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Huckabee à la Yeshiva University : le sionisme chrétien comme discours d’État

par Laurent Tessier
30 juin 2026
in Analyses
Reading Time: 11 mins read

Par Laurent Tessier, docteur associé au GSRL (CNRS – EPHE/PSL).

Une grande université juive a décerné le 28 mai 2026 sa plus haute distinction à un pasteur baptiste venu enseigner à des Juifs le sens de leur élection divine. Ce pasteur n’est autre que l’ambassadeur des États-Unis en Israël, celui-là même qui, ailleurs, n’écarte pas pour Israël une terre « du Nil à l’Euphrate » et nie l’existence d’un peuple palestinien. Ce qui s’affirme ici ouvertement n’est plus une marge évangélique, mais un sionisme chrétien devenu discours d’État.

L'ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, et sa fille, la gouverneure de l'Arkansas Sarah Huckabee Sanders, avec un invité lors d'une réception de réseautage à la Résidence du chef de mission (CMR) à Jérusalem, le 6 août 2025. Photo : David Azagury/U.S. Embassy Jerusalem – Wikimedia Commons, CC BY 4.0.

Le 28 mai 2026, à New York, lors de la 95ᵉ cérémonie de remise des diplômes de la Yeshiva University – vaisseau amiral d’une orthodoxie moderne étasunienne qui allie observance stricte et engagement dans le monde séculier, et largement acquise au sionisme religieux –, Mike Huckabee reçoit la plus haute distinction de l’établissement, la Presidential Medallion for Global Leadership, des mains de son président, le rabbin Ari Berman, avant de s’adresser aux diplômés. Ce n’est pas un prédicateur ordinaire : depuis avril 2025, il est l’ambassadeur des États-Unis en Israël, nommé par Donald Trump et confirmé par le Sénat. En une quinzaine de minutes, son discours – enlevé, emprunt d’humour, sans façon – réunit presque tous les traits du sionisme chrétien évangélique étasunien. Il n’invente rien ; il récapitule tout.

Un chrétien explique aux Juifs leur élection divine

Le cadre, ici, en dit déjà autant que les mots. Il faut tenir compte ensemble de trois choses. Huckabee est chrétien – pasteur baptiste du Sud –, et il le rappelle : « Des gens comme moi, qui sommes chrétiens », dit-il dans son discours. Il représente les États-Unis en Israël et il le doit à Donald Trump, dont il raconte la nomination en plaisantant : « Il ne demande pas, il ordonne ». Enfin, il parle devant une assemblée juive, dans l’université qui se dit « l’université juive phare » du pays. Au bout du compte, voilà un chrétien qui, au nom de l’État étasunien, vient expliquer à des Juifs leur élection divine, leur mission et leur mémoire, et qui y met une ferveur affichée.

Son hôte n’est pas n’importe qui. Ari Berman, président de la Yeshiva University depuis 2017, est un rabbin israélo-étasunien qui appartient à l’orthodoxie moderne et au sionisme religieux. En janvier 2025, il a été le premier Israélo-Étasunien à prononcer la bénédiction d’une investiture présidentielle étasunienne. Son université, très attachée à Israël, représente la frange la plus sioniste des Juifs étasuniens. On comprend mieux, dès lors, la chaleur de l’accueil.

Mais ce milieu est loin de représenter tous les Juifs étasuniens. Une enquête de la Jewish Federations of North America (JFNA) — qui regroupe les fédérations juives des États-Unis et du Canada, et se revendique elle-même sioniste —, menée en mars 2025 et dont les résultats ont été publiés en février 2026, l’a montré clairement : un tiers seulement d’entre eux se disent « sionistes » (37 %), alors que près de neuf sur dix (88 %) reconnaissent à Israël le droit d’exister comme État juif et démocratique. L’écart est tout le propos : le mot s’est décroché du soutien à Israël. L’enquête établit en effet que le terme n’a plus de définition partagée : quand près de 80 % des Juifs antisionistes y rangent l’idée de « soutenir toute action entreprise par Israël », à peine 15 % des sionistes autodéclarés en font autant. C’est moins l’adhésion à Israël qui recule que le mot qui s’est chargé d’un sens maximaliste, ce que la JFNA elle-même désigne comme un « glissement de définition ». Cette enquête fait d’ailleurs figure de première : l’enquête de référence du Pew Research Center, « Jewish Americans in 2020 » (publiée en 2021), souvent citée, n’employait pas le mot « sionisme » et mesurait l’attachement à Israël plutôt que l’identification au terme — les deux ne sont donc pas directement comparables. Et chez les plus jeunes, la rupture se creuse : parmi les 18-34 ans, 14 % se disent ouvertement antisionistes et près d’un sur cinq (18 %) non sioniste.

