mercredi 5 août 2026

Yossi Cohen dans les médias français : la romantisation du terrorisme d’État

Depuis deux semaines, Yossi Cohen, ancien directeur du Mossad, de janvier 2016 à juin 2021, a entamé une tournée médiatique en France à l’occasion de la sortie de son livre      Combattre pour la liberté, publié aux éditions Lafon. Il est notamment passé par RTL, Le Figaro, l’Express et l’émission Legend de Guillaume Pley.

Ce traitement médiatique met une nouvelle fois en lumière une asymétrie marquée : un large accès donné à une figure issue du sommet de l’appareil sécuritaire israélien, présentée dans des formats grand public sans véritable mise en perspective critique, tandis que le génocide en cours à Gaza et les récits palestiniens restent relégués, et traités sous condition.

Cette hiérarchisation de la parole normalise des figures comme Yossi Cohen et légitime le discours du Mossad, une institution pourtant impliquée dans des opérations au cours desquelles certains actes sont susceptibles de constituer des crimes de guerre, pendant que les voix des populations directement touchées sont presque inaudibles. 

Le résultat dépasse le simple déséquilibre de temps de parole : faute de tout contradicteur, ces entretiens se transforment en mise en scène valorisante, voire admirative, des actions du Mossad, présentées sous un angle stratégique, efficace, spectaculaire comme une performance d’expertise plutôt que comme ce qu’elles sont aussi parfois : des crimes de guerre, d’une agence dont la fonction historique reste indissociable du projet colonial israélien et des crimes qui l’accompagnent.

Ce déséquilibre se vérifie de façon particulièrement nette dans le traitement de l’opération des bipeurs, l‘attaque coordonnée du 17 et 18 septembre 2024, au cours de laquelle des engins explosifs dissimulés dans des milliers de bipeurs et talkies-walkies ont explosé simultanément à travers tout le Liban.

Sur le plateau de Guillaume Pley, l’attaque est présentée comme une « grosse mission » au bilan chiffré : « 42 morts, 3 500 blessés », énoncé presque sur le mode de la prouesse technique, sans qu’aucune qualification juridique ne soit interrogée. Or le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a explicitement tranché la question : « c’est un crime de guerre que de commettre des actes de violence dans le but de semer la terreur parmi les civils ».

Face à ce bilan, Yossi Cohen affirme que seuls des membres du Hezbollah ont été visés, alors même que la mort d’au moins deux enfants illustre l’impossibilité, pour les auteurs de ces attaques, de savoir qui se trouvait à proximité des appareils ou en leur possession au moment de l’explosion.Il qualifie ensuite l’opération de « très ciblée, très professionnelle, très précise » — un vocabulaire de précision chirurgicale en complète contradiction avec un bilan de plus de 3 500 blessés, dissonance n’était jamais relevée par Guillaume Pley. Ce traitement révèle d’une déshumanisation des victimes, dans lequel le récit technique de l’opération, sa sophistication logistique, son caractère spectaculaire finit par occulter la nature même du crime commis.

Cette mise en scène valorisante du Mossad sur les plateaux français passe aussi sous silence le rôle que Yossi Cohen aurait personnellement joué dans une opération d’entrave à la justice internationale. Une enquête conjointe du Guardian, de +972 Magazine et de Local Call (mai 2024), révèle que de hauts responsables israéliens auraient supervisé pendant neuf ans une opération de surveillance visant la Cour pénale internationale (CPI), dans le but d’entraver une enquête sur des crimes de guerre. 

Cette opération visait Fatou Bensouda, procureure gambienne de la CPI de 2012 à 2021, qui avait annoncé en 2019 des motifs suffisants pour enquêter sur d’éventuels crimes de guerre dans les territoires palestiniens occupés mais aussi Karim Khan procureur de la Cour pénale internationale. Le Mossad aurait mené une opération parallèle visant à recueillir des informations compromettantes sur elle et sa famille. 

Selon plusieurs sources, Yossi Cohen aurait personnellement tenté de « recruter » Fatou Bensouda et de la manipuler pour qu’elle se conforme aux exigences d’Israël, au point qu’elle aurait fini par craindre pour sa sécurité. L’homme aujourd’hui célébré en plateau pour son sang-froid d’espion est le même dont l’enquête décrit l’implication dans une tentative documentée d’étouffer la possibilité même de rendre justice aux victimes et d’enterrer la justice internationale. 

Le titre même de l’ouvrage de Yossi Cohen, Combattre pour la liberté, participe à construire l’imaginaire du « choc des civilisations » en présentant les opérations des services de renseignement israéliens non comme des interventions inscrites dans un contexte politique et colonial spécifique, mais comme la défense des valeurs de l’Occident.

Cette fascination s’étend jusqu’au service public lui-même. France 5 a par le passé diffusé un documentaire intitulé « Mossad, l’histoire secrète d’Israël », dont la voix off était celle de Laurent Delahousse, présentateur officiel du 20h. Le programme fait de l’institution une légende à raconter plutôt que ce qu’elle est : un appareil répressif au service d’un projet colonial.

C’est précisément cette grammaire médiatique, récurrente depuis des décennies, qui rend possible qu’un Yossi Cohen vienne aujourd’hui raconter ses « missions » sur un plateau, sans qu’aucune question ne soit posée sur les crimes de guerre et les violations du droit international commises par son agence. 

Au bout du compte, ce que révèle cette tournée médiatique n’est pas tant la personnalité de Yossi Cohen que la fonction qu’on lui fait jouer dans l’espace public français : celle d’un porte-parole qui se rêve futur premier ministre de l’État génocidaire, auquel on offre, sans contradicteur, la possibilité de transformer en récit d’aventure et de performance technique des opérations au cours desquelles certains actes sont susceptibles de constituer des crimes de guerre. 

C’est la continuité d’une longue fabrication culturelle, qui a préparé le terrain à cette réception complaisante en habituant le public français à regarder le Mossad comme on regarde une fiction d’espionnage plutôt que comme l’instrument d’un État engagé dans un projet de domination coloniale. 

Tant que cette grammaire médiatique restera intacte, les voix palestiniennes continueront d’être reléguées au second plan, et les bilans de morts continueront d’être énoncés comme de simples données plutôt que comme ce qu’ils sont : la trace concrète d’un effacement de l’humanité des Palestiniennes et Palestiniens, au service d’une violence d’État qui ne dit jamais son nom sur les plateaux qui l’accueillent.