Leila Khaled est une icône de la lutte armée palestinienne et du féminisme palestinien. En 2026, à 80 ans, elle témoigne de manière inédite dans le documentaire « Palestine, une histoire » (France 5). Si son nom reste parfois inconnu, son portrait incarne la résistance palestinienne. Sa photo, portant un fusil et le keffieh, a fait le tour du monde dans les années 1970. Mais aujourd’hui, que reste-t-il de son héritage ?
Née en 1944 à Haïfa, elle est expulsée avec sa famille pendant la Nakba en 1948. Les Khaled s’installent à Tyr au sud-Liban. À 14 ans, elle participe à ses premiers “combats” lors de la crise de 1958 au Liban, qui oppose les partisans de la République Arabe Unie aux régionalistes, proches des pouvoirs occidentaux. Elle apporte de la nourriture sur le front aux soldats du Mouvement des Nationalistes Arabes (MNA), dans lequel ses frères et sœurs militaient, ce qui lui permet ensuite d’intégrer le parti. Elle distribue des tracts et participe aux manifestations.
Leila Khaled entre à l’American University of Beyrouth (AUB), foyer du nationalisme arabe, où elle continue son militantisme au sein d’organisations étudiantes. Elle est ensuite contrainte d’abandonner ses études, son frère ne pouvant plus les lui payer. Elle doit à son tour subvenir aux besoins de sa famille et part enseigner l’anglais au Koweït. L’interdiction du MNA au Koweït la force à militer clandestinement.
En 1967, Georges Habache crée le Front Populaire pour la Libération de la Palestine (FPLP), doté d’une branche militaire. Leïla Khaled rejoint le FPLP dès sa création et y reste fidèle tout au long de sa vie. Le parti de Habache s’inscrit dans la Nouvelle gauche, qui a pour but de créer une action palestinienne indépendante après la défaite des pays arabes lors de la guerre des Six Jours.
Ce groupe marxiste révolutionnaire lutte pour la libération de la Palestine afin d’y établir un État laïc et socialiste. Khaled fonde une cellule révolutionnaire du FPLP au Koweït. Elle travaille également en collaboration avec l’OLP et le Fatah, à la demande du FPLP, bien qu’elle les critique pour leurs objectifs bourgeois.
Le début de son action armée
Après s’être entraînée en Jordanie, elle est choisie en 1969 par le FPLP pour mener la mission du détournement du Boeing 707 TWA reliant Rome à Tel Aviv en passant par Athènes. Leila Khaled peut revoir Haifa depuis le ciel et l’atterrissage en Syrie se fait sans encombres. Aucun mort n’est à déplorer.
L’opération est une réussite et permet de visibiliser la cause palestinienne. L’« Occident » est alors fasciné par cette « jeune femme » qui fait la une des médias. Sa mission la fait connaître dans le monde entier comme étant la première femme à détourner un avion, une militante argentine, María Cristina Verrier, l’ayant pourtant précédée de trois ans.
En 1970, le FPLP lui attribue une autre mission de détournement. Désormais connue dans le monde entier, elle doit subir six opérations de chirurgie esthétique, dont elle garde encore des séquelles. La mission se termine par un échec : son camarade est tué et elle est envoyée en prison au Royaume-Uni. Cette mission faisait partie d’une plus grande opération impliquant le détournement de cinq avions censés atterrir en Jordanie. Le régime hachémite entame en représailles une répression violente des fedayeen, à laquelle échappe Khaled, encore en prison. Elle est libérée le 30 septembre 1970 en échange d’otages d’autres détournements.
Une militante féministe sur le terrain
Leila Khaled devient une cible pour l’État israélien et doit vivre cachée. Elle continue ses activités révolutionnaires au Liban. En 1973, elle rejoint l’Union générale des femmes palestiniennes en tant que représentante du FPLP.
Devenue mère, elle se mobilise pour permettre aux femmes militantes de continuer leur travail au sein du FPLP, en appelant à créer des crèches. En 1981, elle se mobilise avec d’autres femmes du parti pour interdire aux membres du FPLP la polygamie. Elle refuse d’abandonner sa carrière militante pour se consacrer exclusivement à sa famille.
Après l’expulsion de la résistance palestinienne du Liban en 1982, le FPLP crée sa propre organisation féminine, le Comité populaire des femmes, dont Khaled est élue présidente en 1986. Malgré le refus des accords d’Oslo en 1994 par le FPLP, le Comité aide l’OLP à promouvoir la place des femmes dans la construction d’un État palestinien.
Une pionnière dans les structures dirigeantes des partis de gauche
À partir des années 1970, c’est la reconnaissance institutionnelle et politique pour Leïla Khaled, qui est élue à des postes de plus en plus importants au sein du FPLP. À chaque étape, elle crée un précédent : une femme au pouvoir.
En 1972, elle est élue au Comité central du FPLP, c’est la première femme à occuper cette position. Elle fait également partie du Conseil national palestinien de l’OLP depuis 1979, elle dirige le comité des réfugiés et du droit au retour.
De 1982 à 1992, elle dirige la branche syrienne du FPLP avant de rentrer dans le bureau politique du parti en 2008, cette fois-ci aux côtés de deux autres femmes : Khalida Jarrar et Mariam Abu Dagga. Dans les années 1990, le FPLP comptait 15 % de femmes parmi ses cadres, 5 % au comité central, mais aucune dans le comité exécutif. Il fait alors partie des organisations avec le plus de femmes, après le Front Démocratique pour la Libération de la Palestine.
Son héritage : « I don’t think it will be in my lifetime, but for other generations. »
Leila Khaled fait partie des rares résistantes ayant lutté à la fois pour la libération de la Palestine et pour la cause des femmes, en mêlant lutte nationale, lutte sociale et lutte féministe. La lutte directe contre l’occupation est sa priorité, mais elle est convaincue que le socialisme seul ne suffit pas en lui-même pour mettre en place une égalité entre les genres une fois la Palestine libérée.
Le cœur de son militantisme reste dans sa lutte pour le retour des réfugié·es palestinien·nes. Khaled incarne la convergence des luttes, un élément central du féminisme aujourd’hui appelé postcolonial. Elle affirme la portée transgénérationnelle de son combat en parlant de la libération de la Palestine : « I don’t think it will be in my lifetime, but for other generations ».
Leïla Khaled est devenue une figure incontournable de la résistance palestinienne, à la fois par son engagement au sein de la lutte armée et son rôle de dirigeante au sein du FPLP. Pionnière de la lutte par et pour les Palestinien·nes, son combat a toujours été collectif, au service des femmes et des réfugié·es.
Sur le mur de séparation de Bethléem, près du checkpoint 300, le portrait peint de Leïla Khaled regarde la Palestine où elle n’a jamais pu revenir. Au fil du temps, passent à ses côtés d’autres figures de la résistance palestinienne. Leïla Khaled reste. Elle reste pour rappeler les militantes qui sont venues avant et après elle. Elle reste pour rappeler que le combat continue.
Pour aller plus loin :
– Sarah Irving, Leila Khaled: Icon of Palestinian Liberation, Pluto Press, 2012.
– Leïla Khaled, Georges Hajjar, My People Shall Live, Hodder and Stoughton, 1973.
– Lina Makboul, Leïla Khaled, Hijacker, 2005, Youtube.
– Laure Guirguis, « Chapitre 14 : The New Left in the 1960s and the 1970s Lebanon and 1917 as model and foil » dans Laura Feliu,Ferran Izquierdo Brichs, Communist Parties in the Middle East 100 Years of History, Routledge, 2019.
© 2026 Yaani Mentions légales.
© 2026 Yaani Mentions légales.