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La « nazification » des Palestiniens et de leurs soutiens. Entretien avec Gilbert Achcar

par Comité de rédaction
13 juillet 2026
in Entretiens
Reading Time: 16 mins read

Depuis la fin de la Guerre froide, les libéraux étasuniens et européens ont prétendu défendre un « ordre international fondé sur des règles ». La place privilégiée qu’occupe Israël dans cette fiction a nourri des narratifs stigmatisant les opposants à cet État en les « nazifiant ». Ce stratagème continue de sévir, mais Gaza a sonné le glas de ce qui restait de la fiction de l’atlantisme libéral.

Le 2 juin 2026, la revue de gauche américaine en ligne Jacobin a publié cet entretien avec Gilbert Achcar réalisé par les éditeurs de l’ouvrage allemand Trümmer auf Trümmer (Die Buchmacherei, 2026). Ce livre rassemble des regards critiques sur la « raison d’État » allemande (Staatsräson) ayant servi à justifier le soutien continu de l’Allemagne à Israël ainsi que sa répression du mouvement propalestinien. Il y est notamment question de l’instrumentalisation raciste de la mémoire du génocide des Juifs, l’histoire des relations germano-israéliennes et le rôle joué par la gauche allemande dans ce contexte. Au travers de cet échange, ici abrégé, Gilbert Achcar, professeur émérite à SOAS, Université de Londres, souligne le tournant historique représenté par le génocide perpétré par Israël à Gaza, mettant fin aux illusions sur le libéralisme atlantiste.

Source : Wikimedia.

En Israël et dans la plupart des pays occidentaux, les Palestiniens et les détracteurs de la politique israélienne font souvent l’objet de comparaisons avec les nazis. Depuis octobre 2023, ces comparaisons sont de plus en plus utilisées pour justifier les actions génocidaires d’Israël, comme l’a fait par exemple Benyamin Netanyahou lorsqu’il a qualifié le Hamas de « nouveaux nazis » lors d’une conférence de presse avec l’ancien chancelier allemand Olaf Scholz. Dès 2019, le Bundestag allemand avait recouru à cette manœuvre rhétorique dans une résolution contre le mouvement BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions), proclamant que le boycott des produits israéliens rappelait « la période la plus sombre de l’histoire allemande ». Quelle est la généalogie historique de ce discours ? Dans quelle mesure résulte-t-il de ce que vous appelez la « guerre des récits arabo-israélienne » ?

La « nazification » du rejet par les Arabes palestiniens et les musulmans de la colonisation sioniste et de l’État israélien qu’elle a fondé est un procédé de propagande très ancien. Elle a été facilitée historiquement par le rôle néfaste de Haj Amin al-Husseini. Ce personnage avait été nommé au poste de Grand Mufti de Palestine par un Haut-commissaire britannique très prosioniste. Le fait qu’il se soit retrouvé, à partir de 1941, à faire la navette entre Berlin et Rome, collaborant avec les pouvoirs nazi et fasciste a fait de lui une figure tout à fait appropriée pour cette propagande et a grandement contribué à son impact.

Depuis ses débuts, le mouvement sioniste s’est toujours efforcé de présenter les Arabes non seulement comme des adversaires, mais aussi comme des partisans idéologiques — voire des alliés — du nazisme. Dans ce cadre narratif, la guerre israélo-arabe de 1948, qui a suivi la proclamation de l’État d’Israël, est souvent dissociée de la réalité concomitante de la Nakba : le déplacement à grande échelle et le nettoyage ethnique de la population palestinienne — un acte qui répond aux critères d’un crime de guerre majeur et d’un crime contre l’humanité au regard du droit international. Le fait qu’il s’agisse d’un nettoyage ethnique est difficilement contestable : même un historien bien connu comme Benny Morris, qui est passé du post-sionisme à un sionisme endurci, a reconnu que ce qui s’était produit était un nettoyage ethnique. Il le justifie d’une certaine manière, mais n’hésite pas à reconnaître le fait. La guerre de 1948 pouvait ainsi être présentée comme étant, d’une certaine manière, la dernière bataille de la Seconde Guerre mondiale, la dernière bataille contre le nazisme ou ses alliés.

