La nouvelle agression israélienne contre le Liban depuis le lundi 2 mars 2026 pourrait, à première vue, être interprétée comme une retombée immédiate de l’embrasement régional déclenché par les États-Unis et Israël avec la guerre contre l’Iran.
Mais elle s’inscrit en fait dans une histoire qui dépasse largement le contexte régional actuel : celle de la violence d’Israël au Liban, de ses ambitions territoriales et politiques et de l’accélération des politiques expansionnistes de Tel Aviv depuis le 7 octobre 2023.
Pour la comprendre, il ne suffit pas d’évoquer les tirs du Hezbollah contre le Nord d’Israël dans la nuit du dimanche 1er au lundi 2 mars 2026 : il faut aussi la replacer dans le contexte des intérêts israéliens au pays du Cèdre.
Un cessez-le-feu jamais respecté par Israël
Depuis le prétendu cessez-le-feu conclu entre Israël et le Hezbollah après la précédente guerre d’automne 2024, les troupes de Tel Aviv ont continué à occuper illégalement cinq points frontaliers. Quotidiennes, les violations du cessez-le-feu par l’armée israélienne ont notamment eu pour conséquences d’empêcher toute reconstruction au Sud-Liban et de maintenir les populations libanaises vivant dans la zone frontalière et au Sud du fleuve Litani sous contrôle israélien.
Ce contrôle spatial a reposé sur deux dispositifs :
– une surveillance aérienne permanente, par drones, utilisés à la fois pour espionner les cadres du Hezbollah et l’ensemble des habitant.es, mais aussi pour tracer des frontières invisibles
– une politique de la terre brûlée visant à créer une « zone tampon » inhabitable – l’armée israélienne n’ayant pas hésité à recourir à l’arme de l’écocide, aux démolitions d’habitations dans les villages frontaliers et aux bombardements sur des habitations civiles, y compris au-dessus du fleuve Litani pour dépeupler de larges zones du territoire libanais.
Notons que ces politiques expansionnistes sont en vigueur, avec plus ou moins d’intensité, sur toutes les frontières d’Israël : Sud-Liban, Gaza, Cisjordanie et Golan syrien – et ce, avec la bénédiction de la communauté internationale.
Depuis la signature de l’accord en novembre 2024, le gouvernement de Benyamin Nétanyahou, acquis à l’idéologie du Grand Israël, ainsi que les milieux sécuritaires israéliens, n’ont cessé de menacer le Liban d’une nouvelle offensive de grande ampleur.
À l’évidence, la guerre en cours a été planifiée et préparée de longue date. Signalons également que dès le samedi 1er mars 2026, lors du début de l’offensive israélo-étasunienne contre l’Iran et avant les tirs du Hezbollah, plus de 100 000 réservistes israéliens avaient été massés à la frontière Nord.
Au Liban, un nouveau gouvernement et d’importantes divisions
Côté libanais, la période post-novembre 2024 a été marquée par l’arrivée au pouvoir, après une vacance de deux ans, d’un nouveau président de la République, Joseph Aoun, ancien chef de l’armée libanaise ; et dans la foulée, d’un nouveau premier ministre, Nawaf Salam.
Le tandem a suscité un élan d’espoirs de la part de la société libanaise, après plusieurs années de paralysie politique. Le président a notamment été élu sur un créneau : l’affirmation de la souveraineté libanaise et le monopole des armes aux mains de l’État. Il s’est ainsi engagé à désarmer le Hezbollah et d’autres groupes armés non étatiques.
Pour ce faire, il a adopté une approche graduelle au nom de la paix civile. Le chef de l’armée libanaise, Rodolphe Haykal, a d’abord demandé à l’armée de retirer l’arsenal militaire du Hezbollah au Sud du fleuve Litani – une opération que le Hezbollah avait acceptée et qui était censée avoir été achevée.
Le gouvernement libanais s’apprêtait à passer à la deuxième phase du plan de désarmement – cette fois-ci au Nord du fleuve Litani – une opération que le Hezbollah a refusé de mettre en œuvre.
Le moins que l’on puisse dire est que la pression militaire d’Israël et celle politique de Washington n’ont pas facilité la tâche du gouvernement libanais.
Outre qu’elles sont en contradiction de facto avec le principe même de la souveraineté, les ingérences israélo-américaines ont eu pour effet de peser sur la configuration politique de Beyrouth et d’augmenter les divisions internes au Liban. Au lieu d’être perçu comme un moment d’affirmation de la souveraineté nationale, le désarmement des groupes armés non étatiques a ainsi été accueilli, par une partie des Libanais.es, comme une soumission à des ingérences extérieures.
