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Au Maroc, la longue histoire des Juifs de gauche  

par Jules Cretois
30 mars 2026
in Analyses
Reading Time: 7 mins read

Par Jules Cretois, journaliste indépendant et éditeur à La Croisée des Chemins, à Casablanca.

Sion Assidon, décédé ce 7 novembre au Maroc, était un célèbre militant pro-palestinien. Son parcours s’inscrit dans une tradition : l’engagement de nombreux juifs marocains dans des mouvements socialistes et marxistes, et une critique du sionisme formulée depuis le monde juif maghrébin. 

Foule venue rendre hommage à Sion Assidon lors de ses funérailles. Source : Lebrief.mag.

Des centaines de personnes étaient massées à l’entrée du cimetière juif de Casablanca le dimanche 9 novembre 2025 pour rendre un dernier hommage à Sion Assidon, disparu deux jours auparavant. 

« L’enterrement touchait tant aux traditions juives marocaines qu’à la manifestation. On a entendu le Kaddish et des slogans pour Gaza », souligne Anis Balafrej, militant associatif et proche du défunt. Des dizaines de drapeaux palestiniens s’agitaient autour du cortège funéraire de celui qui, à 77 ans, était avant tout connu comme le coordinateur de BDS Maroc, mouvement de boycott de l’État israélien. 

« Des chaînes de télévision publiques ont couvert l’événement », ajoute Anis Balafrej. Une précision notable : Sion Assidon s’était illustré ces dernières années par une critique directe de la “normalisation” des relations entre le Maroc et Israël, un discours peu ou pas relayé dans les médias les plus consensuels.

Sion Assidon était-il un symbole de l’histoire des Juifs marocains impliqués dans la gauche et le mouvement révolutionnaire ? « Il n’aurait pas vraiment aimé qu’on présente cela ainsi… Il ne se définissait pas souvent comme juif », souligne Simone Bitton, documentariste marocaine juive, et amie du défunt. Malgré tout : « il est vrai que Sion était un de ces marocains de culture juive connu pour son engagement politique », remarque son ami Kamal Lahbib. « Il rejoint Edmond Amran El Maleh, Simon Lévy, Abraham Serfaty… » Trois autres grands noms de la gauche marocaine. Trois autres figures de la communauté juive. Décédés tous les trois entre 2010 et 2011. 

Les Juifs marocains et le Parti communiste 

L’histoire de la présence de Juifs dans la gauche remonte aux années 1950, à la résistance anticoloniale et aux premières années d’activité du Parti communiste marocain (PCM). À cette époque, Jacob Levy dirige le parti dans son fief d’Oujda et Joseph Levy depuis Fès. La jeunesse est dirigée par Abraham Serfaty et L’Espoir, le journal du parti, est dirigé par Abraham Pilo. Edmond Amran El Maleh, natif de Safi, est quant à lui le dirigeant de facto du PCM alors que son secrétaire général, musulman, est sous les verrous. On ne connaît pas le nombre précis de militants, ni la proportion de Juifs, mais on sait que cette dernière est élevée comparée à la population juive dans le pays, qui compte environ 250 000 personnes. 

« Pour les membres juifs du PCM, le communisme représentait le moyen le plus universaliste et non sectaire de proclamer leur patriotisme, et de démontrer leur engagement à construire un Maroc indépendant, dirigé par des citoyens indépendamment de toute origine ethnique ou religieuse », écrit l’historienne Alma Rachel Heckman dans son livre consacré aux nationalistes juifs, The Sultan’s Communists, publié aux États-Unis en 2020 et traduit en arabe au Maroc en 2024. 

Formulation d’une critique du sionisme par des militants juifs de gauche 

L’indépendance du Maroc en 1956 est une période d’espoir pour les Juifs. Le trône comme le mouvement nationaliste insistent pour les inclure dans la nation. Mais très vite, les choses se gâtent. Les discours antisémites se multiplient à mesure que l’affrontement entre Israël et les pays arabes s’intensifie et que le sionisme gagne de l’espace au Maroc. En 1961, la communauté juive au Maroc comptait encore plus de 160 000 âmes. En 1975, ils ne sont plus que quelques milliers. « Ceux qui sont restés avaient souvent des actifs importants investis dans le pays, ou étaient trop pauvres ou trop âgés pour partir, ou étaient des militants de gauche convaincus », écrit Alma Rachel Heckman. 

« Critiques du sionisme, les juifs progressistes s’attachent alors à une étude du judaïsme maghrébin. »

Très vite, de nombreux militants juifs de gauche se lancent dans une critique du sionisme. En 1961, le journal Al Tahrir (Libération), de la gauche sociale-démocrate, publie une tribune de Ralph Benarosh, avocat, signée par trente militants juifs de la gauche, qui accuse d’un même coup l’antisémitisme qui se répand dans la société, et le sionisme. « La critique du sionisme faite par Raymond Benhaïm, Serfaty, ou El Maleh, était produite depuis un point de vue juif maghrébin », explique l’historien et ancien militant révolutionnaire Moustafa Bouaziz. « Dès 1969, dans “Le judaïsme marocain”, Serfaty attaque le sionisme comme un déracinement. Selon les juifs révolutionnaires, le premier danger du sionisme était d’arracher les Juifs au Maghreb ». 