« Depuis ses débuts, le mouvement sioniste s’est toujours efforcé de présenter les Arabes non seulement comme des adversaires, mais aussi comme des partisans idéologiques — voire des alliés — du nazisme. »

On voit ici où réside la justification du nettoyage ethnique des Palestiniens : c’est « soit nous leur faisions cela, soit ils auraient poursuivi le génocide contre nous ». Telle est la logique de l’argument, et on voit comment elle mène tout droit au 7-Octobre 2023, qui a été immédiatement présenté comme « le pire massacre de Juifs depuis la Shoah ». Cette manière de présenter les choses a été extrêmement répandue. D’Israël aux gouvernements occidentaux en tous genres, on a entendu le même discours : c’était le pire massacre de Juifs depuis la Shoah. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela revient à inscrire les événements du 7-Octobre dans la continuité de la Shoah. C’est la même logique de « nazification » à l’œuvre depuis les années 1940.

Placer le 7-Octobre — quelles que soient les atrocités commises ce jour-là — dans un continuum remontant à la Shoah constitue une vision très déformée de l’histoire. Pour les Palestiniens et la plupart des populations du Sud, le continuum est plutôt constitué par la longue histoire des luttes anticoloniales. Celles-ci n’ont pas été exemptes d’atrocités. L’histoire a connu plusieurs événements de ce type, en Angola, en Algérie et dans d’autres pays, où d’affreux massacres ont été commis à un moment donné par les populations locales contre les colons blancs. Rien ne justifie le massacre de civils, mais nous comprenons que cela puisse avoir lieu en réaction à l’oppression coloniale accumulée, à l’usurpation des terres et au racisme.

Selon la séquence historique dans laquelle on situe le 7-Octobre, on aboutit à deux conclusions fort différentes. D’une part, la « nazification » du Hamas, et au-delà du Hamas, des Gazaouis, voire de tous les Palestiniens, car beaucoup de partisans zélés d’Israël ne font guère de distinction entre la population de Gaza, les Palestiniens en général et le Hamas. L’autre perspective historique permet de dépasser cette vision du « mal absolu » et de comprendre — sans pour autant justifier — comment des personnes qui ont été si durement opprimées, qui ont vécu depuis tant d’années dans une prison à ciel ouvert, y subissant toutes sortes de pratiques sadiques, y compris des bombardements périodiques, sans parler du fait que la majorité des Gazaouis sont des réfugiés de 1948 et donc des victimes directes du nettoyage ethnique, comment des personnes comme celles-là en viennent à recourir à de telles actions, même si — encore une fois — il n’est pas nécessaire d’approuver ce qu’elles ont fait.

La « nazification » s’inscrit dans une démarche plus large, qui utilise le nazisme comme l’incarnation du mal absolu. Cette démarche a été largement déployée dans divers contextes. Même en Israël, des groupes politiques rivaux se sont mutuellement comparés à Adolf Hitler, se servant de cette comparaison comme d’une arme rhétorique. Au Moyen-Orient, Israël et ses alliés occidentaux ont à maintes reprises qualifié de « nazis », ou de sympathisants du nazisme, ceux qui s’opposaient à la domination occidentale : un dirigeant après l’autre a subi cette stratégie de délégitimation. Gamal Abdel-Nasser, le dirigeant égyptien anticolonial et anti-impérialiste, a été comparé à Hitler. Yasser Arafat a été comparé à Hitler. Saddam Hussein — un dictateur effroyable à part entière — a lui aussi été comparé à Hitler pour justifier l’occupation de l’Irak menée par les États-Unis en 2003. En Europe, Slobodan Milošević a été comparé à Hitler. Chaque fois que les puissances occidentales s’en prennent à quelqu’un, la « nazification » refait immédiatement surface. Ce dispositif de propagande repose sur une perspective très eurocentrique, en ce sens que les puissances européennes projettent toujours leur propre histoire sur le reste du monde. En réalité, la majeure partie du monde ne tourne pas autour de l’histoire de l’Europe. Le traumatisme colonial, qui constitue l’une des conditions historiques du nazisme et de la Shoah si l’on suit Hannah Arendt dans son analyse du totalitarisme, a, pour la plus grande partie de l’humanité, un impact bien plus important que le nazisme.