Ces ingérences ont donné de l’eau au moulin au narratif du Hezbollah, qui ne cesse de présenter l’usage de ses armes comme une réponse à la capacité de nuisance israélienne, alors que l’armée libanaise est maintenue dans un état de faiblesse structurelle depuis des décennies – sans pour autant que le parti dirigé par Naïm Qassem ne parvienne à convaincre une large partie de Libanais.es sur le bienfondé, la légitimité et l’utilité pratique de son action face à Israël.
Le choix politique et idéologique du Hezbollah
Ce statu quo précaire, qui n’a jamais garanti une paix acceptable pour les populations libanaises exposées aux violations israéliennes, a volé en éclats dans la nuit de dimanche 1er au lundi 2 mars 2026, lorsque le Hezbollah a tiré des roquettes sur le Nord d’Israël.
Si un flou a d’abord entouré l’origine de ces tirs, l’organisation pro-iranienne a fini par les revendiquer. Le Hezbollah a présenté son initiative comme un « acte de vengeance » après l’assassinat la veille, par Israël et les États-Unis, du Guide suprême iranien, Ali Khamenei et comme un acte de « défense du Liban et de son peuple », en riposte aux agressions israéliennes continues depuis novembre 2024 – face auxquelles il était pourtant resté passif pendant plus d’un an.
Côté Hezbollah, le choix de s’impliquer dans une confrontation ouverte avec Israël semble combiner des facteurs idéologiques (Ali Khamenei étant une figure centrale de l’idéologie dont se réclame le Hezbollah), des facteurs géopolitiques (les tirs sur Israël, qui se poursuivent depuis, contribuant à augmenter la pression militaire sur l’État hébreu en pleine guerre contre l’Iran) et des facteurs internes (le Hezbollah espérant profiter de l’opportunité pour briser le statu quo dans lequel il était enfermé et renégocier un accord plus à son avantage).
Chez une large partie des Libanais.es, y compris au sein de la population chiite et des soutiens du Hezbollah, cette décision a été accueillie avec incompréhension voire avec indignation – alors que le pays se remet à peine des conséquences de la précédente guerre.
Une guerre contre les civils au service d’objectifs expansionnistes et politiques
Israël a surtout saisi ce prétexte pour avancer des objectifs anciens et longuement préparés au Liban. Sa brutale stratégie militaire, aux conséquences désastreuses pour les civils libanais, témoigne de la mise en œuvre de plans qui dépassent très largement l’objectif de dégrader le Hezbollah – le groupe avait d’ailleurs subi d’importants revers lors de la précédente guerre.
Dans ce contexte, présenter la guerre israélienne contre le Liban comme une « réponse » aux tirs du Hezbollah relève, au mieux d’une méconnaissance totale du terrain et de la situation, et au pire, d’une pure reprise de la propagande officielle de Tel Aviv.
L’armée israélienne, déjà illégalement présente en territoire libanais, a lancé une nouvelle invasion au Sud-Liban dès le mardi 3 mars 2026.
Cette invasion renoue avec l’objectif musclé de celle de 1982 – qui avait, au passage, contribué à la création du Hezbollah : l’occupation annexionniste du Sud-Liban, entre la ligne de démarcation israélo-libanaise et le fleuve Litani, soit 8% du territoire libanais.
Si le gouvernement israélien ne veut pas du Hezbollah, il ne souhaite pas non plus d’une armée libanaise forte et capable d’assurer, comme toutes les armées, la défense du territoire national. Il mise, au contraire, sur la création d’un « no man’s land » sous son contrôle direct.
Les visées annexionnistes d’Israël au Sud-Liban ne datent pas d’hier, et ne remontent même pas à la toute première invasion de 1978, qui nourrissait déjà cet objectif. Les dirigeants sionistes formulaient déjà, dès les années 1920, des revendications territoriales incluant la zone sous le fleuve Litani, riche en eau et en ressources agricoles. La France, alors puissance mandataire au Liban, leur avait opposé un refus catégorique.
L’idée d’absorber le Sud du territoire libanais et de prendre possession de ses ressources – qu’elle soit présentée comme une « mesure de sécurité », notamment de la part des élites sécuritaires en Israël ou qu’elle soit assumée comme une expansion messianique et coloniale des frontières d’Israël, notamment chez la droite israélienne – n’a jamais disparu de l’autre côté de la frontière.
