La majorité des Juifs israéliens souhaitent l’expulsion des Palestiniens de Gaza, mais aussi celle des Palestiniens citoyens d’Israël

Alors que les médias occidentaux, ainsi que certaines personnalités publiques proches de la gauche sioniste, s’efforcent de dessiner le portrait d’une société juive israélienne à la fois démocratique et pacifiste — affirmant que la majorité des Israéliens ne souhaite que la paix et la démocratie, et rejetant la responsabilité de la guerre sur un gouvernement de droite et d’extrême droite supposément déconnecté du peuple — un sondage récént commandé par une université américaine révèle une toute autre réalité. 

Ce sondage, réalisé en hébreu et présenté dans le journal Haaretz le 22 mai 2025, a été conduit par deux chercheurs israéliens, Tamir Sorek et Shay Hazkani. L’un d’eux a interrogé un échantillon de 1 005 Juifs israéliens, répartis selon quatre affiliations religieuses : les laïcs ; les massortim (traditionnels), qui se situent entre la laïcité et la religion, observant certaines lois et rites juifs non par foi, mais par attachement à une tradition familiale devenue aussi un marqueur d’identité nationale ; les religieux ; et les ultra-orthodoxes.

En règle générale, dans le paysage politique israélien — bien que cette tendance doive être nuancée — plus on est religieux, plus on tend à voter à droite.

Une part importante des ultra-orthodoxes échappe toutefois à cette logique. Non seulement leur agenda économique est souvent associé à la gauche, mais leur positionnement idéologique repose aussi sur une objection de principe à l’existence de l’État d’Israël en tant qu’entité politique juive avant la venue du messie. Bien que certains continuent de rejeter le fondement même de l’État, beaucoup vivent en son sein, bénéficiant de divers privilèges en tant que Juifs et ultra-orthodoxes. Avec le temps, certains courants ultra-orthodoxes se sont rapprochés du nationalisme juif. C’est le cas des « Hardalim », un groupe mêlant ultra-orthodoxie et nationalisme religieux.

Les premières questions du sondage portent sur ce que pensent les Juifs israéliens de l’avenir des Palestiniens de Gaza et confirment ce que révélaient déjà des enquêtes précédentes : 82 % estiment que les Palestiniens doivent être expulsés de la bande de Gaza. Dans le détail : 70 % des laïcs, 91 % des massortim, 90 % des religieux et 97 % des ultra-orthodoxes partagent cette opinion. On peut formuler l’hypothèse qu’une part importante des ultra-orthodoxes interrogés dans ce sondage appartiennent à la mouvance nationaliste ultra-orthodoxe.

Ces mêmes tendances étaient déjà apparues au lendemain de l’annonce par Donald Trump, en février 2025, de son projet de transformer Gaza en une « Riviera », après l’avoir « vidée » de force de ses habitants palestiniens. Selon un sondage de la chaîne 12, 69 % des personnes interrogées se disaient favorables, 18 % opposées, et 13 % indécises. Parmi les électeurs de la coalition gouvernementale, composée de partis de droite et d’extrême droite, le taux d’approbation atteignait 90 %.  Du côté de l’opposition, les résultats étaient tout aussi explicites : 58 % des électeurs se déclarent également favorables à l’expulsion des Palestiniens de Gaza. 

L’enquête de Sorek et Hazkani révèle aussi que, malgré des différences dans leur rapport à la religion juive, une grande partie des personnes interrogées interprètent ce qu’elles perçoivent comme une guerre en des termes bibliques. Ainsi, 47 % d’entre elles considèrent légitime l’idée selon laquelle, lorsqu’elle conquiert une ville ennemie, l’armée israélienne devrait agir comme les Israélites lors de la prise de Jéricho sous la direction de Josué, c’est-à-dire en tuant tous ses habitants — une position partagée par 31 % des répondants laïcs. Par ailleurs, 65 % estiment qu’il existe aujourd’hui une incarnation contemporaine d’Amalek, figure biblique de l’ennemi archétypal d’Israël, associée dans la tradition juive à une menace existentielle devant être éliminée sans compromis. Parmi eux, 93 % jugent encore pertinent le commandement d’ « effacer la mémoire d’Amalek » face à cette incarnation moderne. 

Les deux auteurs soulignent un fait majeur : parmi les hommes de moins de 40 ans — soit le principal groupe de réservistes actuellement mobilisé à Gaza — seuls 9 % rejettent les idées d’expulsion et de massacre qui leur ont été soumises dans le cadre du sondage.

Mais ce sondage ne se limite pas à révéler les positions des Juifs israéliens sur les Palestiniens de Gaza. Il va plus loin, en posant ce que ses auteurs qualifient de « questions impolies », rarement abordées dans les enquêtes d’opinion menées en Israël. L’une d’elles concerne les Palestiniens citoyens d’Israël – ces 1,7 million de personnes descendantes des quelque 150 000 Palestiniens qui, en 1948, ont réussi à rester sur leurs terres après les expulsions massives de la Nakba. Bien qu’ayant obtenu la citoyenneté israélienne, ces citoyens ont vécu pendant dix-huit ans sous régime militaire, puis sous un régime se voulant démocratique, mais où, malgré des droits politiques formels, ils sont distingués par la loi en matière foncière, de statut civil, et dans d’autres domaines.

À la question de savoir s’ils soutiendraient l’expulsion forcée des Palestiniens citoyens d’Israël, 38 % des Juifs israéliens séculiers ont répondu favorablement, tout comme 65 % des massortim, 68 % des religieux, et 91 % des ultra-orthodoxes. Fait tout aussi significatif : parmi les répondants de moins de 40 ans, toutes tendances religieuses confondues, 66 % se disent également favorables à une telle expulsion.

Ces chiffres sont particulièrement révélateurs, surtout lorsqu’on se souvient que les soutiens étrangers d’Israël insistent souvent sur le statut égalitaire des Palestiniens citoyens de l’État pour défendre le caractère démocratique du régime. Non seulement ces discours ignorent les nombreuses distinctions légales entre Juifs – citoyens de première zone – et Palestiniens – citoyens de seconde zone –, mais ils passent également sous silence cette réalité mise en lumière par le sondage : une part importante de la population juive israélienne ne considère pas les Palestiniens citoyens comme des égaux, ni même comme de « vrais » Israéliens – et, plus encore, souhaite leur expulsion.

Thread effectué en collaboration avec Géopolitiquons.