Dans ce cadre idéologique, où, comme vous le dites, le nazisme incarne le mal absolu, toute critique d’Israël revient à relativiser la Shoah. C’est pourquoi on a tenté de criminaliser des termes tels que « génocide » et « apartheid ».

Le nazisme était un mal absolu en ce sens que l’extermination systématique et industrialisée d’une population entière par les nazis est plus perverse que tout autre génocide connu, antérieur ou postérieur. Les autres génocides du XXe siècle ont été perpétrés avec des moyens de destruction bien moins sophistiqués : le génocide arménien, le génocide rwandais, celui du Darfour, etc. En ce sens, je n’hésiterais pas à dire que le pire génocide depuis le génocide nazi des Juifs est celui dont nous avons été témoins à Gaza depuis octobre 2023. Car, comme je le décris dans mon livre Gaza, génocide annoncé — Un tournant dans l’histoire mondiale, il s’agit du premier génocide perpétré par un État industriel et hautement militarisé, soutenu par l’Occident, depuis 1945.

On constate qu’Israël met en œuvre de manière très systématique des moyens de destruction sophistiqués contre une petite population, en sachant parfaitement qu’il tue bien plus de civils que de membres du Hamas, bien plus de non-combattants, dont une majorité de femmes et d’enfants. Ils savent ce qu’ils font, et ils continuent à le faire avec un sadisme prolongé comme on n’en a pas vu depuis 1945. 

L’Occident tout entier a qualifié de génocide ce qui s’est passé en Bosnie, à Srebrenica. Pourtant, il refuse de reconnaître le caractère génocidaire de ce qui se passe à Gaza, bien que ce soit bien plus évident. Pire encore, comme vous l’avez mentionné, il tente de criminaliser le fait même de qualifier de génocide ce qui se passe à Gaza. Si vous qualifiez cela de génocide, vous êtes taxé
d’« antisémite » et, d’une certaine manière, cela signifie que vous êtes intégré au discours de la nazification, puisque cela rappelle immédiatement la pire manifestation d’antisémitisme de l’histoire.

Depuis le 7-Octobre, l’État allemand mène une campagne de répression sans précédent contre les Palestiniens et leurs alliés, au nom de la lutte contre ce qu’on appelle « l’antisémitisme lié à Israël » et « l’antisémitisme importé ». L’idée d’un antisémitisme spécifiquement arabe n’est ni nouvelle ni exclusivement allemande — pourquoi est-elle apparue et dans quel contexte ?

Le concept de « nouvel antisémitisme » a été propagé par Bernard Lewis, spécialiste des études islamiques et du Moyen-Orient, également connu pour nier le génocide arménien. Edward Said a décrit Lewis comme « l’orientaliste » par excellence. Dans les années 1980, Lewis affirmait que l’antisémitisme européen était en voie de disparition et n’était plus que résiduel, tandis qu’un nouvel antisémitisme gagnait du terrain — un antisémitisme qui, selon lui, ne trouvait pas ses racines dans des préjugés chrétiens ou raciaux, mais dans l’opposition politique à Israël. Ce nouvel antisémitisme, selon Lewis, était étroitement lié à ce qu’il appelait le « conflit israélo-palestinien » et s’exprimait de plus en plus à travers des critiques du sionisme et de la politique israélienne, en particulier dans le monde arabe et musulman.

Or, cela est tout aussi pervers que le dispositif de « nazification », en ce sens que le « nouvel antisémitisme » suppose une continuité avec l’ancien antisémitisme et place ainsi l’opposition politique à Israël dans la continuité de l’histoire européenne, alors qu’elle en est en réalité tout à fait dissociée. Même Bernard Lewis lui-même reconnaissait que, alors que l’antisémitisme était la cause de ce qui s’était passé en Europe, au Moyen-Orient, il est le résultat du « conflit israélo-palestinien ». Il a admis que ce qu’il appelait le « nouvel antisémitisme » était une réaction à la création de l’État d’Israël. Et cela fait une énorme différence, car une majorité dominante qui s’en prend à une minorité pour des raisons purement racistes, comme ce fut le cas en Allemagne sous les nazis, est radicalement différente d’un peuple opprimé qui réagit à son oppression en manifestant de la haine envers l’oppresseur.

