Par Ryan Tfaily, journaliste indépendant, diplômé de Sciences Po Paris et de l’EHESS.
La ferveur de la classe politique et de la société israéliennes en faveur des fronts qu’ouvre le gouvernement de Benyamin Nétanyahou depuis deux ans rappelle la profonde unité d’Israël autour d’un militarisme conquérant. Si le refus du politique au profit de la solution militaire caractérise depuis toujours le mouvement sioniste puis l’État d’Israël, il devait jusqu’ici composer avec la sensibilité de la société israélienne aux pertes humaines et matérielles. Or, l’Israël militariste de 2026 semble de plus en plus prêt à payer le prix d’une prédation coloniale et régionale sans limite.
D’après un sondage publié par le « Israel Democracy Institute » le 4 mars 2026, 93 % des Juifs israéliens soutiennent l’offensive illégale des États-Unis et d’Israël contre l’Iran. À titre de comparaison, seuls 27 % des États-uniens se disent favorables à cette guerre, alors même qu’ils ne sont pas directement exposés aux conséquences de celle-ci.
À ce chiffre, ajoutons l’unanimisme de la classe politique israélienne en soutien à ce nouveau front.
Dès le début de l’attaque, Yaïr Lapid, l’un des principaux chefs de l’opposition à Benyamin Nétanyahou, classé au centre, a publié sur X : « Je veux vous le rappeler à tous : le peuple d’Israël est fort. L’armée israélienne est forte. La puissance la plus forte du monde se tient à nos côtés ». Et d’ajouter : « dans des moments comme celui-ci, nous restons unis – et nous gagnons ensemble. Il n’y a ni coalition ni opposition, seulement un seul peuple et une seule armée, avec nous tous derrière eux ». Son enthousiasme va-t’en guerre a été rejoint par celui d’autres figures centrales de l’opposition, à l’instar de Benny Gantz et Gadi Einzenkot.
C’est à ce dernier que l’on doit l’invention de la « doctrine Dahiyeh » – qui consiste à raser les infrastructures civiles en zone urbaine comme outil de pression politique. « Nous sommes tous unis derrière le gouvernement qui mène la campagne, pour la sécurité d’Israël et de la région ! », a-t-il affirmé.
Yaïr Golan, chef du parti « Les Démocrates », a lui-aussi apporté son soutien public aux opérations de l’armée israélienne, dans la continuité de ses propos exigeant d’occuper le Sud-Liban à l’automne 2024.
Il en va de même pour Naftali Bennett, leader de l’opposition dans les sondages, qui s’est réjoui de la possibilité d’éliminer « la pieuvre iranienne » sur Fox News. Issu de l’extrême droite, il est désormais classé au centre en raison de son opposition à Nétanyahou.
Le même unanimisme prévaut concernant le front libanais. Lapid a proposé d’appliquer la doctrine Gaza au Sud-Liban, en rasant systématiquement ses villes et villages, tout en occupant le territoire, rejoignant l’appel de Bezalel Smotrich, ministre des Finances, à faire de la banlieue-Sud de Beyrouth « un nouveau Khan Younis » et celui d’Israël Katz, ministre de la Défense, à occuper pour toujours le Sud-Liban.
L’union à l’œuvre en Israël, aussi bien au sein de la société que dans la classe politique, rappelle, s’il en était besoin, la profonde culture militariste qui traverse tous les groupes socio-politiques israéliens.
Depuis deux ans, Israël ouvre des fronts successifs, à Gaza, en Cisjordanie, au Liban, au Yémen, en Syrie, au Qatar et en Iran. Le gouvernement de Benyamin Nétanyahou poursuit un expansionnisme territorial aux accents messianiques. Il remodèle, avec une extrême brutalité, le Proche-Orient, afin de pérenniser une suprématie politico-militaire totale sur les États et peuples voisins. Son objectif en cours de réalisation est l’établissement d’un Grand Israël sur une région en ruines.
S’il peut compter sur la co-belligérance des États-Unis et le soutien ou la passivité du reste de la communauté internationale, il bénéficie aussi, en interne, d’une union nationale capable de se reconstituer systématiquement.
Pour en comprendre les logiques, il est nécessaire de revenir sur la structuration de l’ordre socio-politique israélien, les normes qui régissent une société coloniale de peuplement et leurs récentes évolutions vers un militarisme désinhibé.
Un « spectre sioniste » uni autour de principes intangibles
Dominante dans les médias français, l’analyse de la classe politique israélienne comme « fracturée » autour des guerres que mène Israël est largement déconstruite par les études israéliennes critiques.
