Par Leïla de la Vaissière, membre associée de IranLab, groupe de recherche sur l’Iran contemporain.
Longtemps cantonnée à une « guerre de l’ombre », la rivalité entre la République islamique d’Iran et Israël s’est progressivement transformée en confrontation directe. Cette analyse montre comment l’hostilité entre les deux États a fonctionné comme une ressource politique, mobilisée pour consolider leur légitimité interne et structurer leurs stratégies d’influence régionale. De la rhétorique idéologique aux réseaux d’alliances, cette rivalité a contribué à alimenter un cycle d’escalade durable. L’intensification militaire du conflit depuis 2025 illustre les limites d’un affrontement longtemps maintenu à distance.
L’ennemi extérieur comme ressource de légitimation interne
L’hostilité envers Israël constitue l’un des éléments structurants de l’idéologie de la République islamique d’Iran depuis 1979. Israël est présenté comme un régime illégitime associé à l’impérialisme occidental. Les révolutionnaires religieux affirment qu’Israël est « par nature opposé à l’islam et au Coran » et que le combattre constitue un devoir pour les musulmans.
Cette posture se traduit par plusieurs décisions symboliques : rupture des relations diplomatiques avec Israël, transformation de l’ancienne ambassade israélienne à Téhéran en ambassade de la Palestine, et instauration en 1979 de la Journée d’al-Qods, destinée à mobiliser chaque année les Iranien.es en soutien à la cause palestinienne. La défense de la Palestine devient ainsi un principe central de la politique étrangère dans son versant idéologique, en cohérence avec l’article 154 de la Constitution qui affirme le devoir de soutenir les musulmans opprimés.
« L’image d’un Iran intrinsèquement agressif aurait aussi été largement diffusée dans certains milieux politiques et stratégiques occidentaux et israéliens, contribuant à faire de la menace iranienne un élément structurant du débat sécuritaire international. »
Les autorités iraniennes entretiennent ainsi une rhétorique révolutionnaire à double effet domestique : se légitimer tout en mobilisant l’opinion publique autour d’une cause transnationale, pour canaliser les frustrations sociales, notamment dans un contexte marqué par les sanctions internationales et les difficultés économiques. D’un point de vue régional, les prétentions iraniennes de leadership sont justifiées par la solidarité musulmane et chiite.
Du côté israélien, l’Iran s’est progressivement imposé comme la principale menace stratégique à partir des années 90. Sous les gouvernements successifs de Benjamin Netanyahou (1996 à 1999, 2009 à 2021, 2022 à aujourd’hui), et dans la tradition de la « doctrine Begin » selon laquelle Israël ne peut tolérer l’émergence d’une puissance hostile dotée de l’arme nucléaire dans son environnement régional, la question iranienne devient centrale dans le discours israélien, aussi bien sur le plan intérieur qu’international. L’intervention du premier ministre israëlien – qui a fait de la guerre contre l’Iran le coeur de sa carrière politique depuis 1996, qu’il compare en 2015 à l’Allemagne nazie – à l’Assemblée générale de l’ONU en 2012, accompagnée d’un schéma représentant une bombe, illustre cette stratégie visant à rassembler la communauté internationale autour de la lutte contre le programme nucléaire iranien. Selon la doctrine de sécurité israélienne, une Iran doté de l’arme nucléaire constituerait un « changement dans l’équilibre stratégique régional » et pourrait représenter une menace existentielle pour Israël.
Toutefois, certains responsables du renseignement ont relativisé le caractère existentiel de la menace. D’autres analyses soulignent que la centralité de la question iranienne dans le discours politique israélien répond à des objectifs stratégiques plus larges : préserver la supériorité militaire régionale d’Israël et détourner l’attention internationale du conflit israélo-palestinien. Enfin, l’image d’un Iran intrinsèquement agressif aurait aussi été largement diffusée dans certains milieux politiques et stratégiques occidentaux et israéliens, contribuant à faire de la menace iranienne un élément structurant du débat sécuritaire international.
Une aversion idéologique qui s’affranchit pas des réalités géopolitiques : le soutien israélien à l’Iran lors de la guerre contre l’Iraq (1980 – 1988)
L’hostilité idéologique affichée entre Israël et la République islamique ne signifie pas pour autant une rupture totale des relations dans les premières années suivant la révolution de 1979. Malgré des déclarations publiques extrêmement hostiles de part et d’autre, les deux États maintiennent en réalité certaines formes de coopération discrète lorsque leurs intérêts stratégiques convergent. La guerre Iran-Irak (1980-1988) constitue à cet égard un exemple révélateur.
