Non, Joann Sfar, les Palestiniens citoyens d’Israël ne font pas le service militaire dans l’armée qui opprime leur peuple

Dans l’émission En société sur France 5, Joann Sfar a tenu des propos entachés de nombreuses erreurs. Son intervention reflète l’état préoccupant de la désinformation qui circule dans les médias français au sujet de la situation coloniale en Palestine-Israël, ainsi que l’absence criante de chercheurs et spécialistes sur ces plateaux.

Se draper dans une posture d’homme de paix tout en relayant le narratif israélien, c’est travestir volontairement une réalité coloniale bien tangible. Affirmer que les citoyens palestiniens d’Israël servent dans une armée qui opprime leur propre peuple depuis des décennies n’est pas seulement une erreur – c’est une falsification flagrante de la réalité.

Voici pourquoi.

Aujourd’hui, environ 1.5 millions de Palestiniens* possèdent la citoyenneté israélienne, représentant 17.2% de la population vivant à l’intérieur des frontières officielles de l’État d’Israël. Ils sont les descendants des quelque 150 000 Palestiniens ayant survécu à la Nakba – l’expulsion massive de Palestiniens de la Palestine historique, marquée par des massacres et des destructions.

Au lendemain de la création de l’État d’Israël, ces Palestiniens ont obtenu la citoyenneté israélienne, mais ont immédiatement été placés sous un régime militaire durant 18 ans. Ce régime restreignait leurs déplacements, leurs libertés d’association, d’expression et d’accès à l’emploi. Ainsi, bien que la déclaration d’indépendance d’Israël promette « une égalité complète des droits sociaux et politiques à tous ses citoyens », un régime distinct a été instauré pour les citoyens non-juifs.

Depuis l’abolition du régime militaire en 1966, les citoyens palestiniens d’Israël – souvent appelés « Arabes israéliens » par les citoyens juifs, effaçant ainsi leur identité nationale – continuent de subir une discrimination systématique à la fois dans la législation et dans les pratiques institutionnelles. Plusieurs lois les distinguent encore des citoyens juifs.

Par exemple :
– La loi du retour permet à tout Juif dans le monde de devenir citoyen israélien et de s’y installer, mais exclut les réfugiés palestiniens.
– Des lois foncières favorisent la vente de terres aux Juifs et soutiennent la création de communautés exclusivement juives.
– Une loi d’urgence interdit à un.e citoyen.ne palestinien.ne d’Israël marié.e à un.e Palestinien.ne des territoires occupés de vivre ensemble en Israël.
– La loi sur l’État-nation déclare que le territoire israélien appartient exclusivement au peuple juif, qui est le seul à pouvoir y exercer un droit à l’autodétermination.

Certaines lois contournent même la mention explicite des distinctions entre Juifs et non-Juifs en utilisant des formulations telles que « personnes ayant effectué leur service militaire » pour réserver certains privilèges exclusivement aux Juifs.

Contrairement à ce qu’affirme Joann Sfar, la majorité absolue des citoyens palestiniens d’Israël ne réalise pas le service militaire obligatoire à 18 ans. En réalité, l’État les en dispense (hors Druzes, soumis à un régime différent). Ces citoyens ne peuvent intégrer l’armée qu’à titre volontaire, une démarche qui, en 2022-2023, concernait seulement 481 individus.

L’affirmation de Joann Sfar est non seulement erronée, mais elle masque une réalité accablante : les Palestiniens citoyens d’Israël sont constamment relégués au statut de citoyens de seconde zone.

Depuis le 7 octobre 2023, leur situation s’est encore aggravée. Vivant dans une peur permanente, ils sont arrêtés, licenciés ou suspendus de leurs universités pour la moindre publication, mention « J’aime » ou partage sur les réseaux sociaux exprimant leur solidarité avec les Palestiniens de Gaza ou de Cisjordanie. Tandis que les manifestations juives, même contre la guerre, sont autorisées, celles des citoyens palestiniens sont systématiquement interdites par la police.

Yaani a publié plusieurs articles sur cette réalité depuis plus d’un an, mais il est crucial de rappeler ces faits.

Si l’État israélien est le principal responsable de l’oppression de ses citoyens palestiniens, la société joue également un rôle actif dans leur exclusion. Les données des derniers « indices de la démocratie» publiés par l’Institut israélien de démocratie sont révélatrices : en 2024, 53 % des Juifs israéliens considéraient que les citoyens palestiniens (“les Arabes”) représentent une menace existentielle pour le pays ; en 2022, 49 % des Juifs israéliens estimaient que les Juifs devraient bénéficier de plus de droits que les citoyens palestiniens (6 % ne se prononcent pas) ; cette même année, 80 % des juifs israéliens disent que seuls les citoyens juifs devraient influencer les décisions de l’État en matière de paix et de sécurité, et 60 % partagent cette opinion pour les sujets sociaux et économiques.

Ainsi, lorsque Joann Sfar affirme que « les musulmans citoyens d’Israël se considèrent israéliens », il ne se contente pas d’une généralisation fausse et réductrice. Il leur impose une identité sans tenir compte de la façon dont ils se définissent eux-mêmes et tout en ignorant une réalité brutale : la société israélienne ne cesse de leur rappeler qu’ils ne sont pas vraiment des Israéliens et ne le seront jamais.

*Les chiffres israéliens indiquant la présence de 2 millions d’“Arabes” sur son territoire officiel incluent les 362 000 Palestiniens de Jérusalem-Est, annexée illégalement après 1967, qui ne possèdent pas la citoyenneté israélienne.

29/01/2025