Par Ryan Tfaily, journaliste indépendant, diplômé de Sciences Po Paris et de l’EHESS.
Depuis trois ans, Israël a reconfiguré son régime d’occupation en Cisjordanie, armant un réseau imbriqué de milices paramilitaires constituées de colons. Ces forces opèrent dans une zone grise : si elles dépendent, par leurs financements et leurs équipements, des institutions israéliennes, elles disposent dans les faits de leur propre autonomie. Tout à la fois milices sous-traitantes de l’État occupant et acteurs vigilants agissant de leur propre initiative, ces groupes armés déploient un ordre milicien caractéristique du colonialisme de peuplement.
Comment expliquer la hausse sans précédent des violences infligées aux Palestinien•nes de Cisjordanie ? Depuis le 7 octobre 2023, ces dernier•es vivent sous un climat de terreur inédit, bien qu’inscrit dans le temps long de l’occupation. Selon les données de l’ONU, plus de 1 200 d’entre elles et eux ont été tué•es, pour l’immense majorité par l’armée israélienne, mais aussi, de plus en plus, par des colons armés. Au moins 29 communautés, soit environ 15 000 Palestinien•nes, ont été totalement déplacées de la zone C, sous contrôle civil et militaire israélien. À ces chiffres, il faut ajouter les
30 000 habitant•es expulsé•es, du fait des opérations de l’armée en 2025, dans les camps de réfugiés du nord de la Cisjordanie, notamment à Jénine et Tulkarem. Entre 2023 et 2025, les colons ont conduit près de 4 575 attaques.
Ces exactions quotidiennes constituent certainement le fait le plus marquant du déchaînement de violences dans le territoire illégalement occupé. Les colons israéliens s’en prennent tous les jours aux habitations, aux champs, au bétail, aux oliviers et aux biens des Palestinien•nes, dans le but de les terroriser et de les contraindre à partir. Spectaculaires, ces raids apparaissent le plus souvent, dans les discours médiatiques et politiques internationaux, comme des événements sporadiques et imprévisibles. « Actes terroristes », selon la terminologie officielle de la diplomatie française, ils relèveraient d’initiatives individuelles, que les autorités israéliennes refuseraient de prévenir et de punir.
Un examen du régime d’occupation de la Cisjordanie, et de ses récentes évolutions, indique pourtant que les violences des colons ne constituent pas des phénomènes individuels ni exceptionnels. Au contraire, ces crimes relèvent d’un système étatique, régi par des structures organisées et produisant les résultats escomptés.
Au cœur de ce régime, figure un réseau complexe de milices paramilitaires, créées, armées et financées par le ministère de la Défense, le ministère de la Sécurité nationale et l’armée elle-même. S’ils ne sont pas nouveaux, ces groupes armés ont acquis, à la faveur de la guerre génocidaire conduite contre Gaza, une place prépondérante dans la gestion de la Cisjordanie, leur permettant de brutaliser massivement ses habitant•es.
« Au cœur de ce régime, figure un réseau complexe de milices paramilitaires, créées, armées et financées par le ministère de la Défense, le ministère de la Sécurité nationale et l’armée elle-même. »
La description de ces forces, de leurs relations avec la hiérarchie politique et militaire, ainsi que des conséquences de leurs actions sur le terrain, invite à conceptualiser la violence milicienne comme caractéristique du colonialisme de peuplement.
Un système organisé de milices paramilitaires
Après la conquête de la Cisjordanie en 1967, Israël établit des unités armées composées de colons, opérant en complément de l’armée d’occupation, afin d’administrer le territoire. Parties intégrantes de la doctrine sécuritaire de Tel Aviv dans cette zone, ces unités sont censées assister l’armée dans la sécurisation des colonies nouvellement implantées et dans le contrôle des habitant•es autochtones. Deux types de structures sont ainsi mis en place, chacune étant dépendante d’une chaîne de commandement qui remonte aux institutions officielles de l’État.
Chaque colonie se voit d’abord attribuer un bataillon de défense régionale, appelé en hébreu hagmar. Ces brigades sont directement créées par l’armée israélienne qui leur fournit uniformes, équipements et armes, et en assure le commandement. Elles ont donc toute l’apparence d’unités régulières, bien qu’elles soient exclusivement constituées de colons. Leur rôle consiste alors à garder la colonie et ses alentours contre de possibles rébellions de la population palestinienne dépossédée. Les hagmar font ainsi office d’auxiliaires des troupes d’occupation, tout en disposant de leur propre autonomie.
