Par Caterina Bandini, membre du comité de rédaction, docteure en sociologie de l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales) et attachée temporaire d’enseignement et de recherche à l’Université de Lille et au Ceraps, et Thomas Vescovi, membre du comité de rédaction, doctorant en science politique à l’ULB (Université Libre de Bruxelles) et à l’EHESS.
Alors même que la guerre génocidaire suit son cours dans la bande de Gaza, les chancelleries occidentales s’activent pour envisager le retour d’un potentiel « processus de paix ». À l’échec patent de la solution à deux États, l’idée binationale se réinvite dans le débat intellectuel, mais sans que ses contours ne soient toujours bien appréhendés. Et il demeure une question centrale : qui y est favorable au Proche-Orient ?
En 2011, un ouvrage collectif coordonné par le journaliste et historien Dominique Vidal proposait de répondre à la problématique récurrente « un ou deux États ? » en convoquant un large panel d’expert·es. Entre l’effondrement du « processus d’Oslo » et l’équilibre démographique entre Arabes et Juif·ives de la mer Méditerranée au Jourdain, différentes raisons justifiaient, d’après l’auteur, le « come-back politique » de l’idée d’un seul État binational.
Si la Première Guerre israélo-arabe de 1948, puis le « processus de paix » des années 1990 ont fait de la séparation des deux peuples le paradigme d’une paix durable, des individus et des organisations au sein des deux sociétés n’ont jamais cessé de défendre une alternative commune. État unique, État confédéral, État binational : les projets politiques diffèrent, mais se rejoignent sur deux points. D’abord, la volonté de dépasser le paradigme de la séparation entre Palestinien·nes et Israélien·nes. Ensuite, la recherche d’une formule qui puisse assurer à tou·tes les citoyen·nes vivant entre la Méditerranée et le Jourdain des droits égaux, individuels et collectifs, quels que soient leur nationalité et leur religion.
Une utopie juive pour empêcher la partition
L’idée binationale défend l’affirmation du droit à l’autodétermination nationale aussi bien pour les Palestinien·nes que pour les Juif·ives sur l’ensemble du territoire de la Palestine historique. L’idée est déjà au cœur du sionisme culturel, spirituel et humaniste qui se développe au sein de certains cercles juifs d’Allemagne à la fin du XIXe siècle, puis en Palestine mandataire, et qui insiste sur la nécessité d’une entente arabo-juive sur l’ensemble du territoire.
La formation d’un idéal d’entente au Levant est presque concomitante à l’arrivée des premier·ères colons sionistes, à la fin du XIXe siècle. Parmi elles et eux, certain·es sont pétri·es du socialisme européen et russe (notamment au cours de la deuxième alya, 1903-1914), et espèrent se libérer de l’antisémitisme par la création, en Palestine, d’une société égalitaire. Toutefois, comme la majeure partie des gauches européennes, ces militant·es juif·ives sionistes sont imprégné·es d’un imaginaire colonial et orientaliste. Leur socialisme s’associe à un nationalisme qui envisage la nation comme un groupe fondé sur l’unité du sang, et ne s’intéresse donc qu’à la société juive. Ce positionnement se retrouve notamment en 1901 au sein du Po‛ale Tzion (« travailleurs de Sion »), parti fondé suite au rejet du sionisme par l’Union générale des travailleurs juifs de l’Empire russe. Mais il est incarné véritablement par le Mapai (mifleget po‛alei ‘Eretz Isra’el, « parti des travailleurs de la Terre d’Israël »), l’ancêtre du parti travailliste israélien fondé en 1930, dont l’un des slogans était : « De la classe au peuple ».
Une frange radicale pointe du doigt la contradiction inhérente à ce « sionisme de gauche » qui repose davantage sur des intérêts ethniques que de classe. Ainsi, dès 1919, le Parti social-démocrate des ouvriers juifs d’Eretz Israel, section levantine du Po‛ale Tzion, voit une partie de ses militant·es former le Parti des travailleurs socialistes, qui devient peu après le Parti communiste, et demander son rattachement à la IIIe Internationale. La nouvelle organisation, qui compte une centaine de militant·es, estime qu’être marxiste impose d’œuvrer en faveur de l’union des prolétaires arabes et juif·ives. Daniel Auerbach, Joseph Berger-Barzilai, Leopold Trepper symbolisent cette première ligne de militant·es juif·ives, en Palestine, pointant le caractère réactionnaire du projet sioniste dans une terre peuplée très majoritairement de non-Juif·ives.