Dès le début du conflit, Israël apporte un soutien militaire clandestin à l’Iran. Le gouvernement de Menahem Begin autorise notamment des livraisons d’armes à Téhéran dans le cadre de l’opération « Coquillage », pour un montant estimé à environ 135 millions de dollars. Cette politique s’inscrit dans la continuité de la « doctrine de la périphérie », selon laquelle Israël cherche à s’appuyer sur des puissances non arabes afin de contrebalancer ses adversaires régionaux, en l’espèce l’Irak de Saddam Hussein. Cette coopération officieuse réapparaît au grand jour avec l’affaire Iran-Contra révélée en 1986 : des ventes d’armes américaines à l’Iran sont organisées avec la médiation d’Israël, notamment en échange de la libération d’otages occidentaux détenus au Liban.
Tandis que les dirigeants iraniens et israéliens se désignent mutuellement comme ennemis, leurs interactions à cette période restent donc ponctuellement guidées par des considérations pragmatiques, ici la menace représentée par le monde arabe. Le déclin de cet ennemi commun à partir des années 90 met l’Iran et Israël au face à face.
La rivalité comme outil de leadership régional
À partir des années 1990 et 2000, les recompositions géopolitiques transforment progressivement les relations entre l’Iran et Israël en une rivalité structurante pour l’ordre régional. Tandis que Téhéran développe un réseau d’alliances pour étendre son influence et contourner les sanctions internationales, Israël renforce parallèlement ses partenariats stratégiques avec les États-Unis et plusieurs puissances arabes. Cette dynamique concurrentielle structure la place des deux Etats, qui mobilisent la menace idéologique représentée par l’autre pour affirmer leur leadership régional.
L’Iran et la construction de « l’axe de la résistance »
Depuis les années 1980, l’Iran a progressivement créé un réseau d’alliances régionales souvent désigné comme « l’axe de la résistance ». Ce terme, forgé en réponse à l’expression « axe du mal » employée par le président américain George W. Bush en 2002, renvoie à un ensemble d’acteurs étatiques et non étatiques opposés à l’influence américaine et israélienne dans la région, reliant l’Iran à des partenaires situés au Liban, en Syrie, en Irak ou au Yémen.
Au-delà de cette rhétorique défensive, « l’axe de la résistance » constitue un instrument d’influence régionale pour Téhéran. Ce réseau repose sur des intérêts sécuritaires communs, notamment la volonté de contrer l’influence américaine et les stratégies régionales de puissances rivales comme l’Arabie saoudite. L’intervention iranienne en Syrie à partir de 2011 illustre cette logique de préservation d’un allié stratégique qui consolide son influence régionale.
Sur le plan militaire, cette stratégie s’appuie sur une logique de guerre asymétrique. Plutôt que de mobiliser massivement ses propres forces, l’Iran soutient des acteurs locaux tels que le Hezbollah libanais, les milices chiites irakiennes ou les Houthis au Yémen, qui participent à une forme de « défense avancée » contre ses adversaires régionaux. Ces organisations ne sont toutefois pas de simples proxies : elles disposent de leurs propres agendas politiques et s’insèrent souvent profondément dans les structures étatiques et économiques locales.
Enfin, cet axe possède également une dimension économique. Les réseaux informels de commerce et de finance entre l’Iran, l’Irak, la Syrie ou le Liban ont permis de contourner partiellement les sanctions internationales imposées à Téhéran. La campagne étasunienne de pression maximale de 2018 a ainsi renforcé l’importance de ces interconnexions économiques régionales. Rassemblées sous le parapluie idéologique de réponse à Israël et aux Etats-Unis, ces organisations forment ainsi un axe qui ont permis à la République islamique d’accroître son pouvoir régional.
Israël et l’élaboration d’alliances régionales anti-iraniennes
La montée en puissance de la République islamique a contribué parallèlement à transformer la position d’Israël dans le système régional en favorisant un rapprochement stratégique récent avec plusieurs États arabes. Longtemps isolé dans la région sur le plan diplomatique, Israël a progressivement bénéficié d’une convergence d’intérêts avec certaines monarchies du Golfe, elles aussi percevant l’Iran comme une menace majeure pour leur sécurité – en particulier du fait du soutien iranien aux Houthis au Yémen.
