870 : c’est le nombre de Palestinien.es assassinés par l’armée israélienne à Gaza, du vendredi 12 juin au mardi 24 juin 2025, soit pendant les douze jours au cours desquels l’attention internationale s’est concentrée vers l’Iran.
On le sait, l’un des objectifs poursuivis par le régime israélien, lorsqu’il a lancé son attaque illicite en territoire iranien, était de détourner opportunément les regards du génocide qu’il continue de mener contre les Palestinien.es de Gaza tout en réalignant derrière lui ses alliés occidentaux, alors qu’une partie de ces derniers, notamment européens, commençaient à s’en distancer.
Sur le terrain gazaoui pourtant, la guerre génocidaire se poursuit avec une intensité dévastatrice, non seulement depuis la rupture unilatérale de la trêve par le gouvernement israélien le 18 mars 2025, mais surtout depuis le début de l’opération « Chariots de Gédéon » le samedi 17 mai 2025.
L’objectif de cette ultime phase du génocide ne tient qu’en quatre mots : le dépeuplement de Gaza.
Fidèle à son histoire coloniale, Israël applique à Gaza une politique du fait accompli, consistant à masser les Palestinien.es dans des micro-espaces. Mais la gestion coloniale de la population occupée, qui se déploie durablement dans l’enclave, défie les normes traditionnelles des occupations israéliennes.
Cette nouvelle forme de contrôle colonial des Palestinien.es, à Gaza, s’appuie désormais sur trois leviers : concentration des populations; gouvernance par un humanitarisme militarisé et privatisé, en lieu et place d’une quelconque forme d’autonomie politique palestinienne; effondrement délibéré de l’ordre social, par la fabrique méthodique du chaos.
1. Une politique de concentration des Palestinien.es
Les dernières données publiées le jeudi 26 juin 2025 par le bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU, révèlent l’étendue de la politique concentrationnaire menée par Israël à l’encontre des Palestinien.es.
Désormais, plus de 82% du territoire gazaoui est sous contrôle militaire israélien et/ou soumis à des ordres de déportation de l’armée israélienne (zones violettes et rouges sur la carte ci-dessous).
Dans la plupart de ces zones, comme à Rafah depuis le mois d’avril 2025, l’armée israélienne s’échine à détruire systématiquement les bâtiments, de sorte à empêcher les Palestinien.es de retourner chez eux.
Ces derniers sont petit à petit dirigés vers ce qu’il faut bien nommer trois micro-ghettos, à l’ouest du territoire, vers la mer (zones blanches sur la carte ci-dessus) : celui de Gaza City (au Nord), celui situé à l’Ouest de Deir el-Balah (au Centre), et celui d’Al- Mawassi (au Sud).
Depuis la rupture de la trêve le 18 mars 2025, ce sont près de 680 000 Palestinien.es qui ont été déplacés de force à l’intérieur de Gaza, dont 242 ooo lors de ce mois de juin 2025.
Il est à noter que ces trois zones ne sont pas épargnées par les bombardements.
Comme depuis le début de la guerre, les ordres d’évacuation de l’armée israélienne servent à déplacer de force les Palestinien.es et à créer de nouveaux faits accomplis, sans protéger la population du pilonnage incessant du territoire.
Une enquête du groupe de recherche Forensic Architecture (photo ci-dessous), publiée le 6 juin 2025, révèle les modalités de cette politique de terreur contre les civils, consistant à leur ordonner de partir vers une zone, avant de la bombarder.
Un exemple, parmi d’autres : le 7 avril 2025 au matin, l’armée israélienne ordonne aux habitants de Deir al-Balah d’évacuer vers le Sud-Ouest. Dans l’après-midi, elle vise un immeuble résidentiel au Sud-Ouest de Deir al-Balah; le lendemain, elle lance deux autres attaques à cet endroit.
Dans ces trois micro-ghettos, les Palestinien.es survivent dans un paysage fait de tentes et de conditions post-apocalyptiques.
Un article du journal Haaretz, publié le 20 juin 2025, détaille la misère dans laquelle le gouvernement israélien plonge intentionnellement les Palestinien.es.
Quelques exemples ne suffisent pas à en rendre compte, mais peuvent en donner un aperçu : dans certaines tentes, les familles se partagent une toilette pour 200 personnes, les maladies infectieuses prolifèrent, et les femmes et les filles sont les plus touchées. Certaines d’entre elles, rapporte Haaretz, prennent des mesures pour arrêter leurs règles, faute de posséder des protections hygiéniques; d’autres limitent leur passage aux toilettes, par manque d’intimité.
Loin de se réduire à une « catastrophe humanitaire », ces conditions font partie intégrante du projet israélien consistant à priver les Palestinien.es de leurs moyens de survie.
2. La militarisation et la privatisation de l’humanitaire, armes coloniales de contrôle et de soumission
Si le gouvernement Netanyahou, sous la pression de son allié étasunien, a fini par autoriser un volume minimal d’aide humanitaire depuis mi-mai, la distribution de cette aide est sciemment transformée en arme de contrôle et de nettoyage ethnique.