Certaines figures du premier Parti communiste de Palestine se ressemblent dans leurs trajectoires politiques : il s’agit de militant·es qui ont rejoint la Palestine en tant que sionistes, le plus souvent membres actif·ives de HaShomer HaTzair (« Le jeune gardien »), une des plus grandes organisations sionistes de jeunesse créée dans les années 1910 autour des valeurs du scoutisme et du socialisme. Celle-ci représente l’aile la plus à gauche du mouvement sioniste, initialement partisane d’un seul État pour tou·tes les habitant·es de la Palestine. Face à ce courant, David Ben Gourion ou Yitzhak Ben-Zvi, qui seront respectivement Premier ministre et Président de l’État d’Israël, s’imposent à la tête du sionisme de gauche, dit travailliste.
En 1925, le philosophe juif Martin Buber développe aux côtés des intellectuels Gershom Sholem, Arthur Ruppin et Hugo Bermann, entre autres, l’organisation juive Brit Shalom (« alliance de paix ») afin de promouvoir la compréhension entre Arabes et Juif·ives en vue d’une vie commune sur la « Terre d’Israël » et ce, dans un esprit de complète égalité des droits politiques entre les deux entités. Brit Shalom soutient ainsi la création d’un État binational au sein duquel les deux peuples devraient jouir de droits totalement égaux. Buber, comme Hannah Arendt par la suite, plaide même pour une « fédération du Proche-Orient ».
Des idées dans l’air du temps puisqu’en 1923, au moment où le Mandat britannique prend effet, les autorités mandataires n’excluent pas la fondation d’un régime binational doté d’un corps législatif unique dont les membres devraient être élu·es sur une base confessionnelle proportionnellement à la taille de leur communauté d’appartenance (donc, à l’époque, avec une majorité musulmane). Ce projet est abandonné par les Britanniques d’abord au moment de la révolte de 1929, puis définitivement avec la Grande révolte arabe de 1936 au profit de la partition, mais reste dans l’imaginaire de certains hauts fonctionnaires du Mandat.
Au sein de la population juive de Palestine, le lobbying en faveur de l’option binationale se poursuit. Cependant, les binationalistes se confrontent à une fin de non-recevoir côté arabe, où cette option est perçue comme une ouverture aux prétentions sionistes sur la Palestine par la reconnaissance de l’existence d’un groupe national juif. Les représentants palestiniens plaident en faveur d’un État arabe unique sur toute la Palestine rassemblant l’ensemble des communautés religieuses. C’est notamment ce qu’ils expliquent lors des auditions de la Commission Peel en 1937.
Parallèlement, entre l’extermination des Juif·ives en Europe et la montée des tensions en Palestine, le mouvement sioniste se renforce et parvient à rallier de nombreux·ses binationalistes et communistes. En 1942 à New York, Ben Gourion obtient, lors de la Conférence extraordinaire du mouvement sioniste, le ralliement définitif de l’ensemble du mouvement au projet d’État juif comme seule et unique solution à poursuivre. Étant démographiquement deux fois plus nombreux·ses, les Palestinien·nes ne prêtent aucune crédibilité aux projets de partition de leur terre, allant même jusqu’à boycotter les auditions du Comité spécial des Nations unies sur la Palestine (Unscop), mis en place en 1947 et qui finira par trancher un projet hasardeux, inégalitaire et injustifié de partage du territoire. Pour le Haut-comité arabe de Palestine, la seule solution viable reste la formation d’un État arabe unique sur toute la Palestine, où les droits civiques et religieux de l’ensemble des habitant·es seraient garantis, mais sans reconnaître une souveraineté nationale juive distincte. Une position réaffirmée lors de la médiation Bernadotte en mai-juin 1948.
Après 1948, la marginalisation du binationalisme
Entre la Première Guerre israélo-arabe et la création de l’État d’Israël sur 78 % de la Palestine historique, l’ensemble des organisations juives alternatives à l’hégémonie sioniste se trouvent marginalisées.
Côté palestinien, au choc de la Nakba succède celui de la fragmentation du peuple entre camps de réfugié·es à l’intérieur et à l’extérieur de la Palestine ou en territoires conquis par les pays arabes, et soumission à la loi martiale pour celles et ceux qui passent sous souveraineté israélienne. C’est pourtant depuis l’exil que les Palestinien·nes opèrent leur retour dans les pages de l’Histoire. En 1964 est publiée la Charte nationale de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), qui rassemble la grande majorité des Palestinien·nes. La partition du territoire y est catégoriquement refusée au profit d’un État arabe où les « Juifs d’origine palestinienne » vivraient à égalité.