Une autre structure est par ailleurs créée à l’intérieur des colonies : l’équipe d’intervention d’urgence (en hébreu, kitat konenut), dirigée par un coordinateur de la sécurité civile (en hébreu, ravshatz). Deux ordres militaires israéliens encadrent, à l’époque, le fonctionnement de ces entités. Chaque colonie choisit un coordinateur de sécurité civile, dont les pouvoirs sont proches d’un officier de police, même s’il n’en porte pas l’uniforme. Une fois nommé, l’intéressé reçoit un salaire de la part du ministère de la Défense. Il commande alors une équipe d’intervention d’urgence, composée d’une trentaine de colons qui se déclarent volontaires pour assurer la sécurité de leur communauté. Ces derniers sont armés par le ministère de la Défense et celui de la Sécurité nationale. Depuis 2009, la zone de compétence des ravshatz a été élargie : initialement circonscrite aux frontières de la colonie, elle inclut désormais ses alentours. Les volontaires armés sont ainsi autorisés à mener des opérations de police dans les territoires qui leur sont assignés.
Si elle est formalisée dans la bureaucratie de l’occupation, la distinction entre ces deux structures est moins identifiable sur le terrain : les colons qui servent dans l’une sont souvent les mêmes que ceux qui officient dans l’autre. L’existence des bataillons de défense régionale et des équipes d’intervention d’urgence remonte aux premières années de l’occupation ; mais depuis octobre 2023 et le début du génocide à Gaza, leur pouvoir et leur liberté d’action se sont vus considérablement renforcés.
Une évolution sensible du régime d’occupation
Le rapport publié par l’ONG israélienne Yesh Din en février 2026, et intitulé « Des colons en uniforme », recense avec précision les changements survenus dans l’équilibre des rôles entre l’armée d’occupation et ces groupes après le 7 octobre 2023.
Dès 2022, l’arrivée au pouvoir de deux ministres suprémacistes – Bezalel Smotrich, qui obtient un rôle clé dans l’administration de la Cisjordanie au sein du ministère de la Défense, ainsi que d’Itamar Ben Gvir, en charge de la Sécurité nationale – avait déjà sensiblement contribué à augmenter la distribution d’armes aux colons.
Depuis, dans le contexte du génocide à Gaza et de la guerre au Liban, le gouvernement israélien a été contraint de mobiliser massivement ses soldats initialement déployés en Cisjordanie, afin de mener ses offensives sur plusieurs fronts. Pour compenser, il a consolidé les effectifs, la capacité armée et le pouvoir des bataillons de défense régionale et des équipes d’intervention d’urgence.
D’abord, il a enrôlé dans ces milices de nouvelles recrues, le plus souvent messianiques et nationalistes. D’après les données de Yesh Din, le nombre de colons servant dans les bataillons de défense régionale a été multiplié par six depuis le 7 octobre 2023, passant à 7 000 aux premiers mois de la guerre. Les équipes d’intervention d’urgence se sont multipliées sur tout le territoire : elles n’étaient que 450 avant 2023, et sont passées à plus de 2 000 en octobre 2025.
Cette hausse des effectifs s’est en outre accompagnée d’une politique de distribution débridée d’armes à feu, Itamar Ben Gvir ayant assoupli les critères d’obtention d’une licence d’armement. Fin 2025, son ministère annonçait avoir émis plus de 230 000 permis de port d’armes.
« Dans le contexte du génocide à Gaza et de la guerre au Liban, le gouvernement israélien a été contraint de mobiliser massivement ses soldats initialement déployés en Cisjordanie, afin de mener ses offensives sur plusieurs fronts. Pour compenser, il a consolidé les effectifs, la capacité armée et le pouvoir des bataillons de défense régionale et des équipes d’intervention d’urgence. »
Enfin, le champ de compétences de ces forces a été élargi. À partir de 2023, les colons-milicien•nes recrutés dans les bataillons de défense régionale ont obtenu un rôle plus offensif : ils ont été habilités à mener des raids dans les villages palestiniens, à contrôler les checkpoints qui quadrillent le territoire et à effectuer des patrouilles militaires. Quant aux équipes d’intervention d’urgence, leurs membres ont été autorisés à porter l’uniforme militaire et ont commencé à recevoir des compensations financières.
