Par Hadi Abd Alhay, masterant en science politique à l’Université de Lille.
Après une frappe israélienne sur des positions militaires syriennes en mars 2026, Tsahal a indiqué que les militaires israéliens « ne permettront pas que du mal soit fait aux Druzes en Syrie » et qu’ils « continueront d’agir pour les protéger ». Israël brandit de nouveau l’étendard de la « protection des minorités », dissimulant derrière cette façade ses ambitions coloniales sur le territoire syrien et ses ressources en eau.
Après la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024 et la prise du pouvoir par le Hayat Tahrir al-Sham (HTS), un groupe composé de djihadistes et d’anciens membres de Daesh, l’État israélien a d’abord occupé la zone démilitarisée sur les hauteurs du Golan, puis a pénétré en territoire syrien en prétextant de raisons sécuritaires. La Syrie n’a jamais reconnu l’État d’Israël, ce dernier considère donc la Syrie comme un État ennemi. Aucune négociation publique directe n’a eu lieu entre les deux pays pendant la durée du régime d’Assad. Israël a ensuite bombardé près de 500 cibles militaires dans tout le pays. Ces mesures violent la souveraineté syrienne et perturbent le processus de transition déjà fragile que connaît le pays. Parallèlement, les mesures prises par l’administration provisoire, notamment l’intégration de personnalités liées à l’État islamique et à d’autres groupes radicaux dans les forces de sécurité, ont donné un prétexte à Israël pour adopter une position plus agressive dans le but de sécuriser ses frontières. Les massacres sectaires commis contre les habitants du littoral syrien, puis contre ceux de Sweida, impliquant le gouvernement syrien de transition, a incité le chef spirituel des Druzes, suivi par une partie de sa communauté, à demander la protection d’Israël face au gouvernement syrien et ses factions extrémistes armées. La protection de la minorité Druze en Syrie justifie ainsi l’extension de l’occupation militaire dans le sud de la Syrie.
« Mieux vaut le khôl que la cécité » : le choix contraint des Druzes face à Israël
Depuis les années 1960 et l’occupation des deux tiers du plateau du Golan, les Druzes de la région ont refusé les offres d’Israël de leur accorder la citoyenneté. Les Druzes de Syrie sont fiers de leur participation historique aux révoltes contre la domination ottomane et française, afin d’établir un État syrien laïc et nationaliste, et leur opposition au gouvernement israélien s’inscrit dans cet héritage. Selon le journal Times of Israel, le cheikh Mwafak Tarif, chef spirituel des Druzes en Israël, a été largement rejeté par les dirigeants druzes de Syrie et du Liban, en raison de leur opposition à l’État d’Israël et de leur soutien envers les Palestiniens. Cependant, la démultiplication des meurtres et des violations des droits humains dont ont été victimes les Druzes syriens en juillet 2025 de la part du gouvernement de transition syrien et de ses alliés les ont poussés à se rapprocher d’Israël. Malgré les remerciements adressés à l’Etat israélien dans les médias régionaux par plusieurs responsables et dignitaires militaires Druzes de Sweida, des dizaines d’habitants de la ville interrogés par l’auteur ont émis des réserves et de la méfiance quant à ce rapprochement, utilisant le proverbe arabe courant : « Al-kuḥl ahūan min al-ʿammiā », « Mieux vaut le khôl que la cécité ». Cela signifie qu’ils sont conscients qu’Israël les exploite à des fins politiques, mais qu’ils sont dans une impasse et que leurs choix sont limités. La protection israélienne est dans l’immédiat moins néfaste que les massacres perpétrés par le gouvernement intérimaire et ses factions armées. Ils préfèrent cette exploitation médiatique et politique à la mort de leurs enfants jetés du haut de balcons, comme ce fut le cas lors des massacres de juillet 2025.
De 1981 à 2026 : mise en place du Plan Yinon
L’instrumentalisation des Druzes de Syrie s’inscrit dans un projet historique plus vaste et ambitieux de sécurisation des frontières israéliennes, voire d’extension de son territoire. En effet, malgré un accord de désengagement signé en 1974 entre les deux pays, la Knesset israélienne a voté en 1981 l’annexion du plateau du Golan. Cette mesure n’est pas reconnue par les Nations unies, qui considère cette occupation comme illégale. Un projet plus global et plus détaillé a été rédigé en 1982 par Oded Yinon, journaliste, diplomate et conseiller de l’ancien Premier ministre israélien Ariel Sharon, avec le « Plan Yinon », publié dans le magazine Kivunim (« Directions » en hébreu), édité par l’Organisation sioniste mondiale. Il y présente une nouvelle vision stratégique du « Grand Israël » au Moyen-Orient. Il propose de redessiner la carte politique du Moyen-Orient en redécoupant un certain nombre de pays en entités plus petites, sur des bases religieuses ou sectaires, créant ainsi une nouvelle réalité dans laquelle Israël serait entouré d’un environnement plus favorable à sa “sécurité stratégique” : « La Syrie va se diviser en plusieurs États, suivant les communautés ethniques, […] ; les Druzes constitueront leur propre État, qui s’étendra sur notre Golan peut-être, et en tout cas dans le Haourân et en Jordanie du Nord ». La plaine de Haourân s’étend le long de la frontière jordanienne, à l’ouest de Sweida. Yinon imagine ainsi transformer un bloc de pays arabes en une mosaïque ethnique fragmentée et divisée.
