie qui ont maintenu des liens étroits avec le Hezbollah au Liban. La situation est bien plus complexe qu’elle n’y paraît.
Deuxièmement, j’hésiterais à donner une réponse claire et définitive à votre question, car nous avons affaire à une guerre qui est en cours, et bien qu’il y ait aujourd’hui des rapports faisant état d’une avancée significative, je pense qu’il serait prématuré de dire que nous en connaissons les conséquences. Mais d’après ce que nous savons jusqu’à présent, il y a eu un changement stratégique au Moyen-Orient : l’Iran est sorti considérablement renforcé de cette crise en termes de position régionale et géopolitique, même s’il a essuyé des coups très durs de la part des États-Unis et d’Israël. Les États-Unis et Israël se sont heurtés aux limites de leur propre puissance, et en particulier le projet israélien visant à établir une hégémonie incontestée sur le Moyen-Orient est, je pense, désormais révolu.
« L’Iran est sorti considérablement renforcé de cette crise en termes de position régionale et géopolitique, même s’il a essuyé des coups très durs de la part des États-Unis et d’Israël. »
Ainsi, à plus long terme, cela profitera bien sûr aux Palestiniens, tout en sachant qu’Israël, avec son addiction à la guerre perpétuelle et ayant échoué dans sa guerre non seulement contre l’Iran, mais apparemment aussi désormais contre le Liban – les États-Unis l’ayant contraint à accepter un cessez-le-feu [signé le 2 mars 2026] –, pourrait bien intensifier sa violence, sa répression, son nettoyage ethnique et sa campagne globale contre les Palestiniens tant dans la bande de Gaza qu’en Cisjordanie.
Netanyahou et son gouvernement cherchent à anéantir la Palestine en détruisant tous ses fondements. Sur quel soutien les Palestiniens peuvent-ils compter pour renverser le rapport de force ?
Pour que les Palestiniens puissent faire pencher la balance du pouvoir en leur faveur face à Israël, cela ne dépend pas uniquement de ce que font les Palestiniens eux-mêmes. En d’autres termes, la balance du pouvoir entre Israël et les Palestiniens, si on la considère en termes purement bilatéraux, sera toujours en faveur d’Israël. Ce que les Palestiniens doivent faire, c’est s’intégrer à un mouvement régional qui rejette Israël, ses politiques, son occupation, etc.
Dans les années 1970 et 1980, les Palestiniens se sont élevés au-dessus des rivalités régionales et la cause palestinienne était devenue un élément qui unissait des gouvernements rivaux, en concurrence pour se montrer plus pro-palestinien que les autres dans le cadre de leur rivalité. Les Palestiniens doivent trouver un moyen de faire revivre cela.
« La balance du pouvoir entre Israël et les Palestiniens, si on la considère en termes purement bilatéraux, sera toujours en faveur d’Israël. Ce que les Palestiniens doivent faire, c’est s’intégrer à un mouvement régional qui rejette Israël, ses politiques, son occupation, etc. »
Deuxièmement, les Palestiniens ont fait d’énormes progrès en termes d’opinion publique, non seulement à l’échelle mondiale, mais surtout en Occident au cours des deux ou trois dernières années. Je pense qu’il est juste de dire qu’Israël a irrémédiablement perdu la bataille de l’opinion publique en Occident et qu’il faut maintenant transformer cela en acquis politiques.
À cet égard, je pense que la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, pourrait également jouer en faveur des Palestiniens, dans la mesure où il est largement admis qu’Israël a entraîné les États-Unis dans une guerre qui a davantage servi les intérêts israéliens que ceux des États-Unis et, surtout, qu’il s’agit d’un échec géopolitique américain susceptible d’avoir des conséquences négatives importantes pour Israël. Le principal problème est que les opportunités ne se présentent pas à plusieurs reprises, et si l’on n’est pas prêt à en tirer parti, on les perd, et c’est là encore que la crise du leadership palestinien entre en jeu.
Pensez-vous qu’il y ait une chance que des groupes de résistance spontanés émergent dès maintenant ?
Je n’ai pas observé la situation de près pour pouvoir y répondre clairement, mais je dirais que les groupes spontanés ont une valeur très limitée, car ce dont nous avons vraiment besoin, ce sont des groupes organisés, capables de mobiliser un grand nombre de personnes de manière structurée, avec une stratégie et des objectifs clairs. C’est cela qui est vraiment nécessaire.
Il reste cependant la question de l’évolution des autres organisations, Hamas, Jihad islamique, FPLP… . Le véritable défi consiste à déterminer dans quelle mesure elles peuvent jouer un rôle constructif dans la réalisation du prochain chapitre du mouvement national palestinien, et cela vaut pour tous, sans distinction, y compris le Fatah. Ces forces vont-elles travailler ensemble ? Vont-elles coopérer de manière constructive à la reconstruction du mouvement national palestinien ? Ou au contraire, vont-elles adopter une position visant à tirer le maximum d’avantages de la réalité actuelle pour leur groupe au détriment de leurs rivaux ? Je dois dire qu’au vu de leurs performances passées, elles semblent préférer aborder les questions nationales sous un angle d’appartenance factionnelle plutôt que dans une perspective véritablement nationale. Mais je pense que nous avons désormais atteint un stade où, très probablement, si elles continuent à adopter de telles attitudes, elles seront dépassées par les événements.












