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  • Hamza Bensouda

Maroc-Israël : l'embarras des accords d’Abraham

Dernière mise à jour : 31 mai

Par Hamza Bensouda, politiste et journaliste, spécialiste de l'Afrique du Nord.


Dans ce premier article de la série "La guerre à Gaza vue d'Afrique du Nord" consacrée à l’après-7 octobre au Maroc, en Algérie et en Tunisie, nous questionnons la centralité du sentiment populaire pro-palestinien dans les relations entre le Maroc et Israël, et dans la politique intérieure marocaine.

 

Manifestation en soutien à la Palestine à Rabat le 15 octobre 2023. Photo : Axe de la résistance (twitter)


Au lendemain des révolutions de 2011 au nord de l’Afrique et au Moyen-Orient, le Parti Justice et Développement (PJD) est élu au Maroc. Jusqu’en 2020, le parti reste en tête des formations politiques du pays avant de passer à la 8ème place lors des élections législatives de 2022. L’une des explications à sa déroute remonte au 22 novembre de 2020 lorsque le chef du gouvernement issu du parti, Saâdedine Al Othmani, se voit contraint par le pouvoir de ratifier les accords d’Abraham, accords de normalisation avec l’État israélien. Qualifiés « d’accords de la trahison » par l’opinion publique marocaine (mais aussi algérienne et tunisienne), cette signature filmée et retransmise à la télévision empoisonne sa légitimité à gouverner et précipite sa perte face aux technocrates royalistes du Rassemblement National des Indépendants (RNI) le 8 septembre 2021.

 

Après les Émirats Arabes Unis (août 2020), le Bahreïn (septembre 2020), le Soudan (octobre 2020), le Royaume chérifien rejoint ainsi la liste des pays du monde arabo-berbère à normaliser ses relations diplomatiques avec Israël. Pour le Maroc, c’est avant tout une obsession de politique intérieure : assurer la reconnaissance de la marocanité du Sahara occidental. En signant les accords, le Maroc espère entraîner une reconnaissance de sa souveraineté sur le territoire, chose faite en 2020 par les États-Unis et en 2023 par l’État hébreu.

 

De l’héritage panarabe à la construction d’un nationalisme

 

Comme dans les pays limitrophes au Royaume, le projet d’unité nationale marocain s’arcboute sur la construction d’une identité partagée elle-même basée sur une matrice d’enjeux sociopolitiques pour le pouvoir en place. Au lendemain du coup d’État de 1952 des Officiers libres de Nasser en Égypte, le Maroc s’inscrit dans l’ambition d’un panarabisme professé qui n’en oublie pas la dimension pro-palestinienne. Les Marocains et Marocaines sont unis derrière la cause palestinienne et témoignent parfois d’une hostilité vis-à-vis d’Israël sensible à celle affichée par les pays arabes après les accords de paix entre Israël et l’Égypte en 1979.

 

Au niveau de l’État marocain, en revanche, c’est une autre histoire où la realpolitik règne. Pour Hassan II (roi du Maroc de 1961 jusqu'à sa mort en 1999), le dossier du Sahara occidental doit s’imposer comme le nouveau ciment de l’unité nationale. Tout doit converger vers une nationalisation de ce territoire dans la construction d’un État nation. Les relations avec l’État hébreu se développent pendant l’effort multilatéral de la guerre froide, où les deux pays sont dans le même camp, ainsi que dans les échanges entre leurs services de sécurité. Même dans l’affaire de l’opposant politique à Hassan II, Mehdi Ben Barka, disparu en 1985 après avoir été enlevé, la piste de l’aide israélienne est vivement débattue. En 1994, la lune de miel entre les deux pays est consacrée par des bureaux de liaisons à Rabat et à Tel-Aviv. La cause palestinienne est reléguée à la population alors que le pouvoir pousse à une culture patriotique autour de l’intégrité territoriale.