Critiques du sionisme, les juifs progressistes s’attachent alors à une étude du judaïsme maghrébin. Serfaty, marxiste pointilleux, ne quitte le parti communiste en 1972 que pour fonder Ilal Amam (En avant), une organisation léniniste. Mais dans ses écrits, il loue les valeurs du Zohar, un texte religieux ancien, et dit son attachement à la morale populaire juive héritée de l’âge d’or andalou. « Pour Serfaty ou El Maleh, aimer le Maroc, c’était aimer son côté mystique », souligne Simone Bitton. Raymond Benhaïm, ancien marxiste devenu consultant, fonde dans les années 1980 la revue Perspectives judéo-arabes. Il y propose de mobiliser la culture mizrahim pour poser les bases d’un dialogue entre Palestiniens et Juifs arabes en Israël. 

Entre répression et postérité 

Les militants juifs n’échappent pas à la violente répression qui s’abat sur la gauche et l’extrême-gauche sous le règne de Hassan II, durant les années de plomb, des années 1960 à 1980. Pendant les émeutes casablancaises de mars 1965, le communiste Simon Lévy est torturé une semaine durant avant d’être déposé, sanguinolent, aux pieds de la maison familiale. Edmond Amran El Maleh, brièvement arrêté, s’exile en France. Abraham Serfaty est condamné à l’emprisonnement à perpétuité en 1977. Il restera dix-sept ans en prison, avant d’être expulsé du Maroc, et deviendra l’opposant le plus connu du pays. Sion Assidon, né plus tard qu’El Maleh, Lévy ou Serfaty, en 1948, rallie dès sa jeunesse un groupe maoïste qui évolue dans la clandestinité ; Linakhdom chaab (Au service du peuple). Arrêté en 1972, il est condamné à quinze ans de prison. Sa tentative d’évasion en 1979 lui vaut une nouvelle peine, et des tortures violentes qui lui laissent des séquelles. Pendant quelques années, il aura été le voisin de cellule de Serfaty, qu’il a rejoint en 2025 au cimetière juif de Casablanca. 

Certains de ces militants de gauche vont devenir des passeurs de la mémoire juive. Dans ses textes littéraires, El Maleh raconte les villes et les quartiers mixtes, le thé et les poissons frits, les tsadik, ces hommes justes et saints partagés par la tradition juive et musulmane. Simon Lévy, de son côté, fonde en 1997 le Musée du judaïsme marocain à Casablanca. Il se montre aussi actif dans la restauration de synagogues à travers le pays, parmi lesquelles celle de son enfance, Slat al Fassayin, à Fès.

« À la mort d’Hassan II en 1999, les Juifs marocains sont intégrés dans le récit national, au service d’une histoire marocaine du pluralisme, dans le cadre d’une campagne pour le tourisme et par la guerre contre le terrorisme. Même les Juifs communistes marocains, finissent par servir l’État comme ses ambassadeurs de la “tolérance” », écrit Heckman. André Azoulay, marocain juif brièvement passé par le Parti communiste, devenu conseiller royal, s’active en coulisses pour permettre le retour d’Abraham Serfaty au Maroc en 1999.  

« Durant toutes ces années, Sion Assidon, lui, a maintenu son engagement pro-palestinien, entouré de militants islamistes et gauchistes. »

Depuis l’arrivée sur le trône de Mohammed VI en 1999, la société civile et les institutions sont engagées dans un vaste travail. La mémoire, le roman national et l’histoire officielle sont revus et modifiés, sur fond de débats intenses. En 2004, sous la pression populaire et internationale, le pouvoir crée l’Instance équité et réconciliation (IER), chargée de faire la lumière sur les violences commises durant les années de plomb, sous le règne de Hassan II. L’identité marocaine est elle aussi repensée. En 2011, une nouvelle constitution consacre l’identité plurielle du Maroc, notamment sa part “hébraïque”. 

Des livres paraissent régulièrement sur les différents groupes et journaux de gauche et d’extrême-gauche. En 2008, les journaux libéraux Tel Quel et Nichane mettent à la une un article intitulé « Le Juif en Nous, au cœur de l’identité marocaine ». En 2024, l’historien Aomar Boum, considéré comme l’un des plus fins connaisseurs de l’histoire juive du Maroc, voit son livre publié aux États-Unis, Memories of Absence: How Muslims Remember Jews in Morocco, traduit en arabe. Quelques jours avant le décès d’Assidon, le documentaire de Simone Bitton consacré à El Maleh, « Les Mille et un jours du Hajj Edmond », a été diffusé sur une chaîne publique et vu par des centaines de milliers de téléspectateurs. 

Durant toutes ces années, Sion Assidon, lui, a maintenu son engagement pro-palestinien, entouré de militants islamistes et gauchistes. « Sion était très politique. Tout comme ses aînés juifs de gauche, il ne parlait pas de choses abstraites comme la coexistence, ou la tolérance. Il parlait de droits et de citoyenneté », souligne Simone Bitton. 

« Il reste quelque chose de tous ces parcours », s’émeut Anis Balafrej. « Pour la jeunesse qui connaît facilement ces noms, c’est très clair : les hommes comme Simon Lévy ou Sion Assidon étaient des Marocains, et même plus, de grands patriotes ». 

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