Ce rapprochement se concrétise avec les Accords d’Abraham, signés en septembre 2020 entre Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn sous l’égide des États-Unis. Ces accords, annoncés par l’administration de Donald Trump en août 2020 et signés à la Maison-Blanche, établissent des relations diplomatiques complètes entre ces États. Ils seront ensuite suivis d’accords de normalisation avec le Soudan et le Maroc, et marquent une évolution importante dans la diplomatie régionale, en ouvrant la voie à une coopération économique, technologique et sécuritaire entre Israël et certains États arabes. Des vols directs avec Tel-Aviv ou des exemptions de visa réciproque avec les Emirats ont par exemple été mis en place.
Ainsi, la rivalité avec Téhéran permet à Israël de renforcer son insertion régionale, en facilitant des rapprochements diplomatiques longtemps considérés comme improbables. Elle contribue également à consolider les partenariats sécuritaires avec Washington et certaines monarchies du Golfe. Cette dynamique ne doit toutefois pas être interprétée comme une polarisation totale de la région : les recompositions diplomatiques récentes, notamment le rapprochement entre l’Iran et l’Arabie saoudite au début des années 2020, rappellent que les alliances régionales restent fluides, et que la Chine cherche aussi à se faire une place dans la région en qualité de médiatrice.
L’intensification de la rivalité : de la guerre de l’ombre aux confrontations directes
La logique historique de « guerre de l’ombre »
Ces partenariats sécuritaires du côté israélien comme du côté iranien ont permis aux deux parties de se livrer à une confrontation indirecte et en apparence contrôlée. Les deux États ont ainsi privilégié des actions clandestines, des frappes ponctuelles et l’utilisation d’acteurs intermédiaires.
« La rivalité irano-israélienne pouvait apparaître comme une conflictualité relativement maîtrisée, où chaque acteur cherchait à affaiblir l’autre tout en nourrissant son narratif idéologique consolidateur, mais en évitant un affrontement direct. La nouvelle phase du conflit israélo-palestinien entamée le 7 octobre 2023 ne permet plus cet évitement. »
L’un des principaux théâtres de cette confrontation a été la Syrie. Tout au long de l’intervention iranienne aux côtés du régime de Bachar al-Assad, Israël a régulièrement mené des frappes contre des positions liées aux Gardiens de la révolution ou aux milices pro-iraniennes. Cette confrontation passe également par des opérations clandestines et cybernétiques, comme le cybervirus Stuxnet, attribué aux États-Unis et à Israël, qui visait à saboter les installations nucléaires iraniennes. À cela s’ajoutent des assassinats ciblés de scientifiques impliqués dans le programme nucléaire iranien.
Depuis 2007, près d’une vingtaine de chercheurs ont été tués dans des opérations attribuées à Israël, dont Mohsen Fakhrizadeh en 2020.
La rivalité s’est aussi déplacée dans le domaine maritime : depuis 2019, plusieurs navires liés à l’Iran ou à Israël ont été visés par des sabotages ou des attaques de drones. En avril 2021, le navire iranien Saviz, stationné en mer Rouge, est endommagé par une explosion attribuée à Israël. Quelques mois plus tard, en août 2021, le pétrolier Mercer Street, exploité par une compagnie appartenant à un milliardaire israélien, est frappé par un drone en mer d’Oman, faisant deux morts. Israël, les États-Unis et le Royaume-Uni accusent alors l’Iran, qui nie toute implication.
Dans cette configuration, la rivalité irano-israélienne pouvait apparaître comme une conflictualité relativement maîtrisée, où chaque acteur cherchait à affaiblir l’autre tout en nourrissant son narratif idéologique consolidateur, mais en évitant un affrontement direct. La nouvelle phase du conflit israélo-palestinien entamée le 7 octobre 2023 ne permet plus cet évitement.
L’escalade militaire depuis 2025: la confrontation directe matérialisée
Les frappes israéliennes visant les Gardiens de la révolution en Syrie culminent le 1er avril 2024 avec le bombardement du consulat iranien à Damas, qui tue onze personnes, dont le général Mohammad Reza Zahedi – commandant de la Force Al-Qods iranienne pour la Syrie et le Liban, une des cinq branches du Corps des Gardiens de la Révolution islamique, consacrée au renseignement militaire. En représailles, l’Iran lance le 13 avril 2024 une attaque massive d’environ 300 drones et missiles contre Israël : c’est la première frappe iranienne directe contre le territoire israélien depuis 1979, à laquelle Israël répond par des frappes ciblées sur des installations militaires iraniennes.
