Assis dans le bureau ovale de la Maison Blanche, Benyamin Netanyahou et Donald Trump ont une nouvelle fois exposé, lundi 7 avril, leur plan concernant Gaza.
Israël et son allié américain ne se cachent plus de pratiquer une politique de nettoyage ethnique dans l’enclave assiégée, visant à la vider de sa population, par les bombardements, la famine et l’expulsion.
Stade ultime de la guerre génocidaire commencée en octobre 2023, cette politique a pour buts de reprendre le contrôle militaire de Gaza, de l’annexer voire de la recoloniser. Il suffit d’écouter les déclarations des responsables israéliens pour comprendre ce qui se joue.
Tandis que Trump explique cyniquement ne pas « comprendre » pourquoi « Israël s’était retiré de Gaza » en 2005, Netanyahou, lui, a répété vouloir déporter les Palestinien.es de leurs terres, derrière le prétexte fallacieux d’une
« émigration volontaire ».
Mercredi 2 avril, c’est Israël Katz, le ministre de la Défense israélien, qui déclarait que l’armée israélienne
« nettoyait » Gaza et s’emparait de « vastes territoires qui viendraient s’ajouter aux zones de sécurité d’Israël ».
Ces déclarations explicites signalent qu’Israël ne prend plus la peine de cacher ses objectifs territoriaux à Gaza. Sur le terrain, depuis la rupture unilatérale du cessez-le-feu par Benyamin Netanyahou le 18 mars dernier, la conquête territoriale de l’enclave s’est considérablement accélérée. Israël contrôle désormais 50 % de Gaza, tout en redoublant avec une brutalité sans précédent les bombardements, en maintenant, depuis le 2 mars, un blocus total sur l’aide humanitaire, et en émettant divers ordres de déportation de la population.
Les déclarations assumées des responsables israéliens ne doivent cependant pas masquer la réalité suivante : la réoccupation terrestre de Gaza est un objectif d’Israël depuis le début de la guerre génocidaire.
Pour comprendre l’évolution actuelle du terrain, il faut donc revenir sur ces 18 derniers mois au cours desquels l’armée israélienne a établi plusieurs faits accomplis sur le territoire palestinien, puis sur l’accélération de cette politique ces deux dernières semaines.
Contexte : depuis 2005, une double « gestion » coloniale du territoire palestinien occupé
En 2005, lorsqu’Ariel Sharon, premier Ministre israélien de l’époque, décide du retrait unilatéral de Gaza et de l’évacuation des colonies israéliennes, l’enclave retrouve alors une forme d’unité territoriale à l’intérieur, bien qu’elle soit assiégée de l’extérieur et placée entièrement sous un blocus illégal à partir de 2007, une situation que le droit international a qualifié à plusieurs reprises d’occupation. Pour les gouvernements israéliens successifs depuis 2005, qui refusaient tous la création d’un Etat palestinien indépendant, la gestion coloniale des Palestinien.es répondait à une double logique :
– D’un côté, les Palestinien.es à Gaza enfermés et sous blocus, subissant régulièrement des campagnes de bombardement, mais conservant une forme d’unité territoriale et de liberté de circulation à l’intérieur uniquement de l’enclave.
– De l’autre, des Palestinien.es en Cisjordanie sous occupation militaire, dont la liberté de circulation à l’intérieur même de la Cisjordanie devenait de plus en plus entravée, par l’émiettement du territoire en îlots coloniaux, et la multiplication des checkpoints.
18 mois de faits accomplis sur le terrain à Gaza
Ce paradigme a désormais changé concernant Gaza : le gouvernement de Benyamin Netanyahou a profité du 7 octobre pour reprendre le contrôle intérieur de Gaza, et, surtout, briser l’unité territoriale du territoire – comme Israël avait auparavant brisé l’unité territoriale de la Cisjordanie.
