Arrêtons le peacewashing

Pour évoquer les accords instaurant un cessez-le-feu à Gaza, de nombreuses personnalités politiques et plusieurs médias choisissent d’utiliser le mot « paix ». Qu’ils le fassent pour reprendre la rhétorique de Donald Trump ou parce qu’ils estiment que ces accords instaurent une « paix » entre la Mer et le Jourdain, il est essentiel de s’interroger sur ce que ce mot signifie, et surtout ce qu’il dissimule.

En effet, en ce qui concerne la Palestine, la question n’est pas celle de la « paix ». Ce mot ne fait que dissimuler la réalité coloniale imposée aux Palestinien.es depuis, au minimum, la fondation de l’État d’Israël. La « paix », dans ce contexte, n’est qu’un vernis rhétorique destiné à blanchir l’injustice, une forme de peacewashing qui cherche à rendre acceptable une situation d’oppression. Voici pourquoi… 

 D’abord, paix s’oppose à guerre. Employer ce terme suppose donc la fin d’un affrontement symétrique entre deux parties égales. Or, dans le cas de Gaza, il ne s’agit pas de l’arrêt d’un conflit entre deux camps, mais de la suspension – au moins temporaire – d’une campagne génocidaire, de bombardements et de massacres menés par une puissance occupante sur un territoire qu’elle occupe. Plus encore, nous ne parlons pas ici d’une simple offensive militaire, mais d’un génocide, qualifié comme tels par les Palestinien.es, de nombreux juristes, historien.es, ONG et expert.es onusiens. Autrement dit, qualifier cette situation de paix revient non seulement à nier la profonde asymétrie du rapport de force, mais aussi à occulter la réalité d’un crime de masse en cours.

Mais ces accords marquent-ils véritablement la fin du génocide, alors que celui-ci couve partout en Palestine, y compris en Cisjordanie, depuis des décennies ?

Les Palestinien.es de Gaza vont-ils cesser d’être tués massivement et de mourir, alors qu’aucun hôpital n’est fonctionnel ? Quand 78 % des immeubles d’habitation ont été détruits et qu’au moins 500 000 personnes vivaient déjà dans des conditions de famine en septembre 2025 ?

L’entrée de l’aide humanitaire, aussi urgente soit-elle, ne saurait répondre à temps aux besoins vitaux, qu’ils soient alimentaires ou médicaux.

Au-delà de ces constats, l’histoire, comme le présent, montrent que même en période de cessez-le-feu, l’État d’Israël continue de tuer, de blesser et d’emprisonner des Palestinien.es, souvent sous des prétextes sécuritaires fallacieux.

Le jour même de la libération des otages israéliens, six Palestinien.es ont été abattus à Gaza par l’armée israélienne, accusés de représenter une menace pour les soldats.

Par ailleurs, comme nous l’avions documenté dans un thread en juin 2025, Israël entretient sciemment la division à l’intérieur de Gaza, en recourant à des collaborateurs ou à des gangs pour éliminer des Palestinien.es. Ce fut le cas du journaliste Saleh Jaafaraoui, visé depuis longtemps par les autorités israéliennes et assassiné alors même que l’accord de cessez-le-feu était déjà en vigueur.

En réalité, depuis 1948, les Palestinien.es, n’ont jamais connu la « paix ». Même les cessez-le-feu ou les périodes dites « calmes » par les autorités israéliennes ne le sont qu’en apparence : elles désignent simplement des moments où aucun.e Israélien.e ne meurt.

Rappelons qu’avant le 7 octobre 2023, alors que les Israélien.es considéraient la question palestinienne comme réglée, maîtrisée et sans menace apparente, l’économie israélienne prospérait et la société vivait dans une illusion de « paix » à l’occidentale. Les faits ont pourtant démontrés que les Palestinien.es, eux, n’ont jamais connu ce « privilège ».

