Par Neela Cathelain, docteure en littérature anglophone (Tufts University/Sorbonne Université), chercheuse membre de VALE (UR 4085, Sorbonne Université)
À l’occasion des 150 ans de la publication de Daniel Deronda, cet article propose de redécouvrir ce roman de George Eliot, son dernier et peut-être son plus surprenant, et d’examiner la relation paradoxale entre roman de formation d’un gentleman et eschatologie messianique : ce texte prophétise le fantasme d’un colonialisme sioniste, tout en problématisant les identités nationales européennes et la formation du sujet bourgeois au sein d’États-nations.
George Eliot et le sionisme au XIXe siècle
Alors qu’elle sillonne l’Europe et qu’elle traduit l’Éthique de Spinoza, George Eliot, romancière à succès dans l’Angleterre victorienne, s’intéresse à l’histoire du judaïsme. Suite à sa rencontre en 1866 avec Immanuel Deutsch, spécialiste du Talmud et des études juives, elle étudie l’hébreu, le Talmud, l’histoire juive. Elle publie Daniel Deronda deux ans après la formation du second gouvernement de Benjamin Disraeli, figure majeure du Parti Conservateur, déjà Premier ministre en 1868. Daniel Deronda, élevé en gentleman anglais et qui découvre sa judéité, est donc une figure reconnaissable, celle d’un Juif anglais, mais dont l’assimilation reste irrésolue et difficile, tant la culture européenne reste arrimée à l’antisémitisme et sa déshumanisation du peuple juif.
Daniel Deronda se distingue du reste de l’œuvre de George Eliot à plusieurs égards, qu’il s’agisse des thèmes abordés mais aussi des microcosmes sociaux qu’elle choisit de représenter : loin des Midlands de Middlemarch ou Adam Bede, Daniel Deronda nous montre l’aristocratie et la bourgeoisie fortunée cosmopolite, qui se juxtaposent aux Juifs pauvres de Whitechapel vus de la perspective du héros éponyme. Daniel Deronda est connu comme un roman sioniste ou proto-sioniste, car il appelle explicitement à la création d’un État juif en Palestine, vingt ans avant la publication de Der Judenstaat (L’État juif) par Théodore Herzl, État que le personnage de Mordecai imagine comme « un terrain neutre en Orient, comme la Belgique l’est pour l’Occident ».
« Daniel Deronda prophétise le fantasme d’un colonialisme sioniste, tout en problématisant les identités nationales européennes et la formation du sujet bourgeois (Bildung) au sein d’États-nations. »
George Eliot, aux côtés de Laurence Oliphant et Benjamin Disraeli, a contribué à la création d’un sionisme chrétien britannique moderne (Victoria Clark, Allies for Amageddon, 2007). Daniel Deronda a eu une influence durable sur le sionisme et la littérature sioniste, influence mise en lumière par Ghassan Kanafani et Edward Saïd, et il a permis de formaliser l’idée d’un retour à la terre ancestrale de Palestine ; il inspire par exemple Emma Lazarus, Chaim Weizmann, ou encore Eliezer Ben Yehuda. Il reste encore aujourd’hui une référence culturelle importante pour le sionisme, comme on le voit par exemple dans cet article d’une chroniqueuse sioniste, qui loue la dimension « rassurante » du roman, alors qu’elle traverse des manifestations contre le génocide à Gaza en 2024 sur le campus de l’université de Columbia.
Daniel Deronda prophétise le fantasme d’un colonialisme sioniste, tout en problématisant les identités nationales européennes et la formation du sujet bourgeois (Bildung) au sein d’États-nations. Il se lit à l’aune des nationalismes du XIXème siècle, du Printemps des peuples et de la critique de l’oppression de groupes stigmatisés dans le corps national (l’oppression antisémite, mais aussi l’oppression patriarcale, comme on le voit avec le personnage de Gwendolen). En ce sens, il se lit dans la continuité de La case de l’oncle Tom (1852) de Harriet Beecher Stowe (avec qui George Eliot échange une riche correspondance), roman qui se termine par le départ pour le Libéria de personnages anciennement esclavisés, George, Eliza et leurs enfants. George ne considère ce départ possible qu’après avoir acquis une éducation en France, qui lui permettra de construire une république chrétienne, résolument tournée vers l’Occident, et une race supérieure à celle des Haïtiens « efféminés ».
Daniel Deronda est un roman asymétrique, avec deux intrigues imbriquées : il s’agit, comme le titre l’indique, de l’histoire de Daniel Deronda, gentleman anglais qui découvre ses origines juives vers la fin du roman ; Daniel noue des liens avec deux femmes, une Anglaise orgueilleuse et désargentée, Gwendolen Harleth, et une Juive pauvre nommée Mirah Lapidoth, qu’il sauve d’une tentative de suicide par noyade – il l’aide ensuite à retrouver sa famille et, grâce à cette relation, trouve une communauté parmi les Juif·ves de Londres. Il se lie d’amitié avec Mordecai, le frère sioniste de Mirah (qui aurait été inspiré par Immanuel Deutsch), qui convainc Daniel de conduire son peuple vers la Terre promise. Daniel est donc un héros romanesque et une figure messianique, à l’image de Moïse, qui retrouve le chemin vers le judaïsme.
L’autre intrigue est celle de Gwendolen, qui épouse un gentleman sadique, Henleigh Grandcourt, et qui se retrouve tiraillée entre sa fierté, sa culpabilité d’avoir contracté ce mariage et d’avoir fait du tort à l’ancienne maîtresse de longue date de Grandcourt, et son attirance pour Daniel Deronda, qu’elle en vient à considérer comme son guide spirituel. Ces deux intrigues « anglaise » et « juive » ont longtemps été considérées comme incompatibles par la critique – F.R. Leavis a même réécrit le roman en y expurgeant l’intrigue de Daniel, sous le titre de Gwendolen Harleth. Or, on peut considérer que l’incommensurabilité formelle du roman est plutôt le reflet du paradoxe de la formation de Deronda : une formation qui débouche sur l’exil imposé, et sur la constitution hybride d’un gentleman-messie, figure nécessaire du sionisme chrétien.
Daniel Deronda, le gentleman-messie
Daniel Deronda met en scène l’association d’une forme de messianisme à un projet colonial (comme le montre notamment la sociologue Sonia Dayan Herzbrun), et ce qu’Andreas Malm appelle une « fusion entre eschatologie et empire » (Pour la Palestine comme pour la Terre, La Fabrique, 2024) à travers la figure et le parcours de Daniel, gentleman anglais et Messie moderne.
Le discours eschatologique de Mordecai repose sur un fantasme religieux ainsi que sur une mythologie de conquête et de supériorité raciale. Les éléments importants de l’eschatologie juive comprennent le retour du peuple juif en Terre d’Israël et l’apparition d’un Messie qui conduit son peuple vers l’ère messianique. Daniel devient un colonisateur messianique grâce à une eschatologie de la conquête et de sa propre exclusion du roman, mais aussi à une caractérisation palimpsestique et vampirique, puisque Mordecai meurt et « transfère » son esprit à Daniel. La mort de Mordecai (le Juif mystique et maladif) apparaît alors comme un sacrifice nécessaire pour sauver son peuple, afin que le Messie soit doté de la vision de ses ancêtres, tout en incarnant un esprit moderne, colonial, entrepreneurial, au diapason de la révolution industrielle.
Dans Daniel Deronda, l’intrigue eschatologique semble entrer en conflit avec le parcours traditionnel de formation (Bildung) du protagoniste, parcours de transformation individuelle. Si l’on peut considérer le mode messianique et mystique comme statique, le roman s’interroge sur la façon d’aborder le judaïsme, soit comme « une sorte de forme excentrique et fossilisée », soit comme « une réalité jusqu’alors négligée : que le judaïsme était quelque chose qui palpitait encore dans la vie des hommes » – et c’est précisément l’expérience du judaïsme vécue par Daniel, celle de la découverte de soi et d’une insertion particulière au monde.
« Daniel devient un colonisateur messianique grâce à une eschatologie de la conquête et de sa propre exclusion du roman, mais aussi à une caractérisation palimpsestique et vampirique, puisque Mordecai meurt et “transfère” son esprit à Daniel. »
La dialectique entre la forme fossilisée et l’expérience dynamique reste un problème dans le roman. À contrecourant de la critique au XIXème et XXème siècles, on peut faire l’hypothèse d’un lien étroit entre le sionisme et l’intrigue de Gwendolen, non seulement en ce qu’il précipite la résolution du triangle amoureux entre Daniel, Gwendolen et Mirah, mais en ce qu’il vient activer la caractérisation de Grandcourt en tant qu’incarnation dégénérée de la race anglaise et contrepoint du héros sioniste. En effet, le roman présente un autre sous-texte eschatologique, celui de la dégénérescence programmée du gentleman, dont la masculinité monstrueuse, à la fois prédatrice et apathique, vient s’opposer à celle de Daniel. Ce dernier solidifie sa masculinité hétérosexuelle par son mariage avec Mirah et son départ pour la Palestine ; Grandcourt synthétise la violence inhérente du gentleman anglais, sa cruauté et sa domination physique et psychique. Sa mort coïncide avec la renaissance de Daniel en tant que Juif : la destitution du gentleman anglais représenté par Grandcourt et sa lignée en déclin est inextricablement liée à l’émergence d’un autre type de gentleman.
Le roman comporte des éléments gothiques (il préfigure Dracula, avec sa fascination et son inquiétude pour le métissage, et plus particulièrement sa fascination pour la judéité en tant qu’altérité raciale et socioculturelle). Selon Royce Mahawatte, le parcours de conversion de Daniel revisite le récit vampirique et le trope masculin paranoïaque ; Mordecai lui-même compare le Juif assimilé à un vampire, un étranger, déplacé de sa patrie, et donc un fléau pour l’humanité. Les romans gothiques tardifs inversent la rhétorique impérialiste, et figurent la peur de l’invasion et du remplacement. Pour reprendre l’expression de Stephan Arata, les romans gothiques « ramènent la terreur du gothique impérial à la maison ».
Le récit eschatologique et le mode messianique de Daniel Deronda s’adossent donc paradoxalement à une critique des dynamiques coloniales et de la pureté raciale, tout en justifiant la colonisation de la Palestine et l’effacement de son peuple. Le roman montre les déplacements narratifs du sionisme en tant que colonialisme : le fantasme eschatologique de Mordecai devient un récit visionnaire du progrès colonial associé à Daniel. Le roman pose ainsi implicitement la question de la négativité inhérente au retour fantasmé en Palestine : la « fusion entre eschatologie et empire » s’agence aux ambiguïtés et incongruités structurelles et idéologiques de Daniel Deronda, que vient porter à son paroxysme la conception du temps dans le roman – éclaté, non-linéaire, non-téléologique, et qui inaugure malgré tout une « téléologie de la violence » (Sami Khatib) profondément coloniale et bourgeoise.












