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Vivre et mourir à Gaza sous le régime nécropolitique d’Israël

par Samirah Jarrar
15 juin 2024
in Traductions
Reading Time: 9 mins read

Par Samirah Jarrar, doctorante en anthropologie à Aix-Marseille Université. Traduit de l’anglais par Clémence Vendryes, membre du comité de rédaction.

Des tueries indiscriminées à la famine forcée et au vol de cadavres, Israël contrôle tous les aspects de la vie et de la mort des Palestinien·nes.

Un jeune garçon palestinien marche à travers les décombres d’une maison ciblée par une frappe aérienne israélienne près d’un camp de réfugiés au bord de la plage, à l’ouest de la ville de Gaza, en 2014. Photo : UN Photo/Shareef Sarhan

Depuis le début de la guerre d’Israël dans la bande de Gaza en octobre, une implacable série de violences contre les Palestinien·nes s’est déroulée, n’épargnant même pas les cadavres. Les Palestinien·nes sont devenu·es des cibles délibérées d’une politique systématique de mort par Israël, entraînant un nombre de décès stupéfiant dépassant 32 000 à ce jour [ndlt 37 266 mor·tes au 14 juin 2024 selon l’ONU]. La pratique et la logique de l’élimination des vies et des corps palestiniens sont intrinsèques à l’entreprise coloniale sioniste depuis ses débuts. Depuis le mois d’octobre, cela s’est cependant manifesté de manière particulièrement éclatante. Malgré la brutalité infligée, les Palestinien·nes continuent de s’opposer à l’annihilation et à la déshumanisation. 

Nécropolitique et nécroviolence dans la bande de Gaza

Depuis octobre 2023, Israël a exercé sa nécropolitique, définie par le philosophe Achille Mbembe comme le pouvoir de tuer, à travers plusieurs mesures exceptionnellement brutales contre les Palestiniens de Gaza. En plus des bombardements aériens indiscriminés, les troupes au sol ont ouvert le feu sur des civil·es sans défense tout en utilisant des bulldozers pour les écraser et les enterrer vivant·es sous les décombres. Au-delà de l’élimination immédiate des vies palestiniennes, la nécropolitique israélienne opère sur une échelle temporelle plus large, favorisant des conditions de mort lente, à travers la famine induite et la destruction systématique du système de santé à Gaza. Le spectre constant de la mort dans la bande de Gaza a mené de nombreuses personnes à percevoir leur existence comme un état liminal – une frontière floue entre la vie et la mort.

Comme l’a si bien dit le journaliste Rami Abu Jamus : « Nous en sommes arrivés à un point où la mort et la vie se mélangent. Nous sommes entre la vie et la mort. Nous sommes morts, mais toujours vivants. Nous sommes vivants, mais toujours morts ». Cette condition de « morts-vivants », comme des zombies, définie par Mbembe, est emblématique du sujet colonisé – privé de souveraineté sur sa propre vie et son propre corps.

La politique de mort israélienne à Gaza s’étend également aux défunts, dont les corps sont abîmés et désacralisés. Les bombardements aériens israéliens défigurent et démembrent les corps des victimes dont les cadavres retrouvés sont ensuite enterrés à la hâte, sans rites funéraires appropriés et souvent dans des fosses communes, en raison de l’insécurité générale et des difficultés de circulation. De nombreux corps restent sous les décombres ou dans les rues, ils ne sont pas récupérés, laissant des milliers de morts non identifiés et non comptabilisés. Des vidéos et des témoignages révèlent la découverte de corps décomposés, dévorés par des animaux errants ou déjà devenus des squelettes. 

« Nous en sommes arrivés à un point où la mort et la vie se mélangent. Nous sommes entre la vie et la mort. Nous sommes morts, mais toujours vivants. Nous sommes vivants, mais toujours morts. »

Les cadavres enterrés ne sont pas pour autant épargnés, puisque les forces israéliennes ont détruit des cimetières, retourné des tombes et même confisqué des cadavres. Des épisodes similaires se sont produits dans certains hôpitaux, des centaines de patients décédés étant confisqués, ce qui soulève des préoccupations concernant le prélèvement illicite d’organes et de tissus. La violence infligée aux défunt·es sert à humilier et à contrôler les vivant·es, c’est une méthode de contre-insurrection. La menace de la mort et de la « mauvaise mort » est utilisée par les autorités israéliennes pour évacuer de force les Palestinien·nes de leur terre et les dissuader de s’engager dans la résistance.

Déshumanisation et domination

La nécropolitique est fondée sur une division raciste et une hiérarchisation des vies et des corps, impliquant que certaines vies sont intrinsèquement considérées comme dispensables. Une telle prémisse est clairement visible dans les projets coloniaux, où l’exploitation, la domination et l’élimination des populations autochtones sont historiquement enracinées dans des dispositifs discursifs de déshumanisation. La caractérisation explicite des habitant·es de Gaza comme des « animaux humains » ou des « sous-humains » par certains représentants israéliens illustre cette déshumanisation.

Les réseaux sociaux israéliens regorgent de témoignages et de vidéos réaffirmant des stéréotypes racistes. Reproduisant le trope orientaliste de la sexualité des Arabes, des soldats israéliens ont par exemple exhibé des sous-vêtements féminins volés dans des maisons palestiniennes démolies, accompagnés de remarques insultantes. Simultanément, des vidéos de soldat·es israélien·nes et des récits de prisonniers palestiniens documentent diverses formes de torture et d’humiliation physique et psychologique, notamment des passages à tabac, la privation de besoins essentiels, les abus sexuels et les actes dégradants forcés – comme être contraint d’aboyer comme des chiens.

« La nécropolitique est fondée sur une division raciste et une hiérarchisation des vies et des corps, impliquant que certaines vies sont intrinsèquement considérées comme dispensables. »

Parallèlement à ces discours et ces pratiques déshumanisant·es, la population palestinienne, privée de biens et de services essentiels, vit dans des conditions inhumaines et humiliantes. Après des mois d’agression, de blocus et de destruction, beaucoup de Gazaoui·es se retrouvent à boire de l’eau polluée, à recourir à des herbes sauvages et de la nourriture pour animaux pour survivre et à se disputer la nourriture larguée, de manière ridicule et insuffisante, par les airs.

Humanité et résistance au milieu de la souffrance

Les images de la privation extrême imposée au peuple de Gaza renforcent une autre vision déshumanisante de la population colonisée – le tableau de subjectivités nécessiteuses et déficientes. Cette vision s’aligne sur des perspectives racistes historiques où l’Autre est construit à la fois comme excessif – en termes d’agressivité et de sexualité – mais aussi comme indigent et nécessairement dépendant. Le sujet « autre » ou altérisé est souvent pris en considération uniquement dans son dénuement et sa souffrance, à travers des expressions déchiffrables et reconnaissables par les pays occidentaux. Malgré des intentions bienveillantes, ce mécanisme dépouille la population opprimée de son humanité, banalisant sa souffrance et sapant toute empathie.

Étant donné que les opprimé·es ne sont considéré·es comme légitimes que dans leur souffrance passive, toute autre forme d’agentivité et d’affirmation de l’humanité leur est niée. Les formes actives de résistance anticoloniale et d’auto-émancipation sont condamnées, renforçant les stéréotypes raciaux de barbarie et d’irrationalité. De même, le sumud des Palestiniens, c’est-à-dire leur résistance contre la domination et l’annihilation coloniales, est souvent représenté comme une indifférence à leur propre mort et à celle des autres, voire comme favorisant une « culture de la mort ». Ces derniers mois, les Palestiniens ont émergé des décombres et ont enterré leurs proches en prononçant des mots de défiance et de résistance, affirmant leur détermination à rester dans leurs maisons et sur leurs terres malgré la menace d’extermination.

En effet, le sumud façonne les formes sociales du deuil au sein de la société palestinienne, le martyre et la douleur qui en résultent acquièrent un sens collectif et individuel particulier, lié au besoin existentiel de vivre une vie digne et libre. Quand et comment mourir et pleurer sont devenus des espaces de résistance et de souveraineté reconquise. Bien que la résilience des Palestinien·nes puisse être célébrée comme héroïque, cela risque cependant de normaliser la violence qui leur est infligée et de minimiser leur douleur. Bien que le martyre puisse être compris dans le sumud, cela n’annule pas la douleur endurée.

« Les formes actives de résistance anticoloniale et d’auto-émancipation sont condamnées, renforçant les stéréotypes raciaux de barbarie et d’irrationalité. »

À Gaza et dans toute la Palestine occupée, même dans la mort, les Palestinien·nes font face à l’annihilation et à la déshumanisation. La lutte anticoloniale devient donc un combat contre la nécropolitique sioniste. C’est un rejet de la zombification et une lutte constante pour affirmer la souveraineté sur leurs vies et sur leurs corps. Le refus de la population d’évacuer malgré le risque d’être tuée, la bravoure des médecins de Gaza risquant leur vie pour ne pas abandonner les patient·es, et le courage de ceux et celles qui s’exposent aux tirs de sniper pour récupérer des corps dans des zones militarisées sont des actes de défiance, de fierté, de dignité et d’humanité inébranlable.

Tags: GénocideIsraëlSociété palestinienne

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