Entre le soutien sans réserve et l’antisionisme, il y a surtout la place pour tout un sionisme libéral, très critique du gouvernement Netanyahou ; l’orientation de loin la plus répandue, dans une population juive étasunienne massivement démocrate. C’est celui de J Street, qui demandait en 2026 de conditionner les ventes d’armes étasuniennes à Israël, ce qui lui a valu d’être traitée de « cancer au sein de la communauté juive » par l’ambassadeur d’Israël à Washington, Yechiel Leiter. Plus loin encore, un antisionisme juif, minoritaire mais grandissant et bruyant, anime les campus, de Jewish Voice for Peace à IfNotNow que l’ADL recense parmi les principaux organisateurs des rassemblements « anti-Israël ». Et la plupart des électeurs juifs désapprouvent Trump comme l’a montré un sondage de 2025 mené auprès de 800 électeurs juifs par le groupe juif démocratique Mellman Group, dirigé par le sondeur démocrate Mark Mellman, pour le compte du Jewish Electorate Institute.

« Entre le soutien sans réserve et l’antisionisme, il y a surtout la place pour tout un sionisme libéral, très critique du gouvernement Netanyahou ; l’orientation de loin la plus répandue, dans une population juive étasunienne massivement démocrate. »

« Sioniste parce que je crois en la Bible »

Tout tient en une phrase, que la salle applaudit : « Je ne suis pas sioniste parce que je suis Juif. Je suis sioniste – et sans m’en excuser – parce que je crois en la Bible ». Le sionisme n’a plus rien à voir ici avec une origine ni avec un calcul politique : il repose sur la Bible. Ce « sans m’en excuser », « unapologetic », qu’Huckabee revendiquait déjà avant d’être nommé, dit tout : le sionisme n’est plus une opinion qui se discute, c’est une foi qui se confesse.

Vient ensuite l’élection. Dieu « a choisi » le peuple juif « il y a 3 800 ans », lui « a donné un lieu appelé Israël » et une mission : « présenter la Loi et la lumière au monde ». La conséquence pèse lourd : si la terre est un don de Dieu, c’est Dieu, et non le droit humain, qui en désigne le propriétaire – et les frontières, les revendications rivales, s’effacent devant cette volonté. Devant les diplômés, Huckabee n’en dit pas plus ; devant d’autres auditoires, il va jusqu’au bout. Déjà en 2017, il affirmait sur CNN
qu’ « Israël a le titre de propriété de la Judée-Samarie ». En février 2026, c’est Tucker Carlson qui lui cite la promesse de la Genèse – «
 du Nil à l’Euphrate » – et lui demande si Israël y aurait droit ; Huckabee lâche : « Ce serait bien que [les Israéliens] prennent tout », avant de se corriger aussitôt –
«
 ils ne demandent pas à tout reprendre » – et de parler d’« hyperbole ». Le repli est lui-même éloquent : l’énormité se dit, puis se retire, selon le registre d’énonciation. La formule n’en a pas moins soulevé, comme l’a rapporté le Washington Times, les condamnations d’une quinzaine d’États arabes et musulmans, qui ont jugé ces propos « extrémistes » et « provocateurs ».