Pendant cette prétendue période de « paix », Gaza étant enfermée sous un blocus total qui, depuis des années, privait plus de deux millions d’habitants de leurs droits fondamentaux et de tout perspective de développement.

En Cisjordanie, les expulsions massives de familles palestiniennes par l’armée et les colons se multipliaient, les arrestations arbitraires se étaient devenues monnaie courante, et les check-points morcelaient le quotidien, empêchant d’aller travailler, d’étudier ou même de rendre visite à ses proches.

Surtout, les tueries se poursuivaient : l’année 2023 avait été la plus meurtrière en Cisjordanie depuis la seconde Intifada, avec 476 Palestinien.es tués selon l’OCHA – un triste record qui succède à celui de 2022, jusque-là la plus sanglante. 

En contexte colonial, le mot « paix » ne décrit jamais la situation du peuple colonisé, mais celle de la puissance coloniale. Il exprime le point de vue du dominant, celui d’une stabilité retrouvée pour lui seul, sans tenir compte de la réalité du dominé, qui ne peut connaître la paix sans libération. C’est là tout le problème de ce mot.

Ce dont il devrait être réellement question, c’est de décolonisation – autrement dit, de la lutte d’un peuple pour sa libération face à une puissance qui cherche à le déposséder et l’effacer. En niant son droit à l’autodétermination, cette puissance poursuit un projet dont le génocide en cours constitue l’une des phases ultimes.

Parler de « paix » sans reconnaître cette réalité, c’est entretenir l’illusion d’une égalité entre colonisateur et colonisé, alors que l’un détient la force et que l’autre ne fait que défendre son droit à exister.

Tout comme on parle d’ « otages » israéliens et de « prisonniers » palestiniens – alors que des milliers d’habitants de Gaza ont été enlevés depuis le 7 octobre – le mot « paix » s’inscrit dans un discours hégémonique et colonial.

Lorsque Donald Trump parle de « paix », il évoque, en réalité, la tranquillité des Israélien.es : un état où ils n’auraient plus à se battre pour la libération des otages et où la « critique internationale », déjà timide quand elle émane des puissances occidentales et des organisations internationales, cesserait enfin de les déranger.

Les mêmes schémas coloniaux se répètent. Ils étaient déjà bien en place dans le cas de la colonisation de l’Algérie par la France. La France avait aussi recours au lexique de la paix. Il s’agissait de « pacifier » l’Algérie, non pas en mettant un terme à la violence coloniale et en se retirant d’un territoire qui ne lui appartenait pas, mais en institutionnalisant les formes de contrôle et de dépossession. Il s’agissait de légaliser – sous prétexte de pacification – l’ordre colonial français, en soumettant les indigènes, en contrôlant leur corps, leur langue, leur culture, leurs terres, leurs vies.

La paix servait donc à justifier la domination coloniale et, in fine, à justifier un projet génocidaire. La libération algérienne, qui aboutit à l’indépendance de l’Algérie en 1962, visait à s’opposer à ce récit dominant. La terminologie a donc aussi joué un rôle. Il ne s’agissait pas de paix, mais de libération, donc de démantèlement de l’ordre colonial français.

De la même manière, recourir au lexique de la paix à Gaza sans reconnaître la nature coloniale du régime israélien revient à reproduire le même mensonge colonial. Comme la France en Algérie, Israël et ses alliés revendiquent ce même narratif d’une prétendue paix, alors que celle-ci sert à masquer la poursuite du projet colonial d’effacement du peuple palestinien.

« Ce soir, pendant les quelques instants que nous avons, nous allons discuter un peu, comme des frères, des sœurs, des amis – et probablement aussi des ennemis – des perspectives de paix, ou plutôt des perspectives de liberté. Comme vous l’avez remarqué, j’ai presque laissé échapper le mot paix. En réalité, on ne peut pas séparer la paix de la liberté, car nul ne peut être en paix s’il n’a pas sa liberté. Les deux sont indissociables. » (Malcolm X, janvier 1965)