Parmi les mythes du narratif sioniste revient l’idée récurrente qu’avant la création de l’État d’Israël, la Palestine était une terre sans peuple, que les Palestinien.nes n’existaient pas en tant que peuple, ou tout du moins, ne se reconnaissaient pas en tant que nation palestinienne. Qu’en est-il réellement ? Commençons par rappeler que la Palestine a été continuellement peuplée depuis des millénaires. La ville palestinienne de Jéricho est par exemple habitée depuis 9 000 ans av. J.-C, soit l’une des cités les plus anciennes au monde.
Sous l’Empire ottoman (XVI-XIXèmes siècles), les registres de propriété foncière documentent parfaitement la présence en Palestine de familles enracinées depuis des siècles. C’est par exemple le cas des Abū Ġazālah de Naplouse, dynastie de médecin pieux, ayant répandu ses connaissances dans l’ensemble du Levant. Les Khalidi de Jérusalem ont maintenu un statut de spécialistes du droit islamique, ayant ainsi une place proéminente au sein du système de justice. Ou les Nusseibeh, plus vieille dynastie musulmane de Jérusalem, gardienne des clés de l’Église du Saint Sépulcre (lieu le plus saint du christianisme) depuis le VIIème siècle.
Ainsi, à la fin du XIXème siècle, les habitant.es de Palestine, qu’ils soient chrétiens, juifs ou musulmans, se reconnaissent dans une identité propre, à la fois par la langue dialectale, la culture (artisanat, broderie, chants…), la gastronomie ou l’attachement à des lieux : Jaffa, Al-Qods (Jérusalem), Bethleem, Nazareth, Al-Khalil (Hébron), Jéricho, etc. Ces éléments de la culture palestinienne ont notamment été répertoriés par l’ethnologue Sharif Kanaana. Du point de vue de l’identité politique, la dynamique est régionale : plusieurs études soulignent en ce début du XXème siècle l’attachement des habitant.es de la région de Palestine à être partie prenante d’un vaste ensemble comprenant les actuels Jordanie, Liban et Syrie.
Dès les premiers congrès du mouvement sioniste, l’existence d’une population sur la terre de Palestine n’est pas ignorée. Entre autres exemples, lors du VIIème Congrès qui se tient en 1905 à Bâle, Yitzhak Epstein interpelle l’assistance: « Il y a sur notre terre bien aimée, une nation entière, qui l’occupe depuis des centaines d’années et n’a jamais envisagé de la quitter ». Les réponses ne tardent pas : ce qui est questionné n’est pas l’existence de cette population mais la légitimité de son droit à la souveraineté. À partir d’une lecture de la Bible comme un cadastre, les sionistes partent du principe qu’ils « reviennent » sur la terre de leurs ancêtres. Dès lors, que celle-ci soit vide ou habitée demeure secondaire puisqu’ils se considèrent comme les propriétaires légitimes.
Ainsi, l’écrivain et militant sioniste Moshé Smilansky déclare : « Ou la terre d’Israël appartient, d’un point de vue national, aux Arabes qui s’y sont installés à une époque récente, et dès lors, nous n’avons pas à nous y trouver et il nous faut dire clairement : la terre de nos pères est à jamais perdue; [ou bien] la Terre d’Israël nous appartient, à nous le peuple juif, et si tel est le cas, nos intérêts nationaux ont la préséance sur tout autre. […] Un seul pays ne peut servir de patrie à deux peuples ».
À l’instar de la colonisation des Amériques ou de l’Afrique, le redécoupage par les puissances européennes des régions conquises produit de nouvelles réalités politiques : les populations se sentent liées par le partage de conditions socio-politiques communes, en l’occurrence celle de faire face à une invasion et une domination coloniale. La France et le Royaume-Uni nourrissent ainsi d’autres dynamiques nationales.
Dès lors, être Palestinien.ne prend une nouvelle forme, qui se singularise des autres peuples de la région. Celle d’une population doublement menacée dans sa souveraineté et son droit à l’autodétermination, par le mandat britannique d’une part, et par le projet colonial et nationaliste sioniste d’autre part. Face à la solidification de l’identité nationale et politique palestinienne, le colonialisme de peuplement sioniste devait opérer un véritable renversement de l’histoire : remplacer la population habitant la terre convoitée, tout en blanchissant ses crimes et faire reconnaitre sa légitimité en affirmant son « autochtonie » en terre de Palestine.
Ainsi, en plus de l’expulsion et de l’expropriation des Palestinien.nes en 1948, la colonisation sioniste s’est également appropriée de nombreux éléments de la culture palestinienne, à l’instar de la cuisine (e.g. hoummous, falafels), de certains termes du dialecte arabe palestinien ou de la toponymie des lieux. Le « Naming Committee », organisme créé dès 1925 par le Fonds National Juif pour hébraïser les noms des lieux, est pleinement mobilisé au lendemain de la création d’Israël. Jusqu’en 1951, plus de 560 lieux de Palestine sont renommés sur l’ensemble du territoire : cours d’eau, vallées, forêts, montagnes, plaines, etc.
La consolidation de l’identité nationale palestinienne passe aussi par la construction d’une mémoire collective transmise à travers les générations, en dépit de leur fragmentation, pour maintenir la Palestine vivante. Un récit national qui permet de structurer des valeurs et des principes politiques pour lier les Palestinien.nes entre eux, où qu’ils se trouvent et indifféremment de leur condition socio-politique : droit à l’autodétermination, à la résistance, au retour pour les réfugiées, à Jérusalem comme capitale de la Palestine…
Le colonialisme de peuplement, quels que soient les exemples étudiés à travers l’histoire et les continents, ne cherche pas à faire corps avec la terre et le paysage. C’est un processus qui remodèle selon ses propres et uniques intérêts de conquête et de remplacement de la société autochtone : déplacement forcé, destruction, expropriation, construction marquant une rupture avec l’architecture traditionnelle locale… Soixante-dix-sept ans plus tard, nous assistons à la destruction totale de Gaza, ville multi-séculaire, par une armée israélienne aux ordres du même processus colonial.
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