« Le sionisme n’est plus une opinion qui se discute, c’est une foi qui se confesse. »

La prophétie prend alors le relais — un providentialisme que certains diraient dispensationaliste, du nom de cette lecture évangélique qui découpe l’histoire du salut en grandes périodes et tient l’actualité pour l’accomplissement littéral des prophéties bibliques, le retour des Juifs en Terre sainte y annonçant la fin des temps : une grille que The Forward applique volontiers à Huckabee. Sous les yeux du témoin, l’État moderne d’Israël réalise les annonces bibliques : « J’ai vu s’accomplir ce que le prophète avait annoncé : que les ossements desséchés revivraient, et que le désert fleurirait » (Ézéchiel 37, Isaïe 35). L’actualité se lit alors comme la Bible prise au pied de la lettre. La parabole du fermier du Néguev et l’éloge de l’irrigation au goutte-à-goutte ajoutent la main de l’homme à celle de Dieu, mais en effaçant ce qui précédait : « Rien n’y poussait, tout était brun et sans vie ». La terre n’y est dite que stérile, sans culture ; mais le motif de la terre à faire fleurir reconduit l’imaginaire colonial de la terre vide.

L’amour affiché pour les Juifs s’accompagne d’un glissement révélateur : l’antisémitisme devient une haine qui, au-delà des Juifs, viserait Dieu : « Plus encore qu’ils ne vous haïssent, c’est le Dieu qu’ils haïssent, ce Dieu qui vous a choisis ». L’intention est philosémite, et sans doute sincère. Mais le Juif n’y compte que pour le rôle qu’il tient dans une histoire du salut restée chrétienne : on l’aime pour ce qu’il représente, non pour ce qu’il est. Le philosémitisme est réel, agissant – mais sa valeur reste empruntée : elle vaut par la place que lui assigne le récit chrétien, non en elle-même.

Une chose, pourtant, sépare ce discours du vieux mépris chrétien : Huckabee refuse explicitement la théologie de la substitution, celle qui fait de l’Église le « nouvel Israël » et tient que les chrétiens ont remplacé les Juifs dans l’alliance avec Dieu, socle sur lequel s’est bâti, des siècles durant, l’antijudaïsme chrétien. « Je ne pourrais pas être l’homme de foi que je suis sans ceux d’entre vous sur le fondement desquels ma foi est bâtie », dit-il, d’où l’« obligation morale, éternelle, spirituelle » et les remerciements répétés pour l’« intendance de la Torah ». Voilà qui le distingue de l’antijudaïsme chrétien d’autrefois. Mais le renversement ne se fait qu’à moitié : la dette reste racontée du point de vue du chrétien, et le judaïsme y sert encore de socle à une maison que l’orateur, lui, habite.

La fin du discours relie la mémoire de la Shoah à l’action d’aujourd’hui. Huckabee raconte Yad Vashem, le musée du mémorial de la Shoah qui se trouve à Jérusalem : une fillette de onze ans écrit, dans le livre d’or, « Pourquoi personne n’a-t-il rien fait ? ». De ce devoir de mémoire, on glisse insensiblement au devoir d’agir, puis au sionisme militant. Et le dernier mot scelle le glissement : la fillette, c’est sa fille – Sarah Huckabee Sanders, aujourd’hui gouverneure de l’Arkansas, « la sioniste la plus convaincue d’Amérique ». Le souvenir des Juifs assassinés d’Europe se prolonge ainsi en soutien inconditionnel à Israël, présenté comme sa suite morale naturelle.

Ce que l’assemblée n’entend pas

Reste ce que le discours tait, et ces silences-là dépendent du public. Pas un mot sur la fin des temps, le retour des Juifs, le second avènement et la conversion finale ; pas un Palestinien, sinon en creux, dans l’image faussée de la terre « vide ». Ce que Huckabee déclare devant d’autres auditoires est pourtant tout autre. Déjà en 2008, sur CNN, il lançait : « Il n’y a pas vraiment de Palestinien », « un outil politique pour arracher de la terre à Israël », et renvoyait les Palestiniens vers l’Égypte, la Syrie ou la Jordanie pour y établir leur État. En 2017, il niait jusqu’au mot : « pas de Cisjordanie, mais la Judée-Samarie ; pas de colonies… pas d’occupation ». NPR relevait, au moment de sa nomination, combien ces propos inquiétaient les Palestiniens. En décembre 2023, le conflit n’était selon lui ni « politique, social, économique ou géographique », mais bien « spirituel », le 7 octobre incarnant « le pire niveau de mal », rapportait The Forward.