C’est ce que les données concrètes sur le terrain montrent depuis 18 mois, l’armée israélienne s’est en effet employée à détruire et fragmenter le territoire en 5 zones, dans la perspective d’une occupation militaire durable, et suivant une logique de plus en plus claire.
Selon les données dévoilées par le groupe de recherche Forensic Architecture et enquête de Amnesty International, l’armée israélienne a établi une « zone-tampon », le long de la barrière d’acier qui emmure Gaza, sans cesse élargie à l’intérieur du territoire.
En janvier 2025, juste avant l’accord de trêve, on estimait que cette « zone-tampon » qui traverse Gaza du nord au sud s’étendait jusqu’à 1 km de large.
Lundi 7 avril, l’ONG israélienne Breaking the silence a publié un rapport intitulé « The Perimeter », expliquant comment les militaires israéliens ont reçu l’ordre officiel d’annihiler systématiquement tout ce qui se trouvait à l’intérieur de cette zone : non seulement toutes les habitations, les bâtiments publics, les mosquées et les cimetières, mais aussi tous les Palestinien.es qui s’y trouvaient.
Par ailleurs, jusqu’à la trêve signée en janvier dernier, Israël a méthodiquement découpé le territoire palestinien en 4 zones de plus en plus hermétiques les unes des autres, grâce à la prise de contrôle progressive de 4 corridors.
Le corridor le plus central est celui de Netzarim (du nom d’une ancienne colonie israélienne à Gaza présente dans cette zone avant le retrait de 2005), qui sépare la bande de Gaza en deux, nord et sud. En janvier, on estimait qu’il faisait 8 km de large. Comme pour la « zone-tampon » le long de la frontière de Gaza, tout ce qui se trouve à l’intérieur du corridor Netzarim a été méthodiquement démoli et rasé. Des témoignages de soldats israéliens, publiés dans le journal Haaretz, faisaient également état d’une « zone de mort », où l’armée tirait sur quiconque se trouvait dans la zone.
Il faut noter qu’un checkpoint a été installé dans le corridor de Netzarim, une infrastructure censée contrôler les passages des Palestinien.es du Nord vers le Sud. C’est la première fois que ce dispositif de contrôle des populations – largement utilisé en Cisjordanie – est installé à l’intérieur de Gaza depuis 2005, les seuls checkpoints israéliens étant jusqu’ici placés, comme celui d’Erez, à la frontière entre Gaza et Israël.
Dans la partie Sud de Gaza, en-dessous du corridor de Netzarim, l’armée israélienne occupe depuis le 6 mai le corridor de Philadelphie, qui sépare Gaza de l’Égypte. L’espace autour de cette zone (3,5 km de large et 14 km de long) a également subi d’importantes destructions. Israël contrôle aussi un 3ème corridor dans cette zone Sud, qui sépare la zone de Deir el Balah et celle de Khan Younès : le corridor Kissufim (flèche bleue).
Dans la partie Nord de Gaza, Israël occupe un 4ème corridor (Mefalsim), séparant la zone de Gaza ville, et celles de Jabalia, Beit Lahia et Beit Hanoun (flèche bleue).
Cette dernière partie, l’extrême nord de Gaza, composée de Jabalia, Beit Lahia et Beit Hanoun, a subi à partir d’octobre 2024 un siège et une offensive d’une brutalité sans précédent, connue sous le nom de « Plan des Généraux » ou « Plan Eiland ». Entièrement dépeuplée, cette zone a été vidée de ses habitants, par l’expulsion ou l’extermination; l’intégralité de son paysage a été rasé par l’armée israélienne (voir le thread de Yaani du 20 octobre 2024).
Cette fragmentation du territoire, au cours des 16 premiers mois de guerre, laissait bien entrevoir qu’Israël comptait rester pour une longue durée à Gaza et y imposer une occupation militaire sur les Palestinien.es.
L’accord que le gouvernement israélien a officiellement signé en janvier 2025 prévoyait le retrait, à terme, de son armée hors de Gaza. Il pouvait donc donner l’illusion qu’Israël abandonnait ses visées expansionnistes à Gaza.