 

Quand la seconde Intifada survient en 2000, le Maroc rompt ses relations avec l’État hébreu officiellement. Mais officieusement, tout le pousse à continuer les échanges. Tout d’abord, la cartographie socioculturelle particulière du Maroc où vivent 5000 juifs et d’où proviennent 750 000 juifs vivant en Israël qu’appelaient Hassan II « des ambassadeurs ». Ensuite, le dossier du Sahara où l’élaboration progressive d’une diplomatie triangulaire entre le Royaume, Israël et les États-Unis est pensée comme une étape nécessaire à une déclaration décisive venant de ces derniers. Comme le rappelait Hassan II, le conflit israélo-palestinien est loin, le Sahara est le territoire le plus proche à défendre.

 

Tout cela ne diminue pas de l’ampleur du soutien des Marocains et Marocaines à la cause palestinienne que les courants islamistes du pays instrumentalisent pour soutenir leur agenda électoral critique du pouvoir à la fin des années 90. En réponse et pour en reprendre le contrôle, en 1975, le feu roi Hassan II crée le comité d’Al-Qods ayant pour but de contrer « la volonté d’Israël d’occuper, de judaïser et d’altérer les monuments de civilisation musulmans et chrétiens de la ville d’Al-Qods, partie intégrante des territoires palestiniens occupés et capitale de l’État palestinien ». Dès lors, le Maroc s’arroge le statut de médiateur semblant assez bien concilier intérêt populaire pour la cause palestinienne et politique régionale pragmatique. Il devient le premier pays à accueillir les dialogues entre les officiels palestiniens et israéliens. A sa mort en 1999, l’actuel roi, Mohammed VI, en hérite et est chargé de continuer l’œuvre de son père. Cette position d’équilibriste est aussi rappelée par un conseiller que les deux rois se partagent : André Azoulay. Ce dernier est l’architecte d’un regard « à deux États » et d’un dialogue à la fois avec l’Autorité palestinienne et israélienne. Sa position d’intermédiaire se voit confirmer par sa médaille d’honneur remise par le président israélien Isaac Herzog en novembre 2023 et saluée par les Palestiniens. 

 

Parallèlement, au niveau régional, les constructions nationales et les politiques intérieures prennent le pas sur la cause palestinienne au nord de l’Afrique. Elle est presque mise de côté post-2011. Pour le Maroc, l’accent est mis sur l’effort de reconstruction nationale autour de la création et le vote d’une nouvelle constitution et, forcément, de l’intégrité territoriale. Les liaisons avec Israël continuent bien que la prudence soit de mise quant à leur officialisation. 

  

Les accords d’Abraham : une lune de miel avortée ? 

 

En décembre 2020, compte tenu de l'histoire de la population juive au Maroc, de l'importance accordée au Sahara et des relations de proximité avec des pays tels que l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, la France et les États-Unis, il n'est pas surprenant que le Royaume chérifien ait emboîté le pas aux pays du Golfe dans la normalisation de ses relations avec Israël. Les protestations sur les réseaux sociaux et l’incompréhension de la part des Marocains et Marocaines se multiplient dans une indignation tempérée par la ligne diplomatique rappelée par le régime.

 

Le réel point de rupture arrive après les premiers bombardements d’octobre 2023. La rue marocaine voit naître des manifestations « contre le génocide » rappelant par leur ampleur celles de 2011 (plus de dix mille manifestant⸱es). Cette dynamique protestataire joue en faveur des mouvements d’opposition aux accords d’Abraham. Le parti islamiste Adl Wa al-Ihsan, rédige, le 6 février 2022, en 195 pages, un « document politique » exigeant un pluralisme politique et décrète que les accords sont une menace pour « la sécurité nationale » et sa stabilité. Le PJD, lui, essaye de faire oublier sa « trahison » et invite Khaled Mechaal, leader du Hamas. Malheureusement, ce dernier appelle à un soulèvement populaire contre les dirigeants et le pouvoir rappelle à l’ordre le PJD. De son côté, l’association du front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation multiplie les appels à la manifestation et mobilisation sous le regard inquiet des autorités. Les oppositions voguent sur ce mouvement pour se construire une base électorale alors que les réseaux sociaux sont en ébullition. Les images des cortèges font le tour du Maroc, les souks se remplissent de drapeaux palestiniens à vendre et les politiques sont sommés de se prononcer dans le sens d’un cessez-le-feu et d’un arrêt des relations avec Israël. Une liste des personnalités publiques qui ne se sont pas prononcées encore est même relayée sur les réseaux sociaux.

