« Prisonniers » palestiniens : de qui parle-t-on ?

Prison d'Ofer, Cisjordanie occupée.

L’accord de cessez-le-feu finalement accepté par Israël prévoit un échange d’« otages » Israéliens et de « prisonniers » palestiniens. À ce jour, le Hamas a libéré 3 otages israéliens et Israël a libéré 90 Palestiniens, dont 69 femmes et 21 adolescents.

Qui sont ces « prisonniers » palestiniens ? Le traitement de ces échanges tend à invisibiliser la condition des détenus palestiniens, dont la situation reflète pourtant la brutalité du système d’apartheid.

En Palestine, l’emprisonnement massif est un système central de l’occupation militaire israélienne et du régime d’apartheid imposé à l’encontre des Palestiniens.
Ce régime carcéral remonte à bien avant le 7 octobre 2023, mais il s’est depuis considérablement renforcé.

Selon l’ONG Addameer, les prisons israéliennes comptent 10 400 prisonniers palestiniens, dont 320 enfants et 88 femmes.
Parmi ces prisonniers, 3376 sont détenus au titre de la détention administrative. Ce dispositif permet à Israël de détenir, pour une période de 6 mois, renouvelable indéfiniment sans inculpation ni procès, tout Palestinien. Son recours est proscrit par la quatrième Convention de Genève, ratifiée par Israël, sauf pour « d’impérieuses raisons de sécurité ».

Les prisonniers palestiniens sont en fait des prisonniers politiques : ils ont été arrêtés pour leur engagement contre l’occupation et la colonisation, dans le cadre d’une activité partisane, d’une mobilisation populaire, d’une expression politique ou d’une action armée.

Comme l’a rappelé la CIJ le 19/07/2024, l’occupation militaire israélienne est illégale : les tribunaux militaires le sont tout autant. La CIJ a bien établi que le régime militaire imposé aux Palestiniens de Cisjordanie (alors que les colons israéliens dépendent des tribunaux civils) est constitutif d’une violation de l’article 3 de la Convention internationale sur l’élimination de toutes formes de discrimination raciale, qui interdit l’apartheid et la ségrégation raciale.

Un trait marquant de ce régime carcéral : l’emprisonnement des enfants. Dès l’âge de 12 ans, les enfants palestiniens peuvent se retrouver devant ces tribunaux militaires illégaux, dans un système judiciaire contraire à la protection des droits des enfants. En contexte colonial, l’enfermement des enfants est au cœur de la politique de la puissance occupante, avec pour objectif de terroriser les populations occupées et de les pousser au silence.

Dimanche, a été libérée Rose Khweiss (17 ans), qui vient de Jérusalem-est.

Autre trait marquant : la détention de journalistes. Selon le Comité de Protection des Journalistes, en décembre 2024, Israël est le 2ème État au monde qui enferme le plus de journalistes (43 Palestiniens), derrière la Chine (50).

Dimanche, a été libérée Bushra Al-Tawil.

Parmi les prisonniers politiques les plus célèbres : Marwan Barghouti (détenu depuis 2002). Le Hamas et les négociateurs égyptiens et qataris demandent sa libération, ce qu’Israël refuse. Figure d’espoir , membre dissident du Fatah, M. Barghouti est un leader populaire.
La militante féministe et chercheuse Khalida Jarrar est une autre prisonnière célèbre.
Détenue au titre de la détention administrative, elle a été libérée dimanche dernier. Elle apparaît physiquement très affaiblie… Et pour cause : les prisons israéliennes font l’objet régulièrement de rapports accablants.

En août 2024, l’ONG israélienne B’tselem a publié un rapport « Bienvenue en enfer » décrivant ces prisons comme un « réseau de camps de torture ». Coups, violences sexuelles, torture physique et psychologique, humiliations diverses : de graves abus sont régulièrement répertoriés. Depuis le 7 Octobre, 56 Palestiniens sont morts dans les prisons israéliennes.

Ce régime carcéral d’apartheid concernait majoritairement les Palestiniens de Cisjordanie et de Jérusalem-est. Mais depuis le début de la guerre génocidaire contre Gaza, de nombreux Palestiniens de Gaza ont été arrêtés de manière arbitraire, certains transférés à Sde Teiman…parfois décrit comme le « Guantanamo israélien ». Nous ne disposons pas de chiffres précis sur ces arrestations massives. Selon les autorités israéliennes, plus de 1000 Palestiniens de Gaza, sans lien avec les attaques du 7 Octobre, ont été capturés.

Sans compter le ciblage massif de professionnels, en particulier le personnel médical. C’est le cas de Hussam Abu Safieh (en photo ci-dessus), directeur de l’hôpital Kamal Adwan, arrêté lors de l’offensive finale contre l’hôpital, détruit et mis hors de service en décembre 2024.

Ces arrestations doivent également être inscrites dans l’objectif plus immédiat des autorités israéliennes : peser dans le rapport de force avec le Hamas. Ces détentions arbitraires accroissent la force transactionnelle d’Israël dans les négociations. Les civils nouvellement arrêtés constituent un stock de prisonniers pour ne pas avoir, ou le moins possible, à libérer des prisonniers politiques palestiniens détenus avant le 7 Octobre. D’ailleurs, après avoir libéré 90 Palestiniens dimanche, l’armée israélienne a de nouveau arrêté au moins 60 Palestiniens, lundi, dans un raid en Cisjordanie – témoignant de la poursuite de cette politique d’emprisonnement massif.

23/01/2025