L’escalade se poursuit durant l’année 2024 avec une série d’assassinats ciblés et de ripostes militaires : Israël est en particulier accusé d’avoir éliminé le dirigeant du Hamas Ismaël Haniyeh à Téhéran en juillet, puis le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah à Beyrouth en septembre, tandis que l’Iran mène de nouvelles frappes contre Israël en octobre, suivies de bombardements israéliens sur des infrastructures militaires iraniennes.
Le 13 juin 2025, Israël lance l’opération « Rising Lion » visant directement le programme nucléaire et les capacités militaires iraniennes. Les frappes israéliennes causent plusieurs centaines de morts en Iran, et la réponse iranienne plusieurs dizaines de victimes en Israël. Les Etats-Unis entrent en scène les 21 et 22 juin en bombardant plusieurs sites nucléaires iraniens (Fordo, Natanz, Ispahan), avant d’annoncer un cessez-le-feu le 24 juin.
Le conflit déclenché par Israël et les Etats-Unis à l’encontre du droit international le 2 mars 2026 marque une extension régionale sans précédent. Plus de 5 000 frappes ont été lancées vers l’Iran depuis le début des opérations, tuant notamment le Guide suprême Ali Khamenei. Les frappes iraniennes ont visé Israël et des bases étasuniennes dans la région, ainsi que plusieurs autres pays (Bahreïn, Koweït, Oman, Arabie saoudite, Qatar, Émirats arabes unis, Azerbaïdjan, Kurdistan irakien, et territoire britannique d’outre-mer d’Akrotiri et Dhekelia à Chypre) illustrant la dimension désormais transnationale du conflit.
« Certain.es en Europe (E. Macron, U. Van Der Leyen) ont dénoncé les « attaques injustifiées de l’Iran contre [nos] partenaires dans la région » tout en appelant Téhéran à négocier « de bonne foi », prolongeant l’inversion du récit. »
Au 12 mars, le bilan humain est très inégal selon les pays. L’Iran déplore plus de 1400 morts et 3 millions de déplacés, tandis qu’Israël compte une quinzaine de décès. Au Liban, les bombardements israéliens ont causé plus de 800 morts et provoqué le déplacement d’environ 750 000 personnes. Outre le bilan humain dramatique, les conséquences sont nombreuses sur des plans variés : mise en danger du patrimoine (palais du Golestan à Téhéran, Ispahan), choc économique (blocage du détroit d’Ormuz).
Outre ces implications de terrain, cette rivalité concrétisée a aussi des effets narratifs : elle opposerait un camp porteur de stabilité – alors qu’à l’initiative de la nouvelle salve de violence – à un « axe du mal ». Cette lecture tend à effacer des dynamiques essentielles : des négociations indirectes sur le nucléaire étaient en cours sous médiation omanaise, après que l’administration Trump eut elle-même quitté unilatéralement le JCPOA en 2018 (Joint Comprehensive Plan of Action, ou Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, signé en 2015 entre la Chine, la France, l’Allemagne, l’Union européenne, l’Iran, la Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis, prévoyant une levée des sanctions sur la République Islamique d’Iran en échange d’un contrôle de son programme nucléaire). Malgré ces discussions et les concessions envisagées, Israël — État non signataire du traité de non-prolifération et détenteur de l’arme nucléaire — a frappé l’Iran dès le lendemain. Certain.es en Europe (E. Macron, U. Van Der Leyen) ont dénoncé les « attaques injustifiées de l’Iran contre [nos] partenaires dans la région » tout en appelant Téhéran à négocier « de bonne foi », prolongeant l’inversion du récit. Dans ce cadre, l’invocation de la sécurité internationale ou de la protection du peuple iranien fonctionne comme un registre de légitimation de la violation du droit international et des violences sur ces mêmes personnes, alors qu’environ 180 enfants sont décédés à Minab le 28 février.
Il est difficile d’anticiper le bilan de cette guerre, dont les deux parties semblent désormais engagées dans une dynamique d’escalade difficile à contenir. Tandis que Donald Trump dit privilégier l’annihilation du potentiel nucléaire iranien sur la protection du prix du pétrole, le nouveau guide suprême iranien, Mojtaba Khamenei, adopte, dans son premier communiqué public le 12 mars, un ton à la fois défiant et paradoxalement déjà tourné vers l’après-guerre : il promet de continuer les attaques contre les bases militaires étasuniennes dans la région, tout en évoquant la question de « réparations ».