« Le « Grand Israël » est une expression sioniste historique désignant un territoire israélien englobant au minimum la Cisjordanie, la bande de Gaza et le Golan, démontrant une correspondance directe avec le plan Yinon. »
Le 12 août 2025, le média Axios a révélé une négociation en cours entre les États-Unis et Israël afin d’établir un corridor humanitaire entre le Golan occupé et la ville syrienne de Sweida, afin de protéger la minorité druze du pays qui vit majoritairement dans cette région. Le même jour, le Premier ministre israélien a déclaré sur i24, chaîne israélienne d’information en continu, se sentir investi d’une
« mission historique et spirituelle » et être « très attaché » à la vision du « Grand Israël » et de la « Terre promise », alors incarnée par une amulette contenant une carte de la Terre promise tendue par Sharon Gal, qui conduisait l’entretien. Le « Grand Israël » est une expression sioniste historique désignant un territoire israélien englobant au minimum la Cisjordanie, la bande de Gaza et le Golan, démontrant une correspondance directe avec le plan Yinon. La création de ce corridor humanitaire entre le Golan et Sweida a été rejetée comme une violation de souveraineté par le gouvernement intérimaire syrien. Si l’aide et la protection apportées par Israël aux Druzes contre les groupes djihadistes affiliés au gouvernement intérimaire syrien sont indéniables, elles témoignent non seulement de l’intérêt d’Israël de maintenir une présence dans le sud de la Syrie, mais également d’une volonté expansionniste, envisageant potentiellement une annexion durable du le sud de la Syrie.
L’impasse de la négociation entre Israël et la Syrie : entre souveraineté et sécurité
Malgré les pressions américaines exercées sur les deux parties pour parvenir à un accord de sécurité, Israël impose des conditions quasi impossibles à son retrait du territoire syrien. L’État sioniste réclame la signature d’un accord de paix global ainsi que l’établissement de relations diplomatiques complètes au-delà d’un simple accord de sécurité, avant tout retrait des zones occupées après la chute du régime d’Assad.
« Israël exige en outre la liberté de mouvement de son aviation au-dessus du sud de la Syrie et considère ses incursions comme un renforcement stratégique dont le but est de contrôler des zones importantes dans la région et d’accroître sa capacité de collecte de renseignements sur les territoires syrien et libanais. »
Ce scénario pourrait toutefois s’avérer irréalisable au vu de l’occupation du Golan par Israël, car signer un tel accord signifie que la Syrie cède le plateau du Golan à Israël, un choix qui semble impossible, tant pour le gouvernement syrien, que pour l’opinion publique de son peuple. Israël exige en outre la liberté de mouvement de son aviation au-dessus du sud de la Syrie et considère ses incursions comme un renforcement stratégique dont le but est de contrôler des zones importantes dans la région et d’accroître sa capacité de collecte de renseignements sur les territoires syrien et libanais. Cette zone englobe en effet toute la bande frontalière syro-libanaise. Cela permet à Israël de remplir deux objectifs : garantir la démilitarisation de tout le territoire sous son contrôle au sud de Damas et empêcher le trafic d’armes depuis le territoire syrien vers le Hezbollah au Liban, problème majeur pour Israël pendant le régime d’Assad. Or le gouvernement intérimaire syrien partage l’hostilité d’Israël envers le Hezbollah et l’Iran, qui ont joué un rôle majeur dans le maintien au pouvoir du régime d’Assad. Il n’entretient ainsi aucune relation avec l’Iran et combat le Hezbollah, cherchant à sécuriser ses frontières avec le Liban, de manière à servir les intérêts d’Israël. Il a également accepté de retirer toutes les armes lourdes du sud de la Syrie. L’État israélien reste tout de même inflexible sur cet accord, laissant penser qu’il a d’autres intérêts dans le sud de la Syrie.
Une ambition sioniste ancienne : le contrôle stratégique des eaux syriennes
En revenant sur la carte des incursions militaires israéliennes en Syrie, on constate que la priorité a été mise sur l’occupation des fleuves et des principales sources d’eau du sud du pays. En décembre 2024, six cours d’eau et plans d’eau ont été occupés, dont le fleuve Yarmouk et le barrage d’Al-Wehda. Début 2025, les médias syriens ont confirmé que les forces d’occupation israéliennes avaient étendu leur contrôle à de nouvelles ressources en eau en occupant le barrage d’Al-Mantarah depuis le 2 janvier. Ce barrage est vital pour le gouvernorat occupé de Quneitra et les régions environnantes.
