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  • Gregory Mauzé

Les Palestiniens face au 7 octobre : instrumentalisations d'une enquête d'opinion

Par Gregory Mauzé, politologue et journaliste.


Des commentateurs pro-israéliens ont pris appui sur une lecture sélective et décontextualisée d’un sondage faisant état d’un pic de popularité du Hamas chez les Palestiniens afin de leur accoler l’image de « peuple-terroriste », et justifier ainsi la guerre destructrice qui leur est livrée.


Capture d'écran d'une vidéo montrant un tracteur en train d'enlever

une barrière entre la bande de Gaza et le territoire israélien le 7 octobre.



Le 13 décembre 2023, le Palestinian Center for Policy and Survey Research (PCPSR), principal centre palestinien d’études à faire autorité en matière de sondages indépendants, publiait son dernier baromètre trimestriel d’opinion. Réalisé durant la trêve intervenue fin novembre, qui a permis la conduite d’enquêtes dans une bande de Gaza ravagée par les bombes israéliennes, il constitue l’une des rares indications fiables de l’état d'esprit actuel des Palestiniens. Comme attendu, ses résultats sont à la hauteur du bouleversement du contexte régional depuis le 7 octobre. Jusqu’alors en berne, la popularité du Hamas connaît un rebond spectaculaire pour s’établir à 70 %, triplant même son score en Cisjordanie. À l’inverse, l’Autorité palestinienne est plus honnie que jamais, les sondés réclamant à 60 % sa dissolution et à 90 % la démission de son président Mahmoud Abbas. Le soutien à la lutte armée augmente quant à lui de dix points avec 60 %, tandis que tant les habitants de Cisjordanie (82%) que ceux de la bande de Gaza (57%) déclarent approuver l’attaque du Hamas du 7 octobre.


Alors que certains ont précisément souligné le rôle de la répression sanglante israélienne dans ces évolutions qui semblent conforter la stratégie du mouvement islamiste, d’autres en ont tiré parti pour justifier l'intransigeance et la brutalité de Tel-Aviv. « Ce sondage montre que le gouvernement israélien a raison de ne pas poser la question de l’après-Hamas, dans la mesure où il n’y a pas d’interlocuteur légitime », estimait ainsi Maurice Ifergan sur I24 News. « Il n'y a pas que le Hamas qui pose problème […], la population dans sa majorité est dans une logique de confrontation. » jugeait pour sa part un compte pro-israélien sur X (ex-Twitter). Le 18 décembre, lors d’un webinaire pour l’Association française de Science politique, l’universitaire Samy Cohen s’appuyait notamment sur ce sondage pour expliquer le refus israélien de tout processus de négociation avec les Palestiniens.


Prévisibles, ces interprétations tiennent surtout de la propagande de guerre, alors que les autorités israéliennes éprouvent toutes les peines du monde à justifier l’ampleur des pertes civiles palestiniennes. Elles font l’impasse sur les éléments de contexte et les données de ce sondage qui sont de nature à brouiller la vieille antienne israélienne selon laquelle « il n’y a pas de partenaire pour la paix ».


La dimension militaire de l’assaut du 7 octobre


Si le large soutien public à l’offensive du Hamas du 7 octobre est une réalité, l’enquête du PCPSR ne permet pas pour autant d'affirmer qu'il s'étend aux crimes de guerre perpétrés à cette occasion. Une majorité des Palestiniens interrogés estiment en effet que le droit international interdit de s’attaquer aux civils (78%) ou d'en faire des otages (52%). Ce qui pourrait nous paraître incohérent, si l'on considère la documentation approfondie dont ont fait l’objet chez nous ces atrocités, prend tout son sens au regard de la couverture des événements par les chaînes d’information palestiniennes et arabes. De fait, à la différence de la presse occidentale, celles-ci n’ont guère relayé les massacres perpétrés contre des non-combattants, mettant plutôt la focale sur les failles sécuritaires israéliennes et la dimension militaire de l’assaut. Ainsi, 85 % des sondés affirment ne pas avoir vu de vidéos des attaques contre des localités israéliennes civiles.


Toutes choses égales par ailleurs, relevons le même phénomène côté israélien. En effet, à l’exception de Haaretz et de +972 Magazine, rares sont les médias nationaux à avoir rendu compte du niveau apocalyptique des destructions infligées à l’enclave palestinienne. Cela  pourrait contribuer à expliquer qu’une majorité d’Israéliens pensent à la fois que leur armée devrait respecter le droit  de la guerre (53 %) et que le niveau de puissance de feu déployé à Gaza était approprié (57,5 %) ou insuffisant (36.6 %). Ce parti-pris, s’il peut être questionné, doit être compris à l’aune de la brutalité d’un conflit vécu comme existentiel, laquelle complique l’ouverture à la douleur du camp d’en face. Un sondage réalisé les 18 et 19 octobre par l’Israel Democracy Institute établissait notamment que les Juifs israéliens estimaient qu’il ne fallait pas (47,5 %) ou peu (35,9 %) prendre en compte les souffrances des civils de la bande de Gaza.