Au lendemain de la Guerre de 1967, entre l’occupation et les prémices d’une colonisation des Territoires conquis par l’armée israélienne, la souveraineté d’Israël s’impose de fait sur l’ensemble de la Palestine historique. Quelques groupes, comme l’Organisation socialiste israélienne, plus connue sous le nom de son journal Matzpen (« boussole »), continuent de soutenir la solution à un État, mais sans parvenir à influencer au-delà de leurs cercles militants restreints.
Les organisations politiques palestiniennes, quant à elles, commencent à intégrer l’idée d’un compromis politique à partir de 1970. Cette année, le Fatah publie un document intitulé « Vers un État démocratique en Palestine pour musulmans, chrétiens et juifs » qui prône l’inclusion des Juif·ives déjà présent·es en Palestine et de celles et ceux qui y immigreront dans un souci de réconciliation historique, affirmation impressionnante seulement vingt-deux ans après la Nakba et trois ans après la Guerre de 1967. En 1974, l’OLP adopte un « Programme en dix points », première étape vers l’acceptation officielle en 1988 de toutes les résolutions onusiennes légitimant de fait l’existence d’Israël, renforcée par les accords d’Oslo en 1993 et les négociations dans le cadre du « processus de paix ». En réaction, un Front du refus se forme, composé principalement de la gauche radicale palestinienne, attachée à l’idée d’un État unique, démocratique et laïque sur toute la Palestine.
À mesure que le « processus de paix » s’enlise, de l’assassinat d’Yitzhak Rabin en 1995 à la seconde Intifada, les prises de position intellectuelles se multiplient pour raviver l’idéal de l’État unique. Entre l’effondrement du processus d’Oslo et la réalité de l’équilibre démographique judéo-palestinien entre la Méditerranée et le Jourdain – 7,5 millions pour chaque société, juive israélienne et palestinienne, en 2023 (pour la population juive israélienne, le recensement provient du Central Bureau of Statistics du 31 décembre 2023, pour la population palestinienne, il a été établi par le Palestinian Central Bureau of Statistics en 2024) –, les projets d’État unique apparaissent comme des réalités concrètes. Bien que l’Autorité palestinienne bénéficie de prérogatives administratives, le contrôle du territoire, de ses ressources et de son économie demeurent des compétences exclusives de l’État d’Israël. Jusqu’au 7 octobre 2023, des centaines de milliers de Palestinien·nes venaient travailler en Israël, constituant une main d’œuvre corvéable et bon marché, tandis qu’à Jérusalem-Est et en Cisjordanie plus de 730 000 colons résident illégalement au sein de territoires partageant certains lieux du quotidien avec les Palestinien·nes. Ainsi, cette dépendance mutuelle des deux sociétés semble façonner un État binational de facto, prenant la forme d’un régime d’apartheid, mais alimentant le regain d’énergie pour les tenant·es d’une alternative à la partition.
État unique et binationalisme
Considérer que la séparation en deux États n’est ni réaliste ni porteuse d’égalité et de paix, ou s’opposer simplement à la partition, ne constituent pas des projets politiques en soi. Comme le pointe dans ses écrits l’économiste Leila Farsakh, le binationalisme pose le problème de la réconciliation entre droits individuels et droits nationaux. Les premiers regroupent les droits civils, incluant notamment la protection contre toute forme de discrimination et le droit de vote. Les seconds incluent des droits politiques collectifs reconnus à l’ensemble du groupe formant la nation : langue parlée et droit à l’autodétermination, pour n’en citer que quelques-uns.