Plutôt que de comprendre le champ politique israélien autour d’une division entre une prétendue « gauche » et « droite », la politiste Nitzan Perelman propose de le positionner sur un même « spectre sioniste ». Cet outil analytique vise à rendre compte des continuités idéologiques entre les différentes options politiques en Israël. Le « spectre sioniste » repose sur trois piliers : l’adhésion à la logique coloniale, le nationalisme et l’attachement à la primauté démographique juive. « Ce qui distingue les différents groupes, ce ne sont pas des principes de fond, mais le degré de visibilité et d’intensité » d’adhésion à ces trois piliers, analyse Nitzan Perelman.
Considérée à l’aune de ces continuités idéologiques, la fracture entre la « gauche » et la « droite » israéliennes peut être mieux explicitée. Souvent mal comprise, cette opposition se situe principalement au niveau du rapport qu’entretiennent les élites israéliennes aux institutions de l’État.
Pour la gauche et une partie des élites sécuritaires, le projet colonial est souhaitable mais il ne doit pas attenter à une certaine conception de l’État et des institutions. C’est pourquoi cette partie du spectre politique est opposée à la remise en cause des institutions par Benyamin Nétanyahou et ses alliés. Une position résumée par Gadi Einzenkot, lorsqu’il a déclaré, en octobre 2025, être favorable à « la colonisation de la Judée Samarie », à condition qu’elle « serve les intérêts nationaux et qu’elle soit faite légalement ». Entendez : l’expansion coloniale doit être dirigée par l’État et ne doit pas contribuer à effriter les institutions nationales.
« L’extermination des Palestiniens de Gaza a suscité un soutien massif dans la quasi-totalité des groupes socio-politiques israéliens – une union typique du consensus colonial. Pour les uns, le génocide de la population autochtone était revendiqué au nom de la « sécurité » de l’État colonial et de la nécessité de « rétablir la dissuasion » ; pour les autres, il l’était directement au nom de l’expansion territoriale. »
La droite, à l’inverse, se montre ouvertement critique des institutions, y compris de l’armée. Pour elle, rien ne doit être un frein à l’expansion de la domination coloniale juive de la mer au Jourdain, et au-delà : ni la vie des soldats israéliens, ni les institutions étatiques. Le Likoud et ses alliés perçoivent les institutions israéliennes comme une entrave à la réalisation du Grand Israël. C’est pourquoi Benyamin Nétanyahou attaque régulièrement ces institutions ou place à leur tête des idéologues ultra-nationalistes qui lui sont proches.
Ce modèle d’analyse rend plus intelligibles les fluctuations des débats internes à Israël au cours des deux dernières années.
Union et désunion en temps de guerres
Les fortes dissensions qui existaient avant le 7-Octobre, autour de la réforme judiciaire voulue par Nétanyahou, se sont immédiatement tues au lendemain de l’attaque du Hamas. L’extermination des Palestiniens de Gaza a suscité un soutien massif dans la quasi-totalité des groupes socio-politiques israéliens – une union typique du consensus colonial. Pour les uns, le génocide de la population autochtone était revendiqué au nom de la « sécurité » de l’État colonial et de la nécessité de « rétablir la dissuasion » ; pour les autres, il l’était directement au nom de l’expansion territoriale.
Les premières tensions sont apparues seulement après plusieurs mois. Pour les manifestants et les membres de l’opposition, il ne s’agissait certainement pas de contester le génocide des Palestiniens, mais plutôt de déplorer sa gestion. En particulier, il était reproché au gouvernement Nétanyahou de ne pas subordonner la guerre d’extermination à d’autres missions de l’État. Parmi ces missions, se trouvait la sauvegarde de la vie des captifs israéliens à Gaza et celle des soldats, notamment réservistes, engagés sur le front.
Ceux qui, dans le « spectre sioniste », sont attachés à l’État comme défenseur de la vie juive, ont estimé que l’intérêt national consistait à ne pas mettre en danger les otages et à conclure un accord, même au prix d’un recul par rapport à l’objectif partagé de l’expansion coloniale. À l’inverse, la droite au pouvoir considérait qu’aucun obstacle ne devait entraver cette expansion : d’où son désintérêt total pour le sort des captifs.
Benyamin Nétanyahou a géré ces dissensions internes en débarquant régulièrement de son cercle les responsables politiques ou militaires hostiles à la mise en danger des otages, et en accusant les manifestants d’être des « traîtres ». L’acmé de ces tensions a été atteint en août 2025, lorsque le cabinet a donné l’ordre de prendre d’assaut Gaza-ville. Le chef de l’état-major, Eyal Zamir, pourtant placé par Nétanyahou à ce poste en raison de son adhésion à ses objectifs, a estimé qu’une telle opération mettrait en danger les otages israéliens encore retenus, ainsi que la vie des soldats.