La cérémonie de mai 2026 survient au terme de plusieurs mois de controverse sur le sionisme chrétien. Deux épisodes, au début de l’année, en donnent la mesure. Le 17 janvier 2026, les Patriarches et chefs des Églises de Jérusalem qualifient le sionisme chrétien d’« idéologie nuisible » qui « sème la confusion et nuit à l’unité du troupeau », et affirment être seuls à représenter les chrétiens du pays ; leur déclaration prolonge l’appel de Kairos Palestine, ce manifeste œcuménique lancé à Bethléem en 2009 par des responsables chrétiens palestiniens — sur le modèle du document sud-africain de 1985 contre l’apartheid —, qui dénonce l’occupation comme un « péché contre Dieu » et prône une résistance non-violente, comme l’a rapporté Word & Way. Huckabee réplique aussitôt sur X : « J’ai du mal à comprendre pourquoi quiconque se réclame du nom de “chrétien” ne serait pas aussi sioniste », le sionisme n’étant pas « un engagement envers un gouvernement ou une politique, mais la révélation biblique donnée à Abraham, Isaac et Jacob », rapporte Haaretz le 23 janvier 2026. Au lieu de répondre sur le fond, il récuse à la fois les arguments des Églises et leur autorité morale, comme le souligne Middle East Eye. Ainsi, ce chrétien évangélique, ambassadeur des États-Unis, refuse à ces Églises qui portent le christianisme palestinien jusqu’au droit de critiquer le sionisme chrétien. Le 22 février 2026, un mois plus tard et deux jours après l’entretien avec Tucker Carlson le Haut Comité présidentiel pour les affaires des Églises en Palestine condamne « avec la plus grande fermeté » la revendication d’un « droit biblique » défendue par Huckabee : il y voit une « déviation morale et théologique grave » et une « couverture idéologique pour l’occupation, l’annexion et les déplacements ».

Un sionisme chrétien à géométrie variable

Une réserve, pourtant, avant de conclure. À vouloir tout ranger dans des cases, on durcit en doctrine ce qui tient surtout de l’art de s’adapter. Un point demeure indécidable : le silence sur la fin des temps, qu’on peut lire comme prudence d’auditoire – on n’annonce pas à des Juifs l’intention de les convertir au christianisme – ou comme l’indice d’un dispensationalisme devenu vague, moins charpenté qu’autrefois, notamment dans les années 1970-1980. Mais cette indétermination ne touche que les arrière-plans théologiques, non le phénomène lui-même : ce que Huckabee énonce, il ne l’invente pas ; il le reçoit d’un mouvement sioniste chrétien qui le précède et le partage.

Tout est dans ce contraste. En trois mois, le même homme dénie aux Églises de Palestine le droit de parler, revendique pour Israël une terre « du Nil à l’Euphrate », puis tient devant la Yeshiva ce langage fraternel et inspiré. Ses silences à la cérémonie ne tiennent donc pas d’abord à la doctrine, mais à une volonté de s’adapter à son auditoire. Le sionisme chrétien parle autrement selon qui l’écoute : fraternel et biblique devant des Juifs sionistes, territorial et anti-palestinien partout ailleurs. La Yeshiva en aura entendu la version diplomatique, d’autant plus efficace qu’elle avait l’air modérée.

« Mais cette indétermination ne touche que les arrière-plans théologiques, non le phénomène lui-même : ce que Huckabee énonce, il ne l’invente pas ; il le reçoit d’un mouvement sioniste chrétien qui le précède et le partage. »

Si ce discours est exemplaire, ce n’est pas parce qu’il est extrême : c’est qu’il est à la fois complet et bien accueilli. Complet, parce qu’on y trouve tout : la foi qui fonde le sionisme, l’élection, le don de la terre, la prophétie accomplie, le philosémitisme, le refus de la substitution, la mémoire de la Shoah mobilisée. Bien accueilli, parce qu’il est prononcé par un ambassadeur en poste, honoré par une grande institution juive – la plus sioniste – et applaudi jusque dans ses passages les plus religieux. On y voit ce qu’est devenu le sionisme chrétien dans les États-Unis des années 2020 : non plus une curiosité évangélique de la marge, mais un discours d’État proféré ès qualités et reçu au centre comme une évidence – partagée, il faut le redire, par une partie seulement du monde juif.

Tags: États-UnisIsraëlSionisme

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