Le récit palestinien des événements, largement partagé par le monde arabo-musulman et une partie du Sud global, apparaît également comme le miroir de nos propres biais de perception. Les autorités israéliennes, avec la complicité égyptienne, ayant interdit l'accès de la bande de Gaza aux médias étrangers tout en facilitant leur accès aux lieux et aux rescapés des massacres du 7 octobre, alimentent l’inconscient colonial et le tropisme néoconservateur faisant d'Israël un « rempart contre la barbarie ». Par conséquent, le système médiatique occidental s’est, dans une large mesure, aligné sur le récit de Tel-Aviv. Ce choix éditorial transparaît également dans sa frilosité à resituer le 7 octobre dans le contexte de 75 ans de déni de droits des Palestiniens, de 56 ans d’occupation et de colonisation et de 16 ans de blocus de la bande de Gaza.


Alors que huit bases militaires israéliennes ont été prises d’assaut le 7 octobre et qu'on dénombre autour de 400 soldats parmi les victimes israéliennes, la presse occidentale a couvert ces événements à travers le prisme quasi exclusif de l'antiterrorisme. Pour les Palestiniens, en revanche, l’opération « Déluge d’Al Asqa » est en dernière instance un soulèvement légitime dans une perspective d’autodéfense face à une agression israélienne multiforme et au long cours. Rappelons qu’au regard du droit international, l’occupation et l’instauration d’un blocus constituent des actes de guerre, et que les peuples colonisés disposent d’un droit à la lutte armée pour parvenir à l’autodétermination, pour autant qu’elle soit conforme au droit international humanitaire.


Le soutien croissant à la lutte armée que met en évidence ce sondage ne résulte donc pas d’une quelconque appétence pour la violence, mais du constat d’échec des négociations politiques, en particulier du processus de paix d’Oslo. Celui-ci a en effet conduit au triplement du nombre de colons toujours plus fanatiques et agressifs en Cisjordanie et à l’approfondissement d’un régime de discrimination structurelle qualifié d’apartheid par de nombreuses ONG. C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre l’impopularité abyssale de l’Autorité palestinienne, devenue, non sans raison, le symbole de la collaboration avec l’occupant, et du Fatah de Mahmoud Abbas, parti historique du nationalisme palestinien aujourd’hui largement délégitimé.


L’aspiration à une coexistence pacifique n’est pas enterrée


Dans un contexte politique où le Hamas bénéficierait d’une avance de 30 % sur le Fatah en cas d’élections, les Palestiniens ont-ils pour autant renoncé à une coexistence fondée sur la paix et la justice ? Là encore, rien ne permet de le conclure. Si le soutien à la solution à deux États plafonne à son étiage depuis longtemps, il est en légère hausse (32 %) par rapport au baromètre de septembre. De plus, comme l’expliquait en novembre 2022 le directeur du PCPSR Khalil Shikaki, «la baisse structurelle du soutien à la solution à deux États n’est pas due à une perte d’intérêt pour cette formule, mais au fait que la population est arrivée à la conclusion que l’occupation israélienne est là pour durer et que la réalité de la colonisation rend toute séparation impossible. »  Du reste, la proposition alternative actuellement la plus prisée (29 %) d’un État unique du Jourdain à la Méditerranée n’implique en elle-même aucune volonté de soumettre le camp adverse, puisqu’elle préconise l’égalité entre Juifs et Palestiniens.


Un autre enseignement de ce sondage laisse penser que l'aura dont profite le Hamas n’équivaut pas à un suivisme aveugle à son égard : Marwan Barghouti, détenu depuis plus de vingt ans par Israël, demeure l’une des personnalités politiques les plus populaires. Figure charismatique du Fatah critique du leadership palestinien, il est notamment l’initiateur du « Document des prisonniers » de 2006, signé par des militants affiliés au Fatah, au Hamas, au FPLP, au Jihad islamique palestinien et au FDLP, qui prévoyait la reconnaissance implicite d’Israël. Barghouti est régulièrement présenté comme l'un des rares à disposer de la légitimité nécessaire pour unir les différentes factions palestiniennes et engager un dialogue avec les Israéliens. C’est bien pour cela que Tel-Aviv s’est toujours refusé à envisager sa libération, malgré les appels de la gauche israélienne et de certaines chancelleries occidentales. Alors que Mahmoud Abbas sortirait laminé d’un duel présidentiel avec le dirigeant islamiste Ismaël Haniyeh, Barghouti serait le seul à pouvoir défaire ce dernier dans les urnes, tandis que la participation électorale bondirait de 53 à 69 %.


En définitive, cette photographie de l’opinion palestinienne dresse banalement le portrait d’un peuple abandonné de tous, qui constate, dans des conditions tragiques, la remise à l’agenda de son droit à l’autodétermination. La communauté internationale n'influencera pas la disposition des Palestiniens à la non-violente par des incantations hors-sol à se « dissocier de la terreur », mais en mettant fin au face à face, mortifère et éminemment déséquilibré, entre un opprimé et un oppresseur.

 

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