En pratique, l’État israélien a ainsi créé, financé et armé des milices paramilitaires à qui il sous-traite l’exercice de son autorité et de sa violence sur un territoire et une population subordonnés. Lorsqu’en mai 2024, les autorités israéliennes ont commencé à réduire le nombre de bataillons de défense régionale actifs en Cisjordanie, elles ont parallèlement renforcé celui des équipes d’intervention d’urgence. Surtout, les armes aux mains des milicien•nes ont été gardées par leurs propriétaires ou transférées à d’autres Israélien•nes.
Résultat : des colons toujours plus nombreux, ne servant ni dans les hagmar ni dans les kitat konenut, disposent désormais de leurs propres armes et peuvent constituer des micro-milices de vigilant•es, cette fois-ci totalement informelles.
Sur le terrain, la violence milicienne à l’avant-garde de l’expansion coloniale
L’enrôlement de colons, qui plus est radicaux et messianiques, dans des forces paramilitaires, ainsi que la prolifération d’armes aux mains de groupes vigilants, ont logiquement des conséquences désastreuses pour les Palestinien•nes. Ces unités utilisent en effet l’autorité symbolique que leur confère leur uniforme ainsi que leur équipement militaire afin de violenter les habitant•es autochtones et de les pousser au départ, dans la poursuite d’un agenda expansionniste et annexionniste.
Un récent rapport d’Amnesty international décrit les diverses tactiques utilisées par les milices de colons afin de mener à bien le nettoyage ethnique du territoire. Ces dernières s’attaquent prioritairement aux biens et aux moyens de subsistance, n’hésitant pas à brûler champs et habitations. Elles harcèlent et agressent physiquement les Palestinien•nes, jusqu’à les blesser et, de plus en plus, à les tuer.
La distinction désormais ténue entre armée régulière et milices paramilitaires permet aux secondes de s’arroger des prérogatives jusqu’ici réservées à la première, comme celles de rafler et de détenir des Palestinien•nes, mais aussi de s’adresser aux activistes israélien•nes et internationaux avec l’autorité d’un soldat régulier.
Les milicien•nes utilisent ainsi fréquemment leur double statut. Dans un schéma récurrent, ils et elles mènent des raids, en tenue civile, contre des propriétés palestiniennes. Ils et elles reviennent sur les lieux quelques heures plus tard, cette fois-ci avec leur tenue militaire, afin d’imposer des fermetures et de sécuriser le terrain saisi. Yesh Din note par ailleurs que ces attaques sont souvent menées conjointement entre armée régulière et groupes paramilitaires.
Le système est ainsi pensé pour garantir aux milices leur autonomie, tout en leur donnant l’apparence et l’autorité de forces officielles. D’autant que la circulation des mêmes colons entre les hagmar et les kitat konenut démultiplie les possibilités d’abus.
Une délégation volontaire de la violence
L’État israélien tire deux intérêts immédiats de la dissolution de son monopole de la violence au profit d’acteurs extra-étatiques ou de groupes vigilants informels.
D’abord, le transfert de compétences de l’armée vers des milices paramilitaires permet au gouvernement israélien de réduire la charge exercée sur la première, et de mobiliser des réservistes afin de mener ses multiples guerres. Le Jérusalem Post annonçait d’ailleurs, fin octobre 2025, que de nouvelles réductions de troupes seraient prévues en Cisjordanie, au profit « d’éléments locaux ».
De plus, l’usage par les gouvernements de milices, plus ou moins formelles, afin d’implanter leur politique sur le terrain, est une tactique bien connue pour échapper à l’obligation de rendre des comptes et brouiller l’identification des responsables de la violence. Une étude réalisée par les politistes Sabine Carey, Michael Colaresi et Neil Mitchell démontre notamment que les régimes autoritaires, ou violant les droits humains, mais reposant sur le soutien de pays démocratiques, auront d’autant plus tendance à déléguer leurs pratiques répressives à des groupes informels, afin de se soustraire à leur responsabilité politique et juridique.
Cette lecture s’avère particulièrement pertinente dans le cas d’Israël, qui continue de bénéficier de l’appui de régimes démocratiques. Dans cette perspective, les milicien•nes de Cisjordanie font le
« sale boulot » pour le compte de l’État israélien, qui s’épargne le coût international de sa politique de purification ethnique. À en juger les réactions des diplomaties européennes, cette stratégie se révèle plutôt gagnante. Les récentes sanctions prises par l’Union européenne contre ce qu’elle appelle des « colons extrémistes » reposent justement sur cette logique de déplacement de la responsabilité, de l’État vers des individus.
