samedi 8 août 2026

En finir avec les mythes du narratif sioniste : « Israël n’est pas une construction coloniale puisqu’il n’y a pas de métropole »

Cet argument n’a rien de nouveau : il est récurrent dans les écrits d’intellectuels sionistes cherchant à masquer le caractère colonial du mouvement sioniste et de la création d’Israël. Pour tenter d’y parvenir, il faut feindre d’ignorer les travaux scientifiques sur le colonialisme de peuplement (settler colonial studies), au profit d’une approche unique et systématique de toutes les situations coloniales. On vous explique.

Sur le plan analytique, il est essentiel de distinguer deux formes de colonialisme : le colonialisme « classique » d’exploitation et le colonialisme de peuplement.

Le colonialisme « classique », aussi appelé colonialisme de métropole, se définit par l’exploitation économique d’un territoire par une métropole dans une logique d’extraction de ses ressources. La population autochtone est utilisée comme une main d’œuvre exploitable à souhait par le travail forcé, dans le seul objectif d’enrichir la métropole. La métropole exerce un lien de subordination direct et institutionnalisé sur sa colonie. Cette situation n’implique pas l’absence d’installation de populations coloniales sur le territoire colonisé, mais la nature de cette installation est très différente.

Le colonialisme de peuplement se caractérise par l’élimination et le remplacement de la population autochtone par un collectif de colons exogènes, qui, à terme, constitue un corps politique autonome sur le territoire conquis. Il a précisément pour conséquence la mise à distance de la métropole : les colons cherchent à effacer complètement la question coloniale, dans la mesure où ils cherchent à s’indigéniser, à se présenter comme les habitant·es légitimes du territoire conquis. Ce processus d’auto-indigénisation des colons est appelé redwashing.

L’exemple historique de l’Algérie française est particulièrement parlant : les colons ont développé des intérêts politiques et une identité propre. Iels se sont ainsi plusieurs fois opposé·es aux politiques de la métropole, notamment celles visant à encourager la participation politique des musulman·es.

La logique sous-jacente est donc l’élimination de la population autochtone (et non pas la simple exploitation des ressources) dans l’objectif de la remplacer par une autre population. C’est d’abord ce processus d’auto-indigénisation de la population coloniale qui caractérise le colonialisme de peuplement, non pas l’existence d’une métropole. L’anthropologue Patrick Wolfe, pionnier des études sur le colonialisme de peuplement, le résume ainsi : « Les colons visant le peuplement viennent pour rester : l’invasion est une structure et non un événement ».

La relation entre métropole et colonie dans une situation de colonisation de peuplement est donc complexe et changeante, mais cette autonomisation ne remet pas en cause le statut de colons de celles et ceux qui sont venu·es coloniser une terre qui ne leur appartenait pas.

Dans le cas de la colonisation de la Palestine, à l’instar de l’Amérique du nord, de l’Australie ou de la Nouvelle-Calédonie, il y a bien une population non autochtone, venue d’Europe, du continent américain, du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord, qui a remplacé une population déjà existante – les Palestinien·nes. En réclamant son indigénité en Palestine, cette population non autochtone a procédé à un nettoyage ethnique du peuple autochtone – la Nakba de 1947-1949.

Cette colonisation a été orchestrée par le mouvement sioniste, émanation du monde occidental – et plus particulièrement de l’expansionnisme britannique –, et n’aurait jamais pu se réaliser sans l’aide conséquente apportée par des fondations ou des philanthropes occidentaux. De plus, certain·es chercheur·es soulignent les liens forts entre colonialisme sioniste et impérialisme occidental, renforçant ainsi la pertinence de ce paradigme : Israël est un produit de l’expansion européenne au Proche-Orient et a toujours pu compter sur l’appui logistique d’États occidentaux désireux d’étendre leurs visées impérialistes dans la région.

D’autres nient les liens entre le caractère colonial d’Israël et l’impérialisme britannique du début du XXème siècle, mais cela ne peut pas servir d’argument pour réfuter le caractère colonial d’Israël. En effet, le colonialisme de peuplement est caractérisé par le remplacement d’une population par une autre, et par l’auto-indigénisation de la population coloniale, non pas par l’existence d’une métropole. Ainsi, la sociologue Rachel Busbridge qualifie le mouvement sioniste de « colonialisme de peuplement sans métropole, guidé par un nationalisme diasporique et un désir d’exclusivité raciale ». 

Israël est une construction coloniale, et ce même en l’absence d’une métropole clairement identifiable. Le génocide des Palestinien·nes à Gaza, le régime d’apartheid, ainsi que la violence et l’injustice subies quotidiennement par les Palestinien·nes ne sont que le résultat de cette colonisation. Dès lors, seul le démantèlement de l’ordre colonial israélien permettrait la justice et la dignité pour le peuple palestinien.

Pour aller plus loin :
« Le colonialisme sioniste en Palestine », Fayez Sayegh (1966)
« Israel and Settler society », Lorenzo Veracini (2006)
« Settler colonialism and the elimination of the native », article de Patrick Wolfe (2006)
« Conceptualiser la colonialité d’Israël, retour sur la trajectoire d’une analyse polémique », article de Michael Seguin (2016)
« Israel-Palestine and the Settler-Colonial ‘Turn’ », article de Rachel Busbridge (2018)
« Gaza, une guerre coloniale », ouvrage coordonné par Stéphanie Latte-Abdallah et Véronique Bontemps (2025)
« Le paradigme du colonialisme de peuplement : un tournant épistémologique ? », article de Caterina Bandini et Marion Lecoquierre (2025)