À Irtah, petit village du nord de la Cisjordanie, la famille Taneeb cultive et fait vivre la ferme Hakoretna depuis 1953.
Depuis qu’il a repris la gestion en 1984, Fayez Odeh Taneeb a transformé la ferme en un espace agroécologique de 26 dounams (unité de mesure de surface utilisée au Proche-Orient, un dounam est égal environ à 1 000 m²) mêlant savoir-faire agricoles palestiniens et innovations adaptées au climat de la Cisjordanie. Sur 8 dounams de serres et avec plus de 750 arbres fruitiers (avocatiers, manguiers, figuiers, vignes et oliviers, etc.), la ferme abrite aussi un rucher, une pisciculture et une production légumière biologique toute l’année.
Pionnière dans l’utilisation d’énergies renouvelables — biogaz, séchage solaire, recyclage de l’eau — elle incarne une agriculture sans produits chimiques et un engagement concret pour la souveraineté alimentaire face à l’expropriation des terres palestiniennes.
Au fil des décennies, la ferme Hakoretna a formé des centaines d’étudiants, accueilli des délégations internationales et servi de salle de classe à ciel ouvert pour l’agriculture durable. En 1996, la Ligue arabe a salué cette contribution à la sécurité alimentaire régionale.
Situé à la lisière de Tulkarem, le village est longé par la « ligne verte », tracée en 1949 comme frontière d’armistice, elle est aujourd’hui reconnue par la communauté internationale comme limite entre Israël et le territoire palestinien, bien qu’Israël en ait progressivement effacé la présence des cartes et du discours officiels depuis 1967.
Cette position fait de la ferme un symbole fort de l’annexion progressive des terres palestiniennes.
En 1984, à la suite de plaintes de résidents israéliens, un tribunal israélien ordonne la fermeture d’une usine située dans un village israélien pour cause de pollution environnementale. L’entreprise, propriété d’industriels israéliens, déplace alors ses activités vers Tulkarem, profitant du régime d’occupation militaire. Depuis, l’usine chimique rejette fumées et eaux toxiques sur les terres palestiniennes, transférant les coûts écologiques vers la population dominée dans une logique coloniale d’externalisation des coûts écologiques vers les terres occupées.
La gestion différenciée des risques illustre cette hiérarchie : lorsque les vents se dirigent vers l’ouest, en territoire israélien, l’usine interrompt sa production afin de protéger la santé des citoyens israéliens… Depuis, dans la zone, une dizaine d’autres entreprises polluantes se sont installées et l’Autorité palestinienne n’a pas le pouvoir d’agir.
Dans un article du média Basta!, un responsable du ministère de la Santé souligne qu’il y a quatre fois plus de malades à Tulkarem qu’à Naplouse, pourtant distante de seulement 15 kilomètres, preuve évidente d’un problème sanitaire. Depuis l’installation des usines, les habitants subissent une hausse marquée des maladies respiratoires.
Dans un rapport publié en 2017, l’organisation israélienne B’Tselem révélait comment Israël transfère vers la Cisjordanie différents types de déchets : eaux usées, métaux, solvants, batteries et autres produits dangereux.
Parallèlement, la ferme a dû faire face à de multiples attaques et pressions au fil des années, notamment lors de la construction du mur de séparation, lorsque la moitié de ses terres a été confisquée et placée derrière le mur. Plus récemment, en 2023, l’armée est venue détruire des serres, incendier une partie des cultures, raser les chemins d’accès et tirer gaz lacrymogènes et balles réelles sur les agriculteurs qui tentaient de sauver ce qui pouvait l’être.
Il y a quelques jours, des documents invoquant des raisons de « sécurité » ont été apposés sur toutes les serres et bâtiments de la ferme, ordonnant leur démolition, les mêmes qui avaient pu être reconstruites après les récentes attaques de l’armée israélienne.
Derrière cette interdiction de reconstruire se révèle la volonté explicite de neutraliser toute possibilité d’exploiter la ferme, transformant ainsi la destruction matérielle en un instrument d’attaque contre la souveraineté alimentaire palestinienne.
Il s’agit d’un démantèlement méthodique des moyens de survie des communautés, visant à priver délibérément les Palestinien.es de leur droit à se nourrir et à vivre sur leur terre. Cette stratégie s’inscrit, en Cisjordanie, dans l’intensification de l’accaparement des terres, et s’articule avec les formes extrêmes de violence coloniale à Gaz : un génocide en cours, un écocide systématique et une politique assumée de famine.
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