Le 20 mars 2026, une image circule. Elle montre des soldats israéliens en train de détruire une statue de Jésus dans le sud du Liban, dans le village chrétien maronite de Debl, actuellement sous occupation israélienne.
Très vite, la photo suscite l’indignation. Les médias français, internationaux et israéliens s’en emparent, soulignant la contradiction entre cet acte et l’image de l’armée israélienne, souvent présentée comme « l’armée la plus morale du monde ». Cette fois, la destruction d’un symbole chrétien semble difficile à intégrer dans le récit dominant occidental et israélien.
Cette vague de réactions interroge. Pourquoi cet épisode suscite-t-il un tel choc alors que, depuis 33 mois, la guerre menée par Israël dévaste Gaza ? Pourquoi la mort de dizaines de milliers de Palestinien·nes, les bombardements au Liban et en Syrie, l’extension de la violence israélienne à l’ensemble de la région, ne provoquent-ils pas une indignation comparable ? Pourquoi faut-il la destruction d’une statue pour qu’un scandale médiatique mondial émerge soudainement ?
La réaction politique israélienne est immédiate. Netanyahou se dit « stupéfait et attristé » et condamne l’acte
« avec la plus grande fermeté ». Les soldats impliqués sont sanctionnés, condamnés à 30 jours de prison et relevés de leurs fonctions. Cette rapidité contraste avec le traitement habituel des crimes commis par l’armée israélienne. Elle révèle moins un sursaut moral qu’une nécessité de restaurer une image mise en danger.
Car ce qui est en jeu ici dépasse largement un acte isolé. Cet épisode entre en contradiction avec une représentation profondément ancrée en Occident : celle d’Israël comme membre naturel de la « civilisation judéo-chrétienne ». Dans ce récit, Israël n’est pas seulement un État allié : il devient un prolongement de l’Occident, supposément porteur des mêmes valeurs et engagé dans le même combat civilisationnel.
L’expression « civilisation judéo-chrétienne » est aujourd’hui omniprésente dans les discours politiques et médiatiques de droite et d’extrême droite. Sur CNews, en août 2025, le chroniqueur Kévin Bossuet affirmait ainsi que « le cœur de notre identité, c’est la civilisation judéo-chrétienne ». L’expression fonctionne comme une évidence politique. Pourtant, comme l’a montré l’historienne Sophie Bessis, il s’agit d’une construction récente et profondément idéologique.
Le concept fonctionne autant par exclusion que par inclusion. Il soude le judaïsme et le christianisme dans une même identité occidentale afin de mieux tracer une frontière avec le monde arabe et musulman, désormais présenté comme extérieur à cette civilisation. Ce n’est pas un hasard si cette notion s’impose politiquement au moment où l’islam devient, après la Guerre froide, le nouvel ennemi civilisationnel de l’Occident.
Bessis parle d’une véritable « imposture ». Pendant des siècles, l’Europe chrétienne s’est construite dans l’hostilité au judaïsme. L’idée d’une « civilisation judéo-chrétienne » masque cette longue histoire d’anti-judaïsme théologique et d’antisémitisme politique pour produire le récit d’une continuité civilisationnelle imaginaire.
Le sionisme chrétien, un courant théologico-politique qui occupe aujourd’hui une place centrale dans le protestantisme évangélique étasunien et dans la base électorale de Trump, en est une preuve tangible. Tout en revendiquant la défense d’une « civilisation judéo-chrétienne » contre la menace islamiste, les sionistes chrétiens professent une théologie profondément antisémite où les Juifs et l’État d’Israël ne servent qu’à précipiter la seconde venue du Christ. Le jour du jugement dernier, les Juifs devront se convertir au christianisme ou brûler en enfer.
Après le « judéocide » nazi, explique encore Sophie Bessis, cette réécriture prend une dimension centrale. Les prétentions universalistes de l’Europe sortent profondément discréditées par le crime commis au cœur même du continent. L’intégration symbolique des Juifs dans le récit occidental devient alors une manière, pour la chrétienté occidentale, de reconstruire une légitimité morale détruite par la Shoah. Soutenir Israël participe de cette reconstruction.
Mais cette logique produit aussi une autre conséquence : Israël doit rester innocent. Car si Israël apparaît comme un État colonial et criminel, alors c’est aussi le discours hégémonique européen construit après 1945 qui vacille. L’Europe a besoin qu’Israël demeure du côté de la civilisation pour préserver sa propre image.
C’est ce que révèle la déclaration de Christian Estrosi sur LCI en octobre 2024 : « Si Israël perd cette guerre, c’est nous qui perdons », ou encore l’affirmation de Stéphane Séjourné, ministre de l’Europe et des Affaires Etrangères : « Accuser l’État juif de génocide, c’est franchir un seuil moral » à l’Assemblée nationale en janvier 2024.
C’est ce mythe judéo-chrétien qui structure le double standard occidental sur Israël. Tant qu’Israël incarne la démocratie libérale, le « rempart contre le fanatisme » ou l’avant-poste occidental au Moyen-Orient, ses violences peuvent être relativisées, justifiées ou rendues invisibles. Mais lorsque l’État israélien s’attaque à un symbole chrétien, la contradiction devient soudainement impossible à ignorer.
L’indignation ne surgit pas d’une soudaine conscience morale. Elle surgit d’une contradiction interne au récit dominant. Israël est censé protéger cette civilisation judéo-chrétienne, pas en détruire les symboles. C’est le gardien du temple qui abîme le temple.
Cet épisode ne révèle donc pas seulement quelque chose de la politique israélienne. Il révèle surtout les cadres à travers lesquels cette politique est perçue, interprétée et hiérarchisée en Occident. La destruction d’une statue devient un scandale mondial là où la destruction massive de vies humaines, y compris chrétiennes, continue d’être relativisée, justifiée ou invisibilisée. Il révèle les conditions dans lesquelles certaines violences deviennent visibles, tandis que d’autres restent politiquement acceptables.
© 2026 Yaani Mentions légales.
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