La création d’une « zone tampon » en territoire libanais est un but récurrent des invasions israéliennes. Il est désormais ouvertement affiché, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, ayant déclaré que « l’armée israélienne restera au Liban ».
Au service de cet objectif, la stratégie principale du gouvernement israélien se résume en une phrase : créer une catastrophe humanitaire telle qu’elle contraindra le gouvernement libanais à céder aux conditions israéliennes pour une éventuelle cessation des hostilités.
C’est ainsi qu’en deux jours, mercredi 4 et jeudi 5 mars 2026, l’armée israélienne a émis deux ordres d’évacuation inédits dans leur ampleur : la totalité des habitant.es de la zone sous le fleuve Litani et l’intégralité de la banlieue Sud de Beyrouth (la Dahiyeh) ont été sommés d’évacuer en seulement quelques heures.
Majoritairement peuplées par des populations chiites, traditionnellement plus favorables au Hezbollah, ces zones se sont vidées progressivement de leurs habitant.es, provoquant un chaos dans un pays ne disposant pas d’infrastructures nécessaires pour faire face à un tel déplacement forcé de populations. Environ 300 000 Libanais.es se retrouvent ainsi contraints de quitter leurs habitations dans l’urgence, la terreur et le chaos. La plupart dorment dans la rue et sont privés de biens essentiels, créant les conditions d’une catastrophe humanitaire délibérée et massive.
Comment comprendre ces ordres d’évacuation ? Ils relèvent, dans le contexte libanais, d’une double logique.
La première est celle de l’ingénierie démographique et de la punition collective. L’armée israélienne entend nettoyer ethniquement les zones peuplées par les populations chiites, qu’elle assimile toutes entières au Hezbollah, afin de leur faire payer le prix des actions du groupe. Dépeupler le Sud-Liban crée évidemment les conditions favorables à une occupation de long-terme du territoire. L’aviation israélienne utilise, comme elle l’a fait plusieurs fois précédemment, du phosphore blanc, afin d’intoxiquer les terres et d’empêcher tout retour des populations.
Par ailleurs, terroriser les civils de la Dahiyeh pour atteindre des objectifs politiques est une vieille stratégie israélienne. En 2006, lors de la « guerre des 33 jours », l’armée israélienne a théorisé et appliqué ce qu’elle a nommé « la doctrine Dahiyeh », consistant à raser systématiquement les infrastructures civiles de la banlieue Sud, dans l’objectif de faire pression sur le Hezbollah et le gouvernement libanais. On craint désormais qu’une telle annihilation de la banlieue Sud ne se reproduise.
Fidèle à sa rhétorique génocidaire désormais totalement banalisée, la classe politique israélienne ne cache pas ses intentions destructrices. Le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a ainsi menacé de faire de la Dahiyeh « un nouveau Khan Younis », du nom de la ville de Gaza anéantie lors du génocide israélien dans l’enclave – sans qu’il ne suscite un seul mot de condamnation de la communauté internationale, qui semble s’être habituée aux appels génocidaires lancés en Israël. Brutaux, les bombardements qui s’abattent sur la banlieue sud de Beyrouth, sur le Sud du Liban et sur la Bekaa (à l’est du pays) ont déjà fait plus de 217 morts.
Les fuites émanant des sources sécuritaires israéliennes, menaçant d’anéantir d’autres régions du Liban et de s’en prendre aux institutions de l’État, alimentent par ailleurs une terreur généralisée au sein de toute la population libanaise.
Mais dans le contexte libanais, ces ordres d’évacuation revêtent une autre fonction. En humiliant et en déplaçant de force les populations majoritairement chiites qui habitent dans ces zones, il s’agit de créer ou d’accroître les tensions intercommunautaires au pays du Cèdre. Israël mise, comme pour ses précédentes invasions, sur l’exploitation des divisions internes au Liban, et, si possible, sur un effondrement de l’ordre social, à même d’assurer sa suprématie politique et militaire régionale.
L’étude des origines de cette guerre, de ses stratégies et de ses objectifs incite ainsi à refuser la grille d’analyse qui en fait uniquement une conséquence de l’embrasement régional.
L’offensive en cours contre le Liban est celle d’un État colonial, déterminé à étendre ses frontières, n’hésitant pas à viser et terroriser les civils, exploiter les divisions internes aux sociétés qu’il menace, et, plus généralement, animé par une soif insatiable de suprématie régionale.
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