« Cela est tout aussi pervers que le dispositif de « nazification », en ce sens que le « nouvel antisémitisme » suppose une continuité avec l’ancien antisémitisme et place ainsi l’opposition politique à Israël dans la continuité de l’histoire européenne, alors qu’elle en est en réalité tout à fait dissociée. »

Cette haine de l’oppresseur peut, dans certains cas, conduire à une essentialisation de l’ennemi — comme le fait de ne pas faire de distinction claire entre sioniste et juif. Mais je tiens à préciser que cette distinction est en réalité bien comprise dans le monde arabe, et en particulier par les Palestiniens, car de nombreux Juifs soutiennent leur cause. De nombreux jeunes Juifs américains sont engagés au sein même du mouvement de solidarité avec la Palestine aux États-Unis, et de tels faits facilitent la perception de la différence entre sioniste et Juif. Tous les Juifs ne sont pas sionistes, et tous les sionistes ne sont pas juifs, car il est bien connu que certains des sionistes et partisans d’Israël les plus acharnés sont des chrétiens, les soi-disant « sionistes chrétiens ». Ils constituent une partie essentielle de la base du mouvement néofasciste aux États-Unis.

L’idée d’un « nouvel antisémitisme » est devenue par la suite un mantra utilisé par les gouvernements occidentaux, en particulier après le 7-Octobre. C’est un moyen pratique de criminaliser les critiques d’Israël, qui est inscrit dans la définition de l’antisémitisme adoptée par l’Association internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA). Même l’auteur de cette définition s’en est distancié, reconnaissant qu’il s’agissait d’un texte faible, rédigé à la hâte. Elle a néanmoins été adoptée par plusieurs gouvernements, qui ont tenté de l’imposer aux institutions universitaires et au grand public. Il s’agit d’une tentative visant à étouffer le débat, à entraver la liberté académique, la liberté d’expression et la liberté de critiquer l’État d’Israël, ainsi que la liberté de dénoncer l’une des guerres les plus horribles que nous ayons connues depuis des décennies.

C’est d’autant plus pervers que les gouvernements occidentaux qui recourent à ce genre de démarche — et le gouvernement allemand en est manifestement l’un des plus éminents — l’appliquent à des personnes qui s’opposent à un gouvernement d’extrême droite qui a bien plus en commun avec le nazisme que n’en a n’importe quelle entité palestinienne. Le gouvernement israélien regroupe tout le spectre des forces d’extrême droite : il est ouvertement raciste, ouvertement annexionniste, ouvertement expansionniste — bien plus que n’importe quel gouvernement israélien précédent. Ces forces ont bien plus en commun avec les nazis que le Hamas, en raison de leur position structurelle d’envahisseurs, d’occupants et de criminels. 

Ils commettent un génocide. Et lorsque des gouvernements, comme le gouvernement allemand, approuvent ce génocide et condamnent ceux qui le critiquent, c’est vraiment écœurant. C’est moralement répugnant et cela montre à quel point le soi-disant « philosémitisme » peut en réalité n’être qu’un antisémitisme inversé : des gens qui ont un complexe de culpabilité et qui tentent de masquer leur antisémitisme latent en adoptant une attitude philosémite. Pas besoin d’être Sigmund Freud pour comprendre ce mécanisme, qui est, en effet, tout à fait pervers. Cela signifie également que l’Allemagne, qui se vante d’avoir mené un travail de mémoire radical pour extirper son passé nazi, en a en réalité tiré les mauvaises leçons, car les vraies leçons de la catastrophe nazie sont précisément celles que tant de personnes qui ont combattu le nazisme, y compris d’éminents penseurs juifs, ont mises en avant, en opposant à l’héritage ethnique, raciste et génocidaire des nazis un humanisme universel. La bonne leçon à tirer du génocide nazi n’est pas nie wieder (plus jamais) de préjudice envers les seuls Juifs, mais nie wieder d’occupation, d’oppression et de génocide envers n’importe quel peuple.

