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  • Hamza Bensouda

Tunisie–Algérie–Palestine : radicalité hier, prudence aujourd’hui ?

Dernière mise à jour : 4 juin

Par Hamza Bensouda, politiste et journaliste, spécialiste de l'Afrique du Nord.


Dans le second volet de cette série d'articles sur la situation post-7 octobre en Algérie et en Tunisie, nous nous efforçons de mettre en lumière le paradoxe de deux pays historiquement très engagés en faveur de la Palestine aux diplomaties aujourd’hui prudentes.


Manifestations dans la région de Guelma, Algérie, 2019. Photo : Insaf Rezagui


À la fois pour une partie des peuples tunisien et algérien, ainsi que pour certains de leurs haut-dignitaires, les crimes perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023 sont perçus comme un acte de résistance armée contre l'occupation et la colonisation israéliennes. Les deux nations partagent une frontière et une histoire commune marquée par un engagement affirmé pour la cause palestinienne. La défense des droits fondamentaux des palestinien·nes et la participation à l'effort de résistance contre l'occupant teintent les discours de ces deux régimes largement soutenus par l'opinion publique. Mais le 12 octobre, le rassemblement mené par le central de syndicats l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT) est largement en dessous des chiffres espérés. Quant à la manifestation algérienne du 19 octobre, elle est surveillée par les pouvoirs publics ayant prévu un maillage sécuritaire renforcé. Si les élans de solidarité et les émotions sont vives , les deux États demeurent beaucoup plus prudents dans leurs déclarations de soutien, tant au niveau international qu'au niveau national. La part d’ombre de leurs prises de position va jusqu'à provoquer des tensions sur les réseaux sociaux avec leurs voisins du Proche-Orient qui les perçoivent comme moins solidaires que par le passé. 


A l’ombre de 2011, des pouvoirs attentifs


La consolidation des autoritarismes dans la région a joué dans la perte de soutien à la cause palestinienne. Sa centralité dans les discours politiques des pays du Nord de l’Afrique est progressivement bridée par les révolutions de 2011 et les premiers accords de normalisation des relations avec l’État d’Israël, les accords d’Abraham. Le progressif désengagement des pays comme la Tunisie et l’Algérie se ressent davantage depuis que l’intérêt des régimes est porté sur le contrôle des velléités révolutionnaires de leur société civile. Les élites dirigeantes n’ont qu’une obsession en tête, leur maintien au pouvoir. Cela se traduit notamment par la maîtrise des débats de l’opinion publique et une surveillance accrue des émotions traversant la population. Pour le président tunisien, Kaïs Saïed, il faut savoir apprendre de la contagion révolutionnaire dans le pays et de la force de la foule. Pour le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, c’est le spectre du mouvement populaire d’opposition au pouvoir de 2019 –  le Hirak – qui pèse sur les mobilisations pro-palestiniennes dans le pays, d’autant plus qu’il a déjà freiné le second Hirak de 2021. Si pour la première fois depuis 2021, des autorisations à manifester sont délivrées par les autorités algériennes, le dispositif sécuritaire, lui, est conséquent. Des centaines de policiers, certains en civils se mélangent à la foule, surveillent les routes et les premières arrestations viennent endiguer la contagion de slogans anti-régimes scandés par certains. Par exemple, Abderrazak Makri, ancien président du Mouvement de la société pour la paix (MSP) classé dans l’opposition, est interdit de sortie de territoire pour avoir appelé à rejoindre les rangs de la manifestation. 


Tout est fait pour manifester dans le cadre fixé par les régimes. Pour se maintenir, les pouvoirs en place demeurent attentifs aux appels à manifester et, d'un côté, se joignent pour les encadrer (dans le cas tunisien) ou, de l’autre, les tolèrent en les surveillant étroitement (cas algérien). Et ce, jusque dans les images : à la télévision algérienne, les parties les plus calmes du cortège défilent en boucle, on y voit même marcher au cœur de la foule l’ancien président Liamine Zeroual. Tout cela répond à un désir de continuité dans l’engagement auprès de la Palestine tout en réaffirmant la présence du pouvoir. En Tunisie, la même chose se produit avec des entretiens mesurés de personnalités à la télévision et de manifestants dans la rue. La conclusion est lourde de sens pour les deux pouvoirs ébranlés : il faut contenir le mécontentement légitime de la rue. 