« Considérer que la séparation en deux États n’est ni réaliste ni porteuse d’égalité et de paix, ou s’opposer simplement à la partition, ne constituent pas des projets politiques en soi. Comme le pointe dans ses écrits l’économiste Leila Farsakh, le binationalisme pose le problème de la réconciliation entre droits individuels et droits nationaux. »
Le politiste Bashir Bashir et la sociologue Rachel Busbridge proposent de distinguer entre ce qu’il et elle appellent la solution à « un État libéral » où les différentes appartenances, et l’appartenance nationale tout particulièrement, seraient effacées dans l’« illusion de la parité post-conflit et de l’égalité » ; et un État unique répondant aux principes de la « pensée binationale égalitaire ». Celle-ci admettrait que « le nationalisme peut être en même temps conservateur et progressiste selon le contexte. De même, si les partisans de la solution à un État [libéral] croient que les “nations”, en tant qu’inventions historiques relativement récentes, sont malléables et ouvertes à des réarticulations importantes, les binationalistes [égalitaires] sont plus enclins à pointer du doigt la nature durable de certains marqueurs nationaux (par exemple, la langue et la religion) ainsi que la dimension hautement affective de l’identité nationale ». Pour Bashir et Busbridge, la charge affective et émotionnelle de ces marqueurs identitaires est ce qui en assure la persistance, et devrait donc être prise en considération dans toute vision du futur.
En Israël, l’héritage des binationalistes du Mandat britannique continue, sous différents aspects, d’être préservé et transmis via plusieurs structures associatives qui restent marginales, telles que A land for All ou Zochrot, qui a organisé une conférence internationale à Tel-Aviv en septembre 2013 autour du concept d’État binational. En 2018 à Jérusalem, la One State Foundation est mise en place regroupant des personnalités du monde entier, avec le but d’unir les initiatives soutenant une solution binationale. Cependant, le binationalisme continue de buter sur un obstacle majeur : si la création d’un État palestinien aux côtés d’Israël est soutenue par une partie très minoritaire mais réelle de la société juive israélienne, c’est parce qu’elle ne remet pas en cause le principe d’un État juif, c’est à dire un État où vit une majorité d’habitant·es juif·ives et régi par des institutions qui émanent de celle-ci (langue hébraïque, drapeau, culture nationale). Comment parvenir à faire converger une majorité d’Israélien·nes vers un projet qui logiquement remet en cause ces acquis issus de l’entreprise sioniste ?
Une question outrepassée par la One Democratic State Campaign, lancée en 2018 depuis Haïfa, autour d’un programme en dix points. Dans la perspective d’une décolonisation de la Palestine, ses partisan·es soutiennent strictement la mise en place d’un État démocratique. Le programme énonce des principes généraux, mais « s’abstient délibérément de prescrire la forme et la structure exactes d’un futur État palestinien, considérant cela comme la prérogative exclusive du mouvement de libération palestinien ». Les projets confédéraux ou binationaux sont critiqués, considérés comme des « variantes » de la solution à deux États, ne respectant pas les droits fondamentaux des Palestinien·nes : « Au lieu de décoloniser la Palestine en démantelant les structures coloniales de domination et de contrôle, [binationalisme et confédéralisme] laissent intact l’Israël sioniste. » Concernant l’impossibilité d’une acceptation par des Juif·ives sionistes d’une telle solution, la campagne refuse que leur « consentement » soit une condition préalable : « Notre objectif est clair : faire s’effondrer le régime d’apartheid israélien et contraindre les Israéliens à accepter une transition vers un État démocratique. »
Toutefois, les enquêtes du Palestinian Center for Policy and Survey Research indiquent avec constance que si une minorité des Palestinien·nes des Territoires occupés soutiennent une solution à deux États (entre 25 et 35 %), ceux qui s’y opposent ne sont pas pour autant favorables à un projet binational. Chez ces dernier·ères se mélangent celles et ceux qui ne croient plus au binationalisme dans le rapport de force actuel, ainsi que des tenant·es de l’État unique arabe. Dans le même temps, les partisan·es de la solution à deux États se confrontent à la réalité coloniale : cette solution ne peut reposer sur le simple tracé d’une frontière et/ou sur des échanges de territoires.
Le colonialisme de peuplement israélien, à travers l’occupation militaire des Territoires palestiniens, a engagé un processus de dépossession sociale et économique, une transformation radicale et souvent brutale du paysage : au réseau de routes permettant de relier les colonies aux principaux centres urbains israéliens s’opposent la fragmentation des zones d’habitation palestiniennes et le déséquilibre des rapports de force, à commencer par l’inégal accès aux ressources et aux moyens de production. Dès lors, se focaliser sur le cadre institutionnel et étatique sans au préalable avoir engagé une redistribution des richesses, notamment naturelles, et permis l’accès de tous·tes, sans discrimination, aux institutions et à des droits individuels et collectifs égaux, mène à une impasse et au maintien, sous d’autres formes, des structures de domination.