Les enseignements de la Shoah sont universels. Si l’on réduit sa portée historique à une question qui concerne uniquement les Juifs, on en minimise l’importance historique et on en tire de faux enseignements. L’Allemagne est, après les États-Unis, le deuxième plus grand fournisseur d’armes de l’État israélien ; elle est donc directement impliquée dans la guerre génocidaire en cours. Si la seule leçon que les dirigeants allemands peuvent tirer du passé nazi les conduit à prendre part à un nouveau génocide sous prétexte qu’il est perpétré par un État qui se dit juif, c’est tout à fait tragique. Cet échec lamentable est la conséquence de la construction idéologique d’un État qui a été gouverné par la droite dans le contexte de la Guerre froide, avec de nombreux anciens nazis au sein de ses institutions après 1945. De telles personnes ne sont pas du genre à tirer des leçons universelles à caractère progressiste. Elles sont réactionnaires, et les seules leçons qu’elles pouvaient tirer du passé nazi sont de mauvaises leçons, confinées à la même perspective ethnocentrique et limitée, et conduisant ainsi à un glissement de l’antisémitisme vers le philosémitisme, avec toute l’ambiguïté de ce soi-disant philosémitisme. Cela devient encore plus scandaleux lorsque les dirigeants actuels de l’État allemand s’en prennent à des Juifs allemands pour leurs critiques à l’égard d’Israël. Ils n’ont aucune honte.

Dans l’un de vos articles, vous affirmez que l’idéologie atlantiste a pu se présenter comme une force opposée à la fois au communisme soviétique et au fascisme, en assimilant le premier au totalitarisme et en réduisant le second au nazisme. Vous affirmez en outre que le masque libéral de l’atlantisme est tombé ces dernières années. Où situez-vous l’atlantisme aujourd’hui, et quel rôle joue Gaza dans ce contexte ?

Ce que j’appelle l’atlantisme libéral fait référence à l’Alliance atlantique au moment de sa création pendant la Seconde Guerre mondiale — à l’origine une alliance antinazie et antifasciste, qui était également, dans le même temps, antitotalitaire, même si elle s’est alliée à l’Union soviétique jusqu’en 1945. Le principal architecte de cette conception d’un « ordre libéral fondé sur des règles », dont les Nations unies étaient l’incarnation, fut Franklin Delano Roosevelt, qui était un véritable libéral, un progressiste. Mais il est décédé en 1945 et a été remplacé par son vice-président, Harry Truman, qui représentait l’aile droite du Parti démocrate. Roosevelt l’avait choisi comme colistier pour couvrir l’ensemble du spectre politique du parti. Truman était un fervent partisan de la Guerre froide. C’est lui qui, en substance, a déclenché la Guerre froide.

Par conséquent, dès le départ, « l’ordre international libéral fondé sur des règles » était voué à l’échec, vicié par la Guerre froide. Et la Guerre froide a conduit les États-Unis en particulier, bien qu’ils aient été les pères fondateurs des Nations unies, à se comporter comme un État voyou dans leurs relations avec l’organisation. À tel point que, jusqu’à Ronald Reagan, les États-Unis ont fondamentalement considéré l’ONU comme un ennemi après s’en être servis pendant un certain temps, à l’époque où les pays occidentaux y détenaient la majorité. À partir des années 1960, lorsque la plupart des pays du Sud ont accédé à la décolonisation et que la composition de l’Assemblée générale des Nations unies a changé, le revirement d’attitude des États-Unis est devenu évident. Ils en sont venus à considérer l’ONU avec une hostilité croissante. Les États-Unis ont été l’un des principaux violateurs des règles du droit international.

Cet ordre libéral atlantiste était certes imparfait, mais il conservait encore une certaine crédibilité en s’en tenant à la prétention idéologique selon laquelle « nous sommes des démocrates, le phare de la liberté, contre le totalitarisme communiste ». Et ce, malgré le fait que l’OTAN comptait dès le départ parmi ses membres une dictature quasi-fasciste au Portugal. Puis, à la fin de la Guerre froide, on a assisté à une tentative de relancer le libéralisme atlantiste. Avec la chute de l’Union soviétique, on a vu surgir une vague de libéraux prônant un nouveau cosmopolitisme, avec des tentatives visant à rétablir une sorte d’ordre libéral mondial fondé sur des règles, qui s’est effondré assez rapidement. L’occupation de l’Irak en 2003, menée par l’administration Bush, a constitué un tournant décisif à cet égard. Il existe un parallèle évident entre la manière dont l’administration américaine a exploité le 11-Septembre 2001 et celle dont le gouvernement d’extrême droite d’Israël a exploité le 7-Octobre 2023 pour mener à bien des desseins prémédités.

