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  • Dominque Vidal

Le fascisme à l'israélienne

Dernière mise à jour : 25 avr.

Par Dominique Vidal, journaliste et historien, auteur de Israël : naissance d’un État (Paris, L'Harmattan, coll.

« Bibliothèque de l’iReMMO », 2022).


Ce qui est le plus étonnant dans la guerre contre Gaza, c’est… l’étonnement de nombreux observateurs – journalistes, mais aussi chercheurs – devant l’escalade génocidaire d’Israël. Cette apparente surprise, lorsqu’elle est sincère, découle notamment d’une sous-estimation du changement qualitatif représenté par la coalition mise en place dans les derniers jours de l’année 2022.


« Le pogrom des colons avec le soutien du gouvernement ». Photo : Nitzan Perelman


La prolongation du conflit obéit bien sûr aux mêmes motifs que la formation du gouvernement : pour Benyamin Netanyahou, il s’agit inséparablement à la fois de préserver son poste de Premier ministre et de bloquer la procédure judiciaire entamée contre lui.


Mais cet objectif personnel ne saurait dissimuler la toile de fond politique commune au chef du Likoud et à ses alliés, anciens comme nouveaux. Qualifiée par l’ex-Premier ministre Ehoud Barak, qui n’a rien d’un gauchiste, de « gouvernement aux valeurs fascistes » la coalition investie fin décembre 2022 par la Knesset est formée autour d’un Likoud radicalisé (trente-deux députés), allié à deux partis ultra-orthodoxes (dix-huit députés). Et elle comprend aussi, pour la première fois, deux partis suprémacistes, racistes et homophobes (quatorze députés). Benyamin Netanyahou a offert aux dirigeants de ces derniers des ministères essentiels : à Itamar Ben Gvir la Sécurité nationale, à Bezalel Smotrich les Finances mais aussi la tutelle de la Cisjordanie.


Héritiers de Kahane et du Gush Emunim


L’un de ces deux irresponsables qui ne dissimulent même pas leur racisme, Itamar Ben Gvir, s’affiche comme l’héritier du rabbin fasciste Meïr Kahane. Fondateur de la Ligue de défense juive, condamné à cinq ans de prison pour «  terrorisme » aux États-Unis, Kahane a fait son aliya en 1971, multipliant les violences anti-Arabes au service de son objectif : un Grand Israël vidé de tous ses Palestiniens.


En 1984, il fut élu à la Knesset, créant un choc tel que pas un autre député n’assistait à ses discours. Ses collègues décidèrent même d’interdire l’incitation au racisme dans le Code pénal et la Loi fondamentale régissant la Knesset. Si bien que Kahane fut exclu du scrutin de 1988. Le 5 novembre 1990, il mourait assassiné à New York.


Toutefois les deux mouvements qui s’en réclamaient – Kach et Kahane Hai – poursuivirent leurs actions violentes. Le 25 février 1994, 29 musulmans en prière dans la mosquée d’Abraham à Hébron seront massacrés par un colon kahaniste, l’Américain Baruch Goldstein – dont le portrait trônera longtemps dans le salon de Ben Gvir. Un mois plus tard, les deux mouvements sont interdits comme « organisations terroristes ». Ils n’en inspireront pas moins Yigal Amir, l’assassin d’Itzhak Rabin, le 4 novembre 1995. Peu avant, Ben Gvir apparut à la télévision en brandissant la plaque minéralogique de la voiture du Premier ministre, et annonça : « Nous avons eu sa voiture, et nous l’aurons lui aussi ».


Bref, la référence au fascisme n’a rien d’excessif s’agissant de Ben Gvir. Condamné à maintes reprises par la justice israélienne, il affichait un extrémisme tel que même l’armée ne l’a pas laissé effectuer son service militaire tant elle le jugeait « dangereux ». Au printemps 2021, évoquant son rôle dans les violences à Jérusalem et au sein des villes dites mixtes, le chef de la police de Jérusalem Kobi Shabtaï déclara à Netanyahou : « La personne qui est responsable de cette Intifada est Itamar Ben Gvir ». Jusqu’aux dernières semaines, avant les élections du 1er novembre 2022, il prônait l’annexion de toute la Palestine et le « transfert » de tous ses habitants arabes. Il se prononçait même pour la déportation des Israéliens « déloyaux » qui « travaillent contre l’État » – parmi lesquels il cite le député arabe Ayman Odeh, mais aussi le député juif Ofer Cassif…


Dans les dernières semaines de la dernière campagne électorale, Ben Gvir a certes tenté d’arrondir son image, mais en ne trompant que les naïfs. Même le général Dan Haloutz, ancien chef d'état-major de Tsahal, estime qu’«il n'a pas changé et ne changera pas » et que ses idées pourraient entrainer une « guerre civile ». Quant au président de l’État d'Israël, Isaac Herzog, il assure : « Cet individu inquiète le monde entier ». « Modération » ? Tout en brandissant son révolver en plein Sheikh Jarrah, il a conseillé à ses partisans criant