La conclusion d’un « accord » sous l’égide de Donald Trump, en octobre 2025, a à la fois eu pour effets d’exacerber certaines fractures, tout en en amoindrissant d’autres – toujours selon la même logique d’opposition autour des institutions de l’État. En contexte électoral, les débats portant sur l’enrôlement des ultra-orthodoxes dans l’armée et la création d’une commission d’enquête afin d’établir les responsabilités dans l’échec sécuritaire du 7-Octobre ont repris de plus belle. Dans l’autre sens, le soutien à une nouvelle offensive contre Gaza s’est de nouveau retrouvé partagé par l’ensemble du champ politique. Les otages ayant été libérés, une telle offensive ne mettait plus en jeu la tension entre l’expansion coloniale et la sauvegarde d’autres intérêts nationaux. Benny Gantz, classé à l’opposition, a ainsi appelé, le 6 février 2026, à réenvahir Gaza au-delà de la ligne jaune qui coupe le territoire en deux, « maintenant qu’il n’y avait plus d’otages » dans l’enclave.
Désormais, la guerre contre l’Iran soude à nouveau les élites politiques et militaires israéliennes. Cette attaque n’étant pas susceptible de cristalliser les contradictions autour des institutions étatiques, il n’est pas surprenant qu’elle rassemble les deux camps du « spectre sioniste ».
Le militarisme, valeur cardinale d’une société coloniale de peuplement
Au niveau de la société, l’adhésion que cette énième offensive suscite n’est pas non plus étonnante, pour peu qu’on la replace dans la culture militariste profonde qui structure l’ordre social israélien.
Pour le sociologue Uri Ben-Eliezer, auteur de l’ouvrage The making of Israeli militarism, le militarisme apparaît lorsque « l’usage de la force militaire est légitimé, perçu comme une valeur positive et un principe désirable, et qu’il est institutionnalisé dans la société ».
« Israël se développe comme une « nation en armes », selon la formule de Ben-Eliezer, organisée autour du service militaire obligatoire et de la mobilisation militaire permanente. »
Ben-Eliezer soutient que le militarisme israélien n’est pas un résultat des guerres menées par Israël, mais qu’il a été socialement produit dès les origines du mouvement sioniste. Dès sa naissance, ce dernier intègre l’idée que la force militaire est nécessaire pour créer un État ethnique et exclusiviste juif sur une terre majoritairement peuplé de Palestiniens. Avant même la création de l’État, la militarisation se développe autour de l’étroite coopération entre les milices sionistes chargées du nettoyage ethnique sur le terrain, et les groupes politiques. Le mouvement sioniste valorise par ailleurs le combattant comme figure du citoyen-idéal, capable de conquérir la terre des autochtones.
Après la création d’Israël, en 1948, le militarisme devient une idéologie structurante de l’État. Les dirigeants militaires qui ont participé à la guerre de conquête acquièrent un prestige immense et l’armée devient une institution centrale.
Israël se développe comme une « nation en armes », selon la formule de Ben-Eliezer, organisée autour du service militaire obligatoire et de la mobilisation militaire permanente.
Cette culture militariste confère à l’armée un triple rôle central : elle est un vecteur d’intégration sociale ; elle influence la culture et les médias ; elle est un ciment d’unité nationale. Sans être une dictature militaire, Israël – comme la majorité des États issus d’un processus de colonialisme de peuplement – se caractérise par un prétorianisme civil : l’armée exerce un poids considérable dans les décisions de la vie politique civile.
Ceci éclaire, par exemple, la réaction de Yaïr Golan, lui-même ancien Général, au déclenchement de la guerre contre l’Iran. Sans évoquer le gouvernement politique duquel il est un rival, il a apporté son soutien directement à l’armée, perçue comme une institution quasi autonome dans ses décisions – à l’inverse du modèle de la démocratie libérale.
Le militarisme politique se conjugue à un militarisme culturel, où les valeurs dominantes dans la société sont militaires. Le port d’armes parmi la population civile, présent depuis toujours, s’est par ailleurs considérablement développé depuis l’arrivée au pouvoir d’Itamar Ben Gvir à la Sécurité intérieure.
« Super sparte » : un Israël de moins en moins sensible aux pertes
Ce climat, qui érige la guerre comme norme socio-culturelle indépassable, est au service du choix systématique fait par les gouvernements israéliens de recourir à la force militaire pour faire face à des problèmes politiques.
Héritage des origines du colonialisme de peuplement sioniste, l’hégémonie de la solution militaire parcourt toute l’histoire d’Israël. Elle acquiert une place prépondérante au début des années 2000, sous le gouvernement d’Ariel Sharon qui met fin au prétendu « processus de paix » d’Oslo.
Depuis lors, l’idée de résoudre politiquement le conflit est totalement abandonnée.
