Depuis le déclenchement de la guerre génocidaire contre les Palestinien.es de Gaza par Israël, nombreux sont ceux à avoir alerté sur le risque d’une famine généralisée à Gaza qui entraînerait la destruction du peuple palestinien dans l’enclave.
Aujourd’hui, nous y voici : la famine est installée partout à Gaza, elle est une arme de guerre utilisée délibérément par Israël et elle aboutit au quotidien à la mort lente et atroce de Palestinien.es, qui n’épargne ni les enfants, ni les nourrissons, ni les femmes, ni les personnes âgées. Quelques éléments :
– Selon l’OMS, l’ensemble des Palestiniens de Gaza, soit 2,3 millions de personnes, « fait face à une pénurie alimentaire prolongée » ;
– 500 000 personnes sont en situation de malnutrition aiguë, affamées, « confrontées à la maladie et à la mort » ;
– Pour l’ONU, il s’agit « d’une des pires crises alimentaires au monde » qui se déroule « sous nos yeux ».
I – La schizophrénie israélienne : « Pas de famine ! » / « Affamez-les ! »
« Personne ne nous laissera affamer deux millions de civils à mort, même si cela peut sembler juste et moral. »
(Bezalel Smotrich, ministre des Finances, 5 août 2024)
« Il n’y a personne qui a faim à Gaza, pas même un seul enfant. C’est dommage que vous relayiez ce mensonge, personne ne manque de rien. »
(Amit Halevi, député du Likud, 9 mai 2025)
« Nous n’avons aucune obligation légale de leur fournir de la nourriture. Ceux contre qui tu te bats ont assez à manger. Je ne comprends pas depuis quand on doit automatiquement accorder une aide à ceux qui nous combattent. Où est-ce que c’est écrit dans le droit international ? »
(Itamar Ben Gvir, ministre de la Sécurité nationale, 5 mai 2025)
La famine à Gaza met en lumière la schizophrénie du discours israélien. D’un côté, les autorités nient l’existence même de la famine, malgré les images, les données, les constats des juridictions internationales et les alertes désespérées des Nations Unies et des ONG. De l’autre, certains responsables appellent ouvertement à affamer encore plus la population palestinienne. Les intentions génocidaires sont aujourd’hui plus évidentes que jamais.
N’oublions pas que si ces intentions sont clairement exprimées dans le champ politique israélien, un phénomène similaire se manifeste dans la société israélienne, comme en témoignent les sondages. Selon une enquête publiée le 10 juin dernier, 64 % des Israélien.es se déclarent tout à fait d’accord avec l’affirmation selon laquelle « il n’existe pas de civils innocents à Gaza ». Parmi les électeurs de la coalition, ce chiffre atteint 87 %. Chez les personnes se disant de droite mais ne soutenant pas le gouvernement, ils sont 73 %. Du côté des électeurs des partis centristes : 67 %. Même parmi celles et ceux qui se définissent comme de gauche, 30 % se disent pleinement d’accord avec cette affirmation (Achord, 10 juin 2025).
Affirmer qu’il n’y a aucun civil innocent à Gaza revient, plus précisément, à considérer que tous les habitant.es sont des cibles légitimes des massacres et de la famine orchestrés par l’armée israélienne depuis le début du génocide. Comme le dit la députée du Likud, Tali Gotlib, le 6 mai 2025 : « Y a-t-il un Juste parmi les nations à Gaza dont je n’aurais pas entendu parler ? À Gaza, il n’y a aucun civil innocent : tout le monde est impliqué. Pour l’instant, il ne faut leur donner ni une miette ni un grain, et je suis prête à être citée dans le monde entier. Quel pays nourrit ses ennemis ? ». Par ailleurs, selon un sondage publié le 21 mai 2025, la majorité des Israélien.es – 54 % – s’oppose à l’entrée de l’aide humanitaire à Gaza, y compris 39 % des électeurs de l’opposition (Walla).
II – L’utilisation de la famine au service de l’effacement du peuple palestinien
Il faut comprendre que la famine, utilisée ici comme arme de guerre, sert un objectif stratégique : mener à bien un projet de nettoyage ethnique et de disparition du peuple palestinien de cette zone.
L’utilisation de la famine comme arme de guerre par Israël n’est pas nouvelle et s’inscrit dans une stratégie délibérée mise en œuvre de longue date et qui atteint aujourd’hui un degré sans précédent. Dès l’imposition du blocus total contre Gaza en 2007, des responsables israéliens affirmaient calculer le nombre de calories autorisées dans l’enclave afin de maintenir la population au seuil minimum de subsistance. Cette instrumentalisation méthodique de la privation alimentaire constitue l’un des moyens les plus cruels employés par la puissance occupante israélienne pour détruire, en tout ou en partie, le peuple palestinien de Gaza en tant que groupe. L’objectif affiché est clair : soumettre intentionnellement les Palestinien.es de Gaza à des conditions d’existence telles qu’elles entraînent leur destruction physique, totale ou partielle – ce qui correspond à l’un des cinq actes constitutifs du crime de génocide définis par la Convention de 1948.