Les autorités israéliennes ont confié la distribution de l’aide à une fondation israélo-étasunienne : la Gaza Humanitarian Foundation.
Pilotée par Johnnie Moore (un homme d’affaires proche de Donald Trump et par ailleurs chrétien évangélique), cette enseigne qui n’a aucune expérience dans l’humanitaire, déploie sur place des mercenaires étasuniens qui dirigent, de concert avec des soldats israéliens, l’attribution de l’aide, uniquement sur deux sites stratégiques : l’un situé sur le corridor de Netzarim, l’autre à Rafah – deux zones sous contrôle de l’armée israélienne.
Sciemment pensé pour ne pas atteindre l’ensemble du territoire gazaoui, et donc obliger les Palestinien.es à se déplacer de force, ce système autoritaire ne fait qu’accentuer la famine et le dépeuplement de certaines zones de Gaza.
D’ailleurs, le gouvernement israélien a annoncé ce jeudi 26 juin 2025 qu’il imposait à nouveau un siège total sur le Nord de Gaza – seule partie de la bande de terre où la distribution de l’aide était jusqu’ici prise en charge par des organismes internationaux ou des volontaires palestinien.es.
Preuve, s’il en fallait encore une, qu’il s’agit d’utiliser la nourriture comme arme de nettoyage ethnique, en laissant aux habitants cette alternative sinistre : partir ou mourir de faim.
Surtout, cette pseudo-distribution humanitaire donne lieu à des massacres quotidiens. Chaque jour, le personnel étasunien et les soldats israéliens tirent sur la foule venue se rassembler sur les sites de distribution pour obtenir une quantité dérisoire de nourriture.
Une routine macabre, qui fait désormais partie intégrante de la guerre génocidaire, et qui a tué déjà plus de 549 Palestinien.es.
L’humiliation toute coloniale de la population palestinienne semble être la quête sans fin de la politique israélienne.
Des témoignages recueillis par le média +972 dans un article intitulé, « The Hunger Games : inside Israel’s death traps for starving Gazans », font état des sévices verbaux que subissent les Palestinien.es sur ces sites. « Nous ressemblions à des animaux attendant de la nourriture » raconte l’un d’entre eux, tandis qu’un autre rapporte les propos tenus par un mercenaire étasunien : « Partez ou nous vous tirons dessus ! Vous les chiens ! ».
Affamer une population, l’entraîner dans des pièges à nourriture, l’humilier et l’exécuter quand elle s’y rend : la cruauté que déploie l’armée et le gouvernement israélien contre les Palestinien.es, au su et au vu de la communauté internationale, ne connaît décidément aucune limite.
3. Fabriquer le chaos et la division, éternelle technique coloniale de gestion des populations
En plus de réduire les Palestinien.es à leur fonction primaire – chercher de la nourriture toute la journée – les autorités israéliennes ont pour projet, à Gaza, de provoquer un effondrement de l’ordre social et de générer du chaos, en lieu et place d’une gouvernance palestinienne.
Début juin 2025, les médias israéliens ont confirmé ce que les Palestinien.es sur place disaient depuis longtemps : l’armée israélienne arme, protège et aide à Gaza des gangs criminels, qu’elle utilise comme proxy de son occupation.
Composées en partie de dealers de drogue, ces milices – qui comptent environ 300 personnes – ne semblent pas en mesure de remplacer l’administration du Hamas à Gaza, mais sont plutôt des instruments utiles, pour Israël, afin de jouer le rôle de collaborateur dans sa guerre. Elles pillent ainsi régulièrement l’aide humanitaire, sous le regard bienveillant de l’armée israélienne.
Que certains de ses membres, comme le chef de gang Abu Shabab, se réclament de l’État islamique, ne semble pas déranger Benyamin Netanyahou, qui a assumé sa politique d’armement de ces milices : « Nous faisons tout ce qui est possible pour combattre le Hamas. Où est le problème ? »
En réalité, ce que cherche à faire Israël, c’est bien de faire s’effondrer l’ordre social à Gaza, en provoquant le chaos et des affrontements inter-palestiniens.
En armant des milices, le pouvoir israélien n’ignore pas qu’il fait régner le chaos au sein d’une société civile détruite et éreintée par 20 mois d’une guerre génocidaire.
Plusieurs incidents ont ainsi opposé, ces dernières semaines, des gangs rivaux entre eux, ou des gangs aux forces du Hamas, prenant encore et toujours au piège la population civile.
Technique coloniale par excellence, la division – précédemment appliquée entre Gaza et la Cisjordanie – assure le contrôle continu d’Israël sur la population qu’il occupe, tout en la privant, par tous les moyens, d’une quelconque forme d’autonomie politique.
Une population affamée, concentrée dans des micro-ghettos, dépendante d’un humanitarisme militarisé et privatisé, soumise à affrontements inter-palestiniens dans un ordre social effondré, privée de toute autonomie politique et réduite à une fonction primaire, chercher de la nourriture toute la journée : voilà la nouvelle forme de
« gestion » des Palestinien.es qu’Israël projette sur Gaza.
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