De Bourguiba à Kaïs Saïed


Au lendemain des indépendances dans la région Afrique du Nord, les discours en soutien à la cause palestinienne se succèdent de la part des leaders arabes et structurent l’opinion publique. Le président égyptien, Gamal Abdel Nasser, en est le premier défenseur en affirmant que la cause palestinienne est un ciment du nationalisme arabe, qu’il diffuse dans son idéal panarabe. Le 9 mars 1957, il délivre un discours aux Palestinien·nes en Égypte où il rappelle que « le nationalisme arabe est notre voie, qui a libéré Gaza du colonialisme sioniste […] et surmonté l’agression israélienne ». Il résume, à lui seul, l’esprit des leaders arabes avec une exception. Le 3 mars 1965, le président tunisien, Habib Bourguiba, réaffirme avec le discours de Jéricho son soutien à la lutte palestinienne, mais crée la surprise en appelant les pays arabes à reconnaître Israël dans un processus censé mener à l’indépendance palestinienne. Sa « politique des étapes » lui vaut une critique violente et immédiate -principalement égyptienne- comme en témoigne l’acharnement de la radio Sawt Al Arab– La voix des Arabes – qui la qualifie de trahison et condamne Bourguiba. Il attise aussi la colère de Nasser qui déclare un mois plus tard que « la logique de Bourguiba et ses paroles ne servent pas la cause arabe, mais uniquement la cause d'Israël et de l'impérialisme ». Bourguiba continue néanmoins d’affirmer sa position contre le va-t-en guerre arabe propulsé par les déclarations de Nasser. Quelques années plus tard, la guerre de 1967 (guerre des Six jours) soldée par une défaite lui donne raison et sa politique énoncée à Jéricho sera reprise par Yasser Arafat dans le cadre des accords d’Oslo de 1993. Toutefois, l’hostilité de Bourguiba à la politique de Nasser du tout ou rien, ne peut éclipser son implication dans la cause palestinienne, dont il fait une question de politique intérieure tunisienne en acceptant l’installation du siège de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) à Tunis et lorsqu’il accueille les réfugiés palestiniens. Le 1er octobre 1985, l’opération militaire israélienne contre le quartier général de l’OLP baptisée par Israël d’opération « Jambe de bois », cause la mort de cinquante Palestiniens et dix-huit Tunisiens. Elle a comme conséquence de faire de la question palestinienne un enjeu national tunisien.


Cet héritage historique d’un soutien symbolique et effectif à la lutte palestinienne est au cœur des débats sociaux contemporains en Tunisie en plein contexte de guerre à Gaza,  notamment autour, autour de l’alignement tunisien. Dans la constitution que le président tunisien, Kaïs Saïed, élabore le 25 juillet 2022 après son coup d’État constitutionnel, on peut lire : « Nous nous attachons à la légalité internationale et au triomphe des droits légitimes des peuples, qui, selon cette légitimité, ont le droit de disposer d’eux-mêmes – en premier lieu le droit du peuple palestinien à sa terre spoliée et à l’établissement de son État sur cette terre, après sa libération, avec Al-Qods [Jérusalem] pour capitale ». Cette inscription du droit légitime des Palestinien·nes à l’autodétermination dans le plus haut texte de loi tunisienne s’inscrit dans la continuité de l’esprit bourguibiste. En réalité, la position intérieure offensive de Kaïs Saïed s’oppose à sa politique régionale plus prudente.