Sur le plan juridique, la stratégie de destruction par la faim constitue à la fois un crime de guerre, un crime contre l’humanité et un acte de génocide. Dès novembre 2024, la Cour pénale internationale a expressément reconnu que le fait que Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant (alors ministre de la Défense) décident « d’affamer délibérément des civils comme méthode de guerre » constitue un crime de guerre. Ce chef d’accusation figure parmi les charges retenues contre ces deux dirigeants israéliens, visés par des mandats d’arrêt de la CPI.
Dans l’Affaire du génocide (Afrique du Sud c. Israël), la Cour internationale de Justice a reconnu à trois reprises l’ampleur de la catastrophe humanitaire dans la bande de Gaza. Dès mars 2024, elle constatait « les niveaux sans précédent d’insécurité alimentaire auxquels sont confrontés les Palestiniens » de Gaza. S’appuyant sur les obligations qui incombent à Israël en vertu de la Convention contre le génocide, la Cour ordonnait à la puissance occupante de prendre « toutes les mesures nécessaires et effectives pour veiller sans délai (…) à ce que soit assurée, sans restriction et à grande échelle, la fourniture par toutes les parties intéressées des services de base et de l’aide humanitaire requis de toute urgence, notamment la nourriture ». Les décisions de la Cour sont obligatoires. Pourtant, loin de s’y conformer, Israël a choisi non seulement de les ignorer, mais d’aggraver ses violations des obligations découlant de la Convention sur le génocide.
III – Des bébés meurent de faim ? Cela n’aura d’importance que si les Occidentaux décident que cela en a
Or, malgré « l’utilité stratégique » que représente pour Israël le recours à la famine, cette méthode pose un problème majeur : celui de la hasbara, la propagande israélienne. C’est Benjamin Netanyahou lui-même qui en a reconnu les limites, justifiant une légère ouverture à l’aide humanitaire non par souci des populations civiles, mais par calcul politique : « Nous ne pourrons pas faire face à des images de famine de masse devant les Américains » (19 mai 2025).
Ce malaise transparaît autant dans le discours des membres de la coalition gouvernementale que dans celui de l’opposition. Un bon exemple en est la déclaration de Yair Lapid, ancien Premier ministre et chef du parti d’opposition centriste Yesh Atid, le 20 mai 2025 : « L’idée que des Juifs puissent parler ouvertement de laisser mourir de faim des enfants – ce n’est pas juif ». Il ajoute ensuite que les messages partagés par certains membres du gouvernement, qui s’opposent à la décision de Netanyahu d’élargir l’aide humanitaire à Gaza et appellent à son refus, « sont un désastre », car témoignent « d’un échec total de la politique étrangère » (Radio 103 fm). La préoccupation principale de Lapid porte sur l’image projetée au monde, non sur le crime contre l’humanité que représente la famine. Il affirme clairement que ce qui n’est pas moral — ou, pour lui, pas juif — c’est de parler ouvertement d’affamer les Palestinien.es. Ainsi, ce qui pose problème dans l’opposition à l’entrée de l’aide humanitaire n’est pas, encore une fois, la famine elle-même, mais bien les répercussions sur la politique étrangère du pays.
Car il faut bien le comprendre : ce ne sont pas les images d’enfants et de bébés mourant de faim qui dérangent les responsables politiques israéliens, ni les vidéos montrant des milliers de Palestinien.es suppliant pour un sac de farine, ni même leurs appels à l’aide après plusieurs jours sans manger. Ce qui les préoccupe réellement, c’est la manière dont ces images, ces vidéos et ces témoignages sont perçus à l’étranger — au risque d’ébranler le récit de « l’unique démocratie du Moyen-Orient » ou d’« armée la plus morale du monde ».
Pourtant, plus le temps passe, plus la crainte des Israéliens d’un retournement de l’opinion internationale semble infondée. Quelle que soit l’ampleur de la famine – qui, selon l’UNRWA, a déjà coûté la vie à 69 nourrissons – aucun des pays occidentaux, pourtant si prompts à se présenter comme les défenseurs des droits humains et les
« garants du monde libre », ne réagit. Pire encore, leur complicité dans le génocide israélien en cours se révèle chaque jour un peu plus au grand jour. Le 16 juillet 2025, l’Union européenne a ainsi renoncé à suspendre l’accord d’association qui la lie à Israël, malgré sa reconnaissance du non-respect par Israël des droits humains les plus fondamentaux en Palestine.
Cette complicité occidentale offre à Israël les conditions nécessaires pour achever son projet initial, mis en oeuvre dès 1948 : l’effacement du peuple palestinien de sa propre terre, la Palestine.
© 2026 Yaani Mentions légales.
© 2026 Yaani Mentions légales.