 

D’octobre 2023 à février 2024, le Maroc envoie de l’aide, et, à l’ONU, réaffirme la nécessité du respect des droits des Palestiniens avec les mêmes mots qu’en 2023 sans annoncer rompre ses relations avec Israël. Quant aux services de renseignements, aucune indication ne filtre quant à l’absence ou la poursuite de communication ou non entre le Royaume et Israël après le 7 octobre. La normalisation est freinée mais pas arrêtée malgré les mobilisations.

 

Une diplomatie transactionnelle : le Sahara contre la Palestine

 

Sur les réseaux sociaux comme dans les rues de Rabat, l’accusation n’est pas des moindres et est résumée par la une du numéro 893 du magazine hebdomadaire Telquel : « Le Maroc sacrifiera-t-il la Palestine pour le Sahara ? ».

 

Selon le Centre Arabe de Recherches et d'Études Politiques (CAREP), la propension de Marocains et Marocaines à refuser la normalisation passe de 67 % à 78 % entre 2022 et 2024 et, pour l’Arab Barometer, seuls 31 % y sont favorables. Cette prégnance du soutien à la cause palestinienne n’est pas sans s’accompagner d’un durcissement de ton et d’une critique ouverte des positions de certains pays comme la France, l’Allemagne, les États-Unis ou encore le Canada jugés comme complices. Tous deux sont amplifiés, d’un côté, par le froid régnant dans les relations diplomatiques entre le Royaume et la France et, de l’autre, d’absence quant à la condamnation unanime du génocide. À cela s’ajoute le dossier du Sahara occidental toujours défendu par les pays de l’Union européenne alors que le Maroc observe une progression des déclarations favorables quant à ses soutiens à l’échelle internationale (99 pays aujourd’hui).

 

Toutefois, les années de politiques intérieures régentées par la politique d’une marocanité du Sahara sont passées par là malgré de nouveaux liens tissés avec la cause palestinienne. Il n’est cependant pas surprenant de remarquer dans la majorité de l’opinion publique marocaine à la fois une solidarité indéfectible au peuple palestinien et un nationalisme puissant sur le dossier du Sahara. Que cela soit à chaque nouvelle passe d’armes sur les réseaux sociaux entre activistes marocains et algériens ou dans la presse nationale. C’est là même toute l’ingéniosité du pouvoir marocain depuis Hassan II : faire cohabiter un combat intergénérationnel avec une aspiration nationaliste ; un legs de l’ancien temps avec les conditions nécessaires à la transition vers un État nation et sa souveraineté territoriale. Dans cet esprit de diplomatie transactionnelle, c’est plutôt le Sahara, le Sahara puis la Palestine.

 

Aujourd’hui, pas question pour Rabat de compromettre soixante-quinze ans de relations diplomatiques ayant, avec succès, apporté un grand nombre de soutiens à son projet de souveraineté territoriale. Et cela, malgré les démonstrations populaires en faveur de la cause palestinienne. La position du Maroc comme médiateur est de nouveau mise en exergue, bien que fragilisée par la violence des images et des vidéos venant de Gaza. Informations sur les aides humanitaires à Gaza sur la chaîne nationale 2M, soutien des demandes de cessez-le-feu, déclarations et signatures prudentes à l’ONU : le Maroc s’engage financièrement et symboliquement sans mettre en péril la construction de son projet national visant à marocaniser le Sahara une fois pour toutes.

 

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