« Le contrôle d’une partie du territoire syrien et de ses ressources en eau place l’État israélien en position de force pour de futures négociations, car la Syrie souffre déjà de sécheresses récurrentes. »
Lors de son discours à l’ONU, le représentant syrien Qusay al-Dahak a évoqué les tentatives de Tel-Aviv de « voler » les ressources en eau syriennes. Il a déclaré que les autorités d’occupation israéliennes s’étaient emparées de ressources en eau et avaient détourné le cours de plusieurs fleuves, mettant ainsi en péril la sécurité alimentaire et hydrique du pays. Des avions agricoles israéliens ont également pulvérisé des substances chimiques au-dessus de plusieurs villages du sud de la Syrie sur à peu près 4000 dunums, détruisant ainsi la végétation et interrompant le pâturage et l’agriculture. Les analyses en laboratoire ont montré que la substance utilisée est l’herbicide
« glyphosate », dont les concentrations enregistrées sont 20 à 30 fois supérieures aux taux habituels. De telles pratiques suggèrent qu’Israël a pour projet de perturber les activités locales et de déplacer les populations de ces régions qui dépendent de l’élevage et de l’agriculture. Le contrôle d’une partie du territoire syrien et de ses ressources en eau place l’État israélien en position de force pour de futures négociations, car la Syrie souffre déjà de sécheresses récurrentes. Chaim Weizmann, l’un des fondateurs du mouvement sioniste et son premier président, avait déjà exigé que les frontières d’un futur État incluent les sources du Jourdain avec le mont Hermon et les affluents inférieurs du Litani qui se situe au Liban, lors de la conférence de paix de Paris en 1919. Dans une lettre au Premier ministre britannique, il sollicite le contrôle des fleuves Litani, Jourdain et Yarmouk, qu’il juge essentiels à la sécurité de la future entité sioniste. La volonté de contrôler la Syrie et ses ressources d’eau remonte donc aux origines du projet sioniste en Israël, actualisé par le projet de
« Grand Israël ».
Un gouvernement syrien fragile au milieu d’une lutte de pouvoir régionale
La guerre civile qui a suivi la révolution a transformé la Syrie en un théâtre d’affrontements régionaux où plusieurs puissances sont en concurrence pour imposer leur influence. La Turquie et Israël sont apparus comme des acteurs clés : derrière ce conflit d’intérêts turco-israéliens en Syrie se cachent des facteurs géopolitiques, militaires et économiques. Sur le plan géopolitique, la Turquie a cherché à consolider le pouvoir du nouveau régime afin de démanteler les groupes armés kurdes. L’État israélien, quant à lui, a soutenu la communauté druze dans le sud de la Syrie et les groupes kurdes dans l’est, dans le but de saper le gouvernement intérimaire syrien fidèle à la Turquie. Sur le plan militaire, la Turquie cherche à déployer des systèmes de défense aérienne et des avions de chasse sur certaines bases syriennes, comme celles de T4 et de Hama, afin de limiter la puissance aérienne et les frappes israéliennes. En réponse, Israël a bombardé plusieurs bases militaires et aérodromes en Syrie, signifiant ainsi à la Turquie qu’Israël conteste sa supériorité aérienne et son influence dans le pays. D’un point de vue économique, l’objectif stratégique à long terme de la Turquie, qui représente une menace importante pour Israël, est de faire de la Syrie une voie de transit majeure pour le gaz naturel qatari à destination de l’Europe, via les gazoducs turcs. Si ce projet se concrétise, cela réduira considérablement la dépendance de l’Europe aux exportations de gaz russe et israélien. Ce développement menace directement les ambitions d’Israël de devenir le principal fournisseur de gaz de l’Europe grâce à ses gazoducs en Méditerranée orientale.
Par conséquent, l’occupation et l’expansion israéliennes dans le sud de la Syrie, qui protègent pour l’instant les Druzes de l’autorité intérimaire syrienne et de ses alliés extrémistes, tenant un discours takfiri à l’encontre des Druzes, ne se limitent pas à la « protection des minorités », mais dissimulent des ambitions sionistes coloniales à long terme. La maîtrise des ressources en eau est un élément essentiel pour la stratégie de sécurité nationale d’Israël à moyen et long terme. Les tensions entre la Turquie et Israël pourraient mener à un conflit militaire, ce qui ferait de l’occupation militaire israélienne dans le sud de la Syrie un atout majeur pour des combats sur le sol syrien. Bafoués et massacrés par le gouvernement intérimaire syrien, les Druzes se tiennent pour l’instant à l’abri de l’armée israélienne, favorisant (in)directement son installation dans le sud de la Syrie — du moins jusqu’à l’arrivée d’un nouveau gouvernement qui garantirait les droits de tous les citoyens syriens.