La violence milicienne, rouage du colonialisme de peuplement
On aurait tort, pourtant, de se contenter d’une lecture uniquement utilitariste ou structuraliste de ces groupes. Même s’ils dépendent, par leurs financements et leurs équipements, des institutions officielles, et même s’ils sont protégés par ces dernières, leur violence est avant tout initiée de leur propre chef. En ce sens, il s’agit bien d’une violence conduite par des civils armés, dépassant le cadre étatique. C’est particulièrement vrai pour les vigilant•es qui ne servent ni dans les bataillons de défense régionale ni dans les unités d’intervention d’urgence, et mènent leurs propres initiatives destructrices.
Un renouveau théorique dans les études sur le colonialisme de peuplement permet d’inscrire la violence milicienne en Cisjordanie dans une perspective historique plus large. Alors que la recherche sur les violences exterminatrices associées au colonialisme de peuplement a longtemps focalisé son attention sur le rôle des États et de leur armée, des travaux récents s’intéressent à celui d’acteurs civils plus ou moins formels.
L’historien sud-africain Mohamed Adhikari rappelle ainsi que les génocides coloniaux ont largement impliqué des civils, certes soutenus par la métropole, mais se montrant proactifs et agissant de leur propre gré. Il souligne que la participation d’acteurs non-étatiques, ou extra-étatiques, à la violence coloniale est d’autant plus prégnante dans les espaces où l’État ne détient pas entièrement le monopole de la violence, à l’instar des zones frontalières. Dans ces situations, où, pour reprendre l’expression de la politiste Julie Evans, « l’absence de loi fait loi », les colons disposent d’une large latitude pour s’émanciper de toutes formes de contraintes et perpétrer des crimes.
On peut mentionner, à titre d’exemple, le cas de la colonie du Cap au XVIIIème siècle, administrée par les Pays-Bas. Le gouvernement néerlandais y avait permis des violences de masse contre la population san, par l’intermédiaire de milices officiellement constituées et de groupes informels. Ces derniers ont piloté, sur le terrain, l’expansion coloniale et l’appropriation de terres, brutalisant et déplaçant les autochtones.
Considérée à l’aune de ce cadre historique et théorique, la Cisjordanie sous occupation n’est donc pas une exception. Au contraire, le déploiement d’un ordre milicien, qui implique toujours des acteurs non-étatiques déterminés à aller plus loin que leur propre État colonial, est une caractéristique essentielle du colonialisme de peuplement. La sociologue palestinienne Areej Sabbagh-Khoury soutient ainsi qu’un « État colonial de peuplement [settler colonial state] s’appuie sur une société civile constituée de citoyens-colons », et que « le pouvoir y est diffus, plutôt que monopolisé exclusivement par les institutions étatiques ».
« Le déploiement d’un ordre milicien, qui implique toujours des acteurs non-étatiques déterminés à aller plus loin que leur propre État colonial, est une caractéristique essentielle du colonialisme de peuplement. »
Dans le cas du mouvement sioniste en Palestine, la dispersion des pôles d’exercice de la violence, entre institutions, milices paramilitaires et civils volontaires, est ancienne et présente des deux côtés de la Ligne verte. Citons les milices paramilitaires ayant mené le nettoyage ethnique de 1947-48, les civils radicaux, proches de l’actuel ministre de la Sécurité nationale, malmenant les Palestinien•nes d’Israël, ou les groupes de civils ayant participé au génocide à Gaza. Significativement, le modèle des bataillons régionaux actuellement actifs en Cisjordanie remonte aux premières années de la création d’Israël, au cours desquelles des civils étaient régulièrement appelés à rejoindre les rangs de l’armée pour sécuriser les frontières nouvellement conquises.
Des colons à l’État colonial : les contradictions de la violence extra-étatique
En tant que projet colonial, Israël bénéficie donc indéniablement de ces milices autonomes qui déplacent les Palestinien•nes et facilitent l’annexion des territoires. En tant qu’État pourtant, ses intérêts peuvent entrer en contradiction avec ceux de ces milices. Ces dernières peuvent finir par poser un défi au capital coercitif de son appareil sécuritaire, en lui contestant l’une de ses prérogatives : le monopole de l’usage de la force.
La recherche met en évidence, dans la plupart des cas de colonialisme de peuplement, la prise d’autonomie croissante des colons vis-à-vis de l’État colonial, les premiers ayant tendance à outrepasser les directives et contraintes du second, à agir au-delà voire à se rebeller contre lui. Concernant les groupes armés israéliens en Cisjordanie, des signes témoignent d’une évolution vers un ordre milicien agissant en dehors de, voire contre l’autorité officielle. Il en va ainsi des attaques de colons armés contre des postes militaires ou des officiers de sécurité présents en Cisjordanie ; ou de financements parallèles, auprès d’acteurs privés, pour acheter des armes.
Dès lors, il n’est pas étonnant que, dans le débat public israélien, celles et ceux qui s’inquiètent le plus de ces violences se trouvent parmi la frange de l’establishment sécuritaire que Benyamin Nétanyahou ne cesse de marginaliser depuis trois ans. Quelques exemples de déclarations dévoilent que la préoccupation de ces élites politiques et sécuritaires s’inscrit dans un conflit inter-étatique plus large sur l’identité même d’Israël en tant qu’État.
En août 2024, Ronen Bar, alors chef du Shin Bet (le service de renseignement intérieur) – depuis limogé par Nétanyahou et remplacé à ce poste par David Zini, un colon ultra-nationaliste – a adressé une lettre à Benyamin Nétanyahou lui-même, afin de l’alerter sur la violence croissante des colons en Cisjordanie. D’après lui, ces groupes armés ne se contentent pas d’attaquer les Palestinien•nes, mais s’en prennent également aux forces de sécurité israéliennes ; et surtout, la diffusion de ces images promet d’entacher durablement la réputation d’Israël auprès de ses alliés.
Côté politique, une ancienne ministre des Affaires étrangères, Tzipi Livni, a par exemple affirmé en mars 2026, que « le gouvernement d’Israël démantelait l’État d’Israël ». D’après elle, un État se caractérise par « le monopole sur les armes », en contradiction avec « les milices armées et violentes qui agissent à leur guise ». Au même moment, Naftali Bennett – leader d’une alliance opposée à Nétanyahou en vue des élections législatives à venir – a condamné les « gangs violents » de Cisjordanie. Tout en rappelant que la « Judée Samarie » faisait partie d’Israël et que la majorité des Israéliens qui y vivaient n’étaient pas violents, il a assuré que « nous n’avons pas créé un État juif pour que des gangs violents opèrent en son sein ». Bennett a par ailleurs livré, en juin 2026, sa vision concernant la colonisation de la Cisjordanie : il s’est déclaré favorable à la construction de colonies et à l’annexion dans la zone C, tout en s’opposant à la prolifération d’avant-postes par des colons eux-mêmes et sans approbation étatique préalable. Un horizon similaire à celui prôné par Gadi Eizenkot, autre candidat de l’opposition, qui s’est dit pour la colonisation « en Judée Samarie », à condition « qu’elle soit faite légalement ».
En Israël, une frange des élites sécuritaires et politiques perçoit ainsi les milices armées de colons comme problématiques, car la liberté d’action dont elles jouissent contredit l’identité d’un État souverain, capable de monopoliser l’usage de la force. Ne sont en jeu ni la colonisation elle-même, ni l’occupation, ni le droit à l’autodétermination des Palestinien•nes, mais plutôt un certain rapport au respect des institutions coloniales. Pour les tenants de cette première conception du projet colonial, qu’on peut qualifier paradoxalement de « légaliste », la colonisation doit être dirigée par l’État, et en aucun cas être piloté par des acteurs indépendants qui lui contestent ses prérogatives. S’y opposent la droite nationaliste, le mouvement des colons et les idéologues du Grand Israël – actuellement au pouvoir – pour qui le respect des institutions officielles est un frein à l’accélération du projet colonial. Selon ces derniers, la dissolution du monopole de la violence ne pose pas problème, car la priorité n’est pas la survie d’un quelconque appareil étatique, mais d’abord l’expansion territoriale.
Si l’ordre milicien est caractéristique du colonialisme de peuplement, les fractures domestiques que suscite celui en vigueur en Cisjordanie sont, elles, caractéristiques des tensions intrinsèques au projet sioniste. Elles montrent que sa dimension nationaliste, qui aspire à la forme d’État-nation souverain, peut se révéler contradictoire avec sa dimension principalement coloniale, qui conduit à remettre en cause l’autorité de l’État au profit d’une violence milicienne de plus en plus incontrôlable.