Au cours des années 1990, les États-Unis ont agi de telle manière que le monde est rapidement passé, en l’espace de quelques années, de la Guerre froide à ce que j’appelle la Nouvelle Guerre froide. J’ai publié sous ce titre un livre analysant cette nouvelle « guerre froide » tripolaire qui a débuté au tournant du siècle entre le bloc occidental mené par les États-Unis, la Russie et la Chine. La tentative visant à faire revivre « l’ordre libéral international » après la Guerre froide s’est fracassée à son tour, trouvant son terme avec la guerre de Gaza, qui a révélé de la manière la plus flagrante l’hypocrisie totale et le deux poids, deux mesures de ceux qui condamnent en termes catégoriques l’invasion russe de l’Ukraine, mais défendent en même temps l’invasion israélienne de Gaza.

« La guerre de Gaza (…) a révélé de la manière la plus flagrante l’hypocrisie totale et le deux poids, deux mesures de ceux qui condamnent en termes catégoriques l’invasion russe de l’Ukraine, mais défendent en même temps l’invasion israélienne de Gaza. »

L’offensive israélienne contre Gaza a été la première guerre dans laquelle les États-Unis se sont pleinement engagés aux côtés d’Israël. De toutes les guerres menées par Israël, c’est la première qui puisse être qualifiée à juste titre de guerre conjointe avec les États-Unis, ces derniers ayant fourni, par pont aérien et par voie maritime, la plupart des bombes utilisées pour détruire Gaza. Ceci, ajouté au fait que les gouvernements occidentaux ont soutenu cette guerre au point même de s’opposer aux appels au cessez-le-feu pendant plusieurs mois — Berlin, Paris et Londres étaient contre l’appel au cessez-le-feu à Gaza —, démontre leur complicité flagrante dans ce qui se passait. Ce fut le coup de grâce porté à l’atlantisme libéral.

La deuxième administration Trump est en train de démanteler le bloc atlantiste, et les relations entre l’Europe et les États-Unis se sont tellement dégradées qu’on peut à peine parler d’unité. Parallèlement, tous les États occidentaux assistent à la montée de l’extrême droite, qui soutient largement Israël. Comment évaluez-vous ces évolutions en Occident ?

Le coup de grâce n’a pas été porté lorsque Donald Trump est revenu à la Maison Blanche le 20 janvier 2025. L’ordre libéral était déjà mort sous Joe Biden et sa position sur Gaza. Cette mort a ouvert la voie à un basculement mondial vers l’ère du néofascisme, une montée en puissance mondiale des forces d’extrême droite. La grande différence avec la montée fasciste du siècle dernier réside dans le fait que les États-Unis ne constituent plus un rempart contre l’extrémisme de droite, mais en sont, au contraire, l’épicentre. Ils soutiennent l’AfD (Alternative für Deutschland) en Allemagne, Viktor Orbán en Hongrie, ainsi que toutes sortes de forces d’extrême droite en Europe et dans le monde. La dynamique politique occidentale est passée du libéralisme au néofascisme. 

Les gouvernements libéraux d’Europe occidentale eux-mêmes glissent de plus en plus vers la droite en s’adaptant au discours de l’extrême droite, ce qui accélère par conséquent leur déclin. Nous sommes entrés dans une période historique très dangereuse. L’islamophobie est un thème commun à ces forces, du moins aux États-Unis et en Europe occidentale. C’est là le véritable « nouvel antisémitisme », en ce sens que l’islamophobie est la principale forme de racisme et de xénophobie dans l’Europe d’aujourd’hui, jouant un rôle similaire à celui de l’antisémitisme à la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe. Quiconque est véritablement antiraciste, antifasciste et antinazi devrait être capable d’appréhender ce fait évident.

L’ouvrage Trümmer auf Trümmer rassemble des contributions de Bue Rübner Hansen, Leandros Fischer, Sami Khatib, Gerhard Hanloser, Emily Dische-Becker, Anna Younes, Alexander Gorski, 3ezwa, Nahed Samour, AK Beau Séjour et Alberto Toscano. 

Tags: AllemagneAntisémitismeGénocideIsraëlNormalisationPolitique internationale

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