Toutefois, la rupture unilatérale de cet accord et les déclarations des responsables politiques israéliens ne laissent plus planer de doute quant aux objectifs territoriaux d’Israël.
D’autant que depuis la reprise de la guerre génocidaire, le 18 mars dernier, l’expansion israélienne à Gaza a connu une accélération notable, tandis que sa politique semble consister à concentrer les Palestinien.es dans une micro-zone de plus en plus restreinte.
Depuis la rupture de la trêve, une accélération de l’occupation militaire et une politique de concentration des Palestinien.es
Israël contrôle désormais 50% du territoire de Gaza. Depuis deux semaines, la « zone- tampon » le long de la barrière d’acier a doublé de superficie. Elle s’étend désormais à 3 km de large à l’intérieur de Gaza.
Israël a par ailleurs annoncé mercredi dernier l’établissement et le contrôle d’un 5ème corridor dans la partie Sud de Gaza. Il porte le nom de « corridor Morag », toujours d’après le nom d’une ancienne colonie présente à Gaza (flèche bleue).
L’armée israélienne a enfin annoncé, ce mercredi 9 avril, qu’elle allait inclure la région de Rafah (1/5 ème de Gaza) dans sa « zone-tampon » : un pas de plus vers la conquête territoriale et l’annexion de Gaza. Depuis la semaine dernière, elle contrôle déjà entièrement Rafah. Ces évolutions sur le terrain sont prévisibles, si l’on analyse les ordres de déportation des Palestinien.es ces derniers jours.
Depuis la reprise de la guerre, on estime qu’environ 400 000 Palestinien.es ont été déplacés de force. Notablement, l’armée israélienne a ordonné aux habitants de Rafah, lundi 1er avril, de quitter les lieux pour aller dans la zone d’Al Mawassi. Un ordre similaire a été donné aux habitants de Gaza ville dimanche 30 mars.
Al Mawassi se situe sur la côte Ouest de Gaza : il s’agit d’une micro-zone où les Palestinien.es sont de plus en plus entassés. Dans les mois précédents, cette zone surpeuplée avait déjà été décrétée comme soi-disant « sûre », tout en subissant régulièrement des bombardements.
D’après l’analyse du journaliste israélien Meron Rapoport, dans un article publié dans le magazine +972 et intitulé
« Israel’s latest vision for Gaza has a name : Concentration camp », Israël prévoit d’entasser de plus en plus de Palestinien.es à Al Mawassi, dessinant ni plus ni moins qu’un camp de concentration à l’intérieur de Gaza. « La famine et le désespoir feront le reste » explique Meron Rapoport.
Forcer les Palestinien.es à l’intérieur d’une micro-zone confinée et surpeuplée, les bombarder jour et nuit, les affamer, conquérir leur terre en démolissant systématiquement leurs habitations, leurs bâtiments publics, leur patrimoine, leur système de santé cette politique doit être qualifiée pour ce qu’elle est : génocidaire, concentrationnaire, expansionniste et coloniale.
Israël de la Mer au Jourdain, rêve ancien du Likoud
Soyons clairs : la prise de contrôle terrestre de Gaza, l’occupation militaire qui s’y déploie avec des dispositifs, tels que les checkpoints, semblables à ceux présents en Cisjordanie, le génocide en cours, les déportations et les menaces d’expulsion doivent être compris au regard de l’objectif colonial d’Israël d’élargir son territoire.
De la Mer au Jourdain, Israël s’empare de plus en plus rapidement des terres palestiniennes, cherche à en finir physiquement, territorialement et politiquement avec la question palestinienne.
Le projet du Grand Israël est un « rêve » ancien de l’extrême-droite israélienne et du Likoud qui a écrit, dans son programme en 1977, que de « la Mer au Jourdain, il ne devait y avoir qu’une souveraineté israélienne ».
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