Mais ce refus répété de la solution politique se heurte à un paradoxe : tout en s’engageant volontairement dans un état de guerre permanent, les Israéliens sont réputés hostiles à payer le prix de cette conflictualité.
Les pertes de soldats, sur le front, agissent pendant un temps comme un facteur inhibant face aux diverses guerres de conquête. Elles expliquent notamment le retrait du Liban en 2000 et l’échec de l’invasion terrestre de 2006.
Pour amoindrir le coût d’une occupation belligérante et d’une politique systématiquement agressive, Israël adopte la doctrine du « management sécuritaire » du conflit, à travers divers dispositifs censés diminuer les pertes liées à l’expansionnisme colonial. Le Dôme de fer, déployé à partir de 2010, a contribué à entretenir l’idée qu’il était possible de maintenir un état de conflit permanent sans en subir les conséquences. L’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023, avait pour objectif de faire voler en éclats ce statu quo et de remettre sur la table l’autodétermination des Palestiniens.
Or, le génocide à Gaza et les diverses guerres qu’a déclenchées ensuite Israël témoignent d’une évolution significative du rapport de la société israélienne à la guerre. Cette société semble de plus en plus prête à payer le prix des conséquences de l’agressivité centenaire de son État, et ce sur son propre sol.
Le nombre sans précédent de soldats israéliens morts à Gaza est un bon indicateur de cette nouvelle norme sociale, caractérisée par un militarisme conquérant que la technique de la guérilla, adoptée par les groupes armés palestiniens, ne semblait pas en mesure de contrer.
Certes, quelques pans de la société israélienne ont fini par émettre des réserves sur un tel coût, mais d’autres, notamment chez les religieux ultra-nationalistes – dont le poids ne cesse de croître – n’ont pas hésité à célébrer ces soldats comme des « martyrs » de la cause du Grand Israël.
La guerre déclenchée contre l’Iran, et dans la foulée contre le Liban, ainsi que les réponses que ces deux conflits génèrent sur le territoire israélien, révèlent aussi l’accoutumance des Israéliens à la guerre. Bien entendu, ils disposent d’abris et du système de protection du Dôme de fer, à même de limiter les coûts de leur bellicisme exacerbé. Bien entendu, le droit donné à l’armée israélienne, par la communauté internationale, de raser des régions entières plutôt que de combattre au sol, agit comme un facteur incitatif à multiplier les fronts.
Mais les Israéliens semblent aussi prêts à accepter le coût matériel d’une telle guerre, sur une longue période.
La mobilisation des réservistes, un temps présentée comme en crise, reprend de l’ampleur sur le front libanais, signalant, là-aussi, une évolution vers un militarisme messianique, qui rencontre peu d’obstacles internes.
« Le modèle de « Super sparte » que promeut Nétanyahou n’est pas une rupture mais une continuité avec le militarisme qui définit depuis son origine le mouvement sioniste : un État-citadelle conquérant, où la guerre est perçue comme une ressource positive, dans un objectif de domination continue. »
Les responsables israéliens, eux-mêmes, s’adressent à leur société en les préparant à une guerre longue.
En septembre 2025, Nétanyahou a prévenu son public qu’Israël devait devenir une « Super sparte », en référence à la cité-État militarisé de la Grèce antique. Le 8 mars 2026, le chef de l’armée a appelé les Israéliens à être « patients » et à se préparer à une « guerre de long terme ».
« La guerre est devenue l’opium des masses israéliennes » écrit Gidéon Lévy, journaliste israélien dans le quotidien Haaretz. Sa collègue Orly Noy, du média +972, ajoute : « Si elle n’attaque pas, ne détruit pas et ne tue pas, la société israélienne n’est pas tout à fait certaine d’exister. »
D’emblée, les Israéliens sont à la recherche de leur prochaine guerre. La Turquie, pourtant membre de l’OTAN, fait l’objet de menaces désormais explicites de la part de la classe dirigeante israélienne, qui ne tolère que des États détruits ou vassalisés autour d’elle.
Le modèle de « Super sparte » que promeut Nétanyahou n’est pas une rupture mais une continuité avec le militarisme qui définit depuis son origine le mouvement sioniste : un État-citadelle conquérant, où la guerre est perçue comme une ressource positive, dans un objectif de domination continue. Ce qui change désormais, c’est la gestion de l’état de conflictualité : les coûts de celle-ci ont de moins en moins besoin d’être amoindris ou dispersés dans le temps. À l’inverse, ils sont intégrés, par une large partie des Israéliens, comme faisant partie du fonctionnement routinier de la société.
En Israël, la guerre n’est plus seulement une norme sociale : elle est devenue une raison d’être.