Au niveau national, le président tunisien affiche sa décision claire et tranchée de criminaliser Israël comme en mai 2021 où il parle de trahison en se référant aux accords d’Abraham et encourage le débat au Parlement sur la criminalisation des relations avec Israël. Tandis qu’au niveau international, ses actions témoignent de pressions extérieures sur sa ligne diplomatique et sa politique régionale. Le 2 octobre 2023, après avoir laissé le Parlement tunisien débattre autour de la proposition de loi, il fait volte-face et se dit contre cette dernière. A l’Organisation des Nations unies (ONU), la Tunisie s’abstient sur la demande de trêve humanitaire du 28 octobre 2023 estimant d’un manque de fermeté dans le texte. Similairement, il n’autorise pas les journalistes à interroger les réfugiés et blessés de Gaza arrivés depuis décembre 2023. Le débat en Tunisie est marqué par le fait que, bien qu'elle soit le seul pays du trio Maroc-Tunisie-Algérie et l’un des rares pays arabes à avoir signé le Statut de Rome autorisant le recours à la Cour pénale internationale, elle n'a pas saisi la Cour Pénale Internationale (CPI), ni rejoint la plainte de l’Afrique du Sud. Cette éclatante absence de la Tunisie dans cette saisine historique est au cœur des débats d’une partie de l’opinion publique du pays.


Plus encore, elle ne suit pas de près l’enquête du bureau du procureur de la CPI et n’a requis aucune information quant à l’enquête ouverte sur les crimes de guerre par Israël. A l’issue du sommet arabo-islamique de novembre 2023, alors que des dispositions face à la situation à Gaza sont suggérées, notamment celle d’un recours à la CPI, la Tunisie exprime des doutes. C’est d’autant plus surprenant que Kaïs Saïed est juriste de formation mais ne soutient pourtant ni l’enquête en cours à la CPI, ni n’a saisi la Cour plus tôt alors que son pays fait partie du Statut de Rome. 


L'ambiguïté politique de déclarations excessives juxtaposées à des décisions timorées ainsi que la confusion entourant une loi discréditée par le président même qui l'avait initialement soutenue, renforcent l'image d'une Tunisie soumise à un présidentialisme absolu. Cette situation se caractérise par une prudence exacerbée face à une crise socio-économique majeure. Pour Kaïs Saïed, le défi consiste à maintenir la stabilité politique interne malgré une montée des critiques, comme en témoignent les manifestations de mars 2024 dénonçant les conditions de vie en Tunisie. Le régime cherche également à réprimer la presse et la critique politique, comme en attestent les arrestations de Borhen Bssais et Mourad Zeghidi, deux chroniqueurs connus pour leurs commentaires dépréciatifs et humoristiques du régime, ainsi que celle de l'avocate Sonia Dahmani en plein direct à la télévision. De plus, le transfert du débat de la loi sur la criminalisation à celui de l'adoption du budget met en lumière les préoccupations d'un président qui se recentre sur les prochaines élections présidentielles de 2024 et de l'insatisfaction croissante dans la société.


Le jeu algérien des alliances


Historiquement, l’implication algérienne en faveur de la cause palestinienne est largement reconnue. Cette lutte commune s’illustre par un compagnonnage politique très actif. C’est à Alger, que l’État de Palestine est proclamé le 15 novembre 1988 par Yasser Arafat. D’autre part, c’est l’Algérie qui rompt ses relations avec les États-Unis en 1967 en raison des nouveaux affrontements en Palestine occupée et qui, jusqu'à aujourd'hui, ne reconnaît pas l’État d’Israël. Par ailleurs, l’Algérie a accueilli tout au long de l’année 2022, les conférences du Fatah et du Hamas, démontrant ainsi son implication continue dans la lutte du peuple palestinien. Ces discussions ont notamment porté sur les élections d'octobre 2023, qui ont coïncidé avec les attaques du Hamas en Israël. Jusqu’à aujourd’hui, l’État d’Algérie ne reconnaît pas l’État d’Israël, un fait de plus en plus rare pour un État arabe après la série de normalisation des accords d’Abraham.


Lorsque les bombardements israéliens post-7 octobre s’intensifient et que le nombre de morts et blessés grimpent, l’opinion publique algérienne, totalement solidaire de la Palestine, n’en demeure pas moins critique d’un pouvoir réagissant avec plus de prudence malgré des déclarations enflammées. À l’ONU, les propos du représentant algérien à l’ONU, Amar Bendjama sont tranchés rappelant dès le 19 octobre 2023 « la mise en garde de l’Algérie » contre une « détérioration de la situation dans le territoire palestinien occupé » et parlant de guerre contre les Palestiniens et non pas uniquement contre le Hamas. Le président Abdelmadjid Tebboune réitère également sa position contre une « occupation sioniste » qui « [impose] la politique du fait accompli ». Cependant lorsque la Cour de Justice Internationale est saisie par l’Afrique du Sud le 29 décembre 2023, l’opinion publique et la société civile algérienne se questionnent sur l’absence d’une décision aussi forte et plus rapide du pouvoir dont ils se sont désolidarisés au lendemain du Hirak. L’appel à la paix lancé par le président Tebboune est rapidement décrié comme insuffisant et en dessous de l’héritage de la responsabilité historique de l’Algérie sur les questions de colonisation. L’argument proposé par le pouvoir algérien résumé dans la formule « l’Algérie a aidé la lutte sud-africaine pour qu’elle aide la lutte palestinienne » est perçu par l’opinion publique comme un aveu d’impuissance. 


La réaction prudente de l'État algérien face à ces événements, découle de plusieurs considérations. Tout d'abord,  la stabilité interne du pays inquiète les dirigeants algériens en raison des risques d'agitation suscités par la solidarité régionale entre les peuples. Il est alors nécessaire de contenir tout débordement face à une critique qui ne se limite pas au génocide, mais qui s’inscrit également contre les institutions politiques et le pouvoir algérien lui-même. Ensuite, la volonté de remodeler l'image internationale de l'Algérie privilégie les voies diplomatiques, afin de se présenter comme un acteur sérieux dans le jeu politique régional. L’Algérie étant membre non permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU pour l’année 2024-2025, elle tente de faire bonne figure en empruntant les canaux diplomatiques. Cette démarche est d'autant plus cruciale que le conflit de longue date avec le voisin marocain autour du Sahara Occidental est en cours. Des attaques directes contre les alliés européens d'Israël ou les États-Unis peuvent compromettre les efforts visant à projeter une image apaisée et raisonnée du pays sur la scène internationale. 


Dans les jours suivant les attaques, les déclarations présidentielles algériennes sont empreintes de critiques virulentes à l'égard d'Israël et de ses alliés, depuis le début de l'année 2024, elles adoptent une tonalité plus mesurée, mettant en avant une « approche globale » et cohérente ainsi qu'un soutien international « en concert » en faveur du peuple palestinien, comme souligné dans l'allocution du président Tebboune lors du sommet de l'Organisation de la Coopération Islamique (OCI) du 12 mai 2024. De même, l’allié russe n’ayant pas permis à l’Algérie de voir sa demande au sein des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) aboutir, il s’agit de ne pas attaquer les États-Unis. En dernier lieu figure la relation avec le voisin marocain encore très électrique en raison du conflit politique ouvert autour du Sahara Occidental. Alors que le Maroc amasse les soutiens pour sa souveraineté sur le Sahara Occidental comme celui des États-Unis et d’Israël, il continue de commercer et d'échanger avec la Russie. La rupture des relations avec le Royaume et l’opposition avec Israël coûte à l’image internationale du régime algérien où il apparaît peu raisonné alors que le Maroc réussit à valoriser son jeu d’équilibriste. Par contraste, il s’agit alors de montrer l’utilisation de canaux diplomatiques dans le but d’une trêve à Gaza plutôt que l’incandescence historique de discours provocateurs. 


Outre son engagement sur la question palestinienne, le gouvernement algérien est confronté à une multitude de crises géopolitiques.L’État malien remet en cause l’accord avec les rebelles conçu par l’Algérie, qui est pourtant un élément emblématique de son soft power. La situation est tendue avec Niger autour de la question des migrants. L’Algérie accuse les Émirats arabes unis de désinformation et de coopération avec le Maroc dans des affaires d'espionnage à l'encontre du régime algérien.


Pour les États algérien et tunisien, l’objectif est de rester à l’écoute de leur population tout en contrôlant les discours pro-palestiniens pour mieux sécuriser le régime en proie à des crises intérieures et régionales.







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