Le prétendu « accord » signé le 16 avril 2026 sous l’égide de Donald Trump n’a pas mis fin à la guerre israélienne contre le Liban mais a modifié les règles d’engagement des belligérants. Quelques jours après son entrée en vigueur, Tel Aviv a officialisé une « ligne jaune » dans la bande frontalière sud-libanaise, sur le modèle de celle déployée à Gaza et qui place désormais 60 % de l’enclave sous occupation militaire. Au Liban, cette démarcation illégale comprend environ 6 % du territoire, soit une cinquantaine de villages.
Dans cette zone occupée, les infrastructures sont méthodiquement pulvérisées par des explosifs ou rasées à l’aide de bulldozers. Cette politique de tabula rasa systématique est prise en charge par des Israéliens « civils », recrutés par le ministre de la Défense via des entreprises de logistique, et payés au nombre d’infrastructures qu’ils démolissent par jour. Les mêmes acteurs, dont la plupart sont des colons de Cisjordanie, avaient été employés pour urbicider Gaza. Dans les deux cas, l’effacement du paysage précède la construction d’avant-postes militaires dans le cadre d’une occupation appelée à durer.
Au-delà de la « ligne jaune », l’aviation israélienne pilonne constamment le territoire sud-Libanais (jusqu’au fleuve Zahrani) et l’est du pays (la vallée de la Bekaa), en ciblant le passé et l’avenir des populations locales. Elle tue une dizaine de Libanais par jour – plus de 3000 personnes ont été tuées depuis mars 2026. Si la guerre contre Gaza se distingue par son caractère génocidaire, ancré dans la domination coloniale infligée aux Palestiniens depuis des décennies, certaines de ses modalités sont désormais appliquées au Sud-Liban :
1. Les déplacements forcés de populations, utilisés comme outils d’ingénierie démographique. Tel Aviv émet quotidiennement des ordres de déplacements afin de procéder à un nettoyage ethnique du territoire. Le 27 mai, les deux plus grandes villes du sud du pays, Tyr et Nabatiyeh, ont été sommées d’évacuer ; et tout le territoire sud-libanais, du fleuve Zahrani à la frontière, a été déclaré « zone de combat ».
2. Les assassinats ciblés de certains secteurs de la société civile, en particulier les journalistes, le personnel médical et les ambulanciers. L’aviation israélienne mène une guerre contre les secouristes, dont plus de 123 ont été tués depuis mars 2026. Elle utilise régulièrement la technique de la « double frappe » pour maximiser les pertes civiles – un crime banalisé lors du génocide à Gaza.
3. L’écocide et la destruction des infrastructures vitales ou patrimoniales, afin d’effacer le passé et d’empêcher l’avenir. Les ponts (notamment sur le fleuve Litani et dans la vallée de la Bekaa), les puits d’eau, les barrages, les installations hydrauliques, les panneaux solaires, les cimetières, les monuments et leurs alentours (à l’instar du château de Beaufort), les environs des hôpitaux, les commerces sont détruits. Du phosphore blanc est déversé sur les terres agricoles, afin d’empêcher tout retour sur la terre. Depuis plusieurs jours, Israël s’acharne par ailleurs sur Nabatiyeh et Tyr, une ville au patrimoine historique millénaire.
Au-delà de cet effacement des personnes et des espaces, les autorités et l’armée israéliennes se trouvent dans une impasse militaire. Le Hezbollah poursuit en effet ses activités contre les troupes d’occupation qui stationnent illégalement en territoire libanais. Par le moyen de frappes de drones à fibre optique, il parvient à infliger des pertes hebdomadaires à l’armée israélienne. Ses capacités militaires ne semblent pas faiblir. Plus de vingt soldats sont ainsi morts depuis le début de la guerre, une situation qui mécontente fortement l’institution militaire et la classe politique en Israël.
Candidat à sa réélection, Benyamin Netanyahou agit dans un contexte électoral, propice à la surenchère. L’opposition, emmenée par l’alliance récemment constituée entre Naftali Bennett et Yaïr Lapid, en profite pour accuser son adversaire de ne pas utiliser toute la force nécessaire contre le Liban, et l’appelle à frapper Beyrouth.
Les rivaux politiques du Premier ministre israélien ont beau jeu de le dépeindre comme étant soumis au bon vouloir de Donald Trump alors que le le président américain semble contraindre son allié à ne pas bombarder la capitale libanaise. Notons toutefois que la banlieue-sud de Beyrouth a été frappée deux fois depuis « l’accord » d’avril.
Les ministres kahanistes du gouvernement n’épargnent pas non plus Nétanyahou. Itamar Ben Gvir a ainsi déclaré qu’il fallait « couper l’électricité » au Liban; tandis que Bezalel Smotrich a expliqué « que pour chaque soldat israélien mort, dix immeubles à Beyrouth devaient être rasés ». La compétition électorale en Israël – qui paraît se résumer à un concours afin d’élire celui qui parviendra à commettre le plus de crimes en Palestine et au Liban – ainsi que cette impasse militaire, poussent Tel Aviv à l’escalade sur le terrain.
L’armée d’occupation a ainsi repris, cette semaine, une invasion terrestre au-delà de la « ligne jaune », et a pour objectif d’établir une « zone tampon » au-delà de cette démarcation. Un phénomène circulaire désormais habituel dans l’histoire d’Israël : une zone occupée est illégalement créée pour « protéger » une zone précédemment occupée, elle-même illégale.
La conflictualité sans fin dans laquelle s’engage Israël au Liban se double d’un projet politique très clair : fracturer et diviser, socialement et politiquement, le pays ; ainsi que discréditer le gouvernement de Beyrouth. Ce dernier se trouve dans une situation périlleuse. Coincé entre l’initiative militaire du Hezbollah sur laquelle il n’a pas la main, les menaces israéliennes d’anéantir toutes les infrastructures nationales s’il ne donne pas suffisamment de gages, ainsi que les pressions américaines, il s’est engagé dans la voie de négociations avec Israël, par l’intermédiaire de délégations à Washington.
Le président de la République Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam comptent sur ces négociations afin d’affirmer symboliquement leur souveraineté d’une part, et de parvenir à un accord mettant fin à l’agression israélienne d’autre part. Or, Tel Aviv, fidèle à son utilisation de la « diplomatie » comme théâtre couvrant l’avancée de faits militaires sur le terrain, utilise ce processus afin de gagner du temps au Sud-Liban. Son objectif semble de contraindre le gouvernement libanais à ouvrir une confrontation avec le Hezbollah – une option à laquelle le chef de l’armée libanaise, Rodolphe Haykal, se refuse, au nom de l’unité civile – et à l’aider, par le biais d’une coopération sécuritaire, dans sa contre-insurrection.
En somme, il s’agirait d’assigner aux autorités de Beyrouth le même rôle que ce à quoi a été réduite l’Autorité palestinienne en Cisjordanie. Une configuration également souhaitée par Washington, qui a récemment annoncé des sanctions, entre autres, contre des officiers de l’armée libanaise suspectés de « complaisance » avec le Hezbollah. En forçant le gouvernement libanais à des concessions sans qu’il n’obtienne rien en retour, tout en dévastant le pays, Israël applique contre lui la « doctrine Ramallah » qu’il avait déployée contre l’Autorité de Ramallah en Palestine : l’affaiblissement de l’interlocuteur internationalement reconnu comme légitime afin de bloquer toute solution politique.
Ceci participe à renforcer la popularité du Hezbollah, comme groupe capable de résister à l’ennemi sur le terrain, auprès de la communauté la plus exposée à la brutalité israélienne : les chiites. Une partie de ces derniers, qui perçoit la guerre en cours comme existentielle, conteste les choix du gouvernement libanais et l’accuse d’abandonner le Sud-Liban à la violence israélienne – dans un rapport similaire à celui qu’entretiennent les Palestiniens de Cisjordanie à l’égard de Mahmoud Abbas. Le Hezbollah, qui compte sur son allié iranien afin de l’inclure dans un cessez-le-feu total, mobilise d’ailleurs cette situation pour dépeindre ses adversaires domestiques comme des « traîtres » ou des « agents ».
L’affaiblissement des institutions et du gouvernement libanais n’est pas une « erreur de calcul » d’Israël, mais une stratégie consciente afin de fabriquer le chaos. Ajoutons que les déplacements forcés (on estime qu’1/5 de la population libanaise, en majorité les chiites, est déplacée), la guerre psychologique (les drones israéliens survolent en permanence tout le Liban), la polarisation du débat public, ainsi que la montée en puissance des rationalités sectaires voire miliciennes contribuent à fragiliser un contrat multiconfessionnel déjà fragile. Là encore, la division politique des Libanais est un but de guerre explicite, comme celui des Palestiniens l’a longtemps été.
La guerre d’agression que mène Israël contre le Liban s’inscrit dans un projet régional de prédation territoriale qui vise à créer, tout autour des frontières de l’État hébreu, des « no man’s land », soit des zones rasées, soumises à un nettoyage ethnique, occupées et militarisées. Les offensives israéliennes depuis deux ans et demi n’ont pas pour objectif prioritaire de vaincre un adversaire militaire, mais d’abord d’agir sur son environnement (par la destruction totale) et sa société civile (par les massacres, les déplacements forcés, l’empêchement de la reconstruction et du retour).
En ce sens, elles correspondent à ce que le sociologue israélien Baruch Kimmerling a appelé des guerres
« politicides », conduites contre la possibilité même d’une solution et de l’existence politiques des sociétés. Au Liban, un tel politicide associe une destruction brute du territoire à un affaiblissement volontaire du gouvernement de Beyrouth, au service d’une logique de guerre sans fin.
© 2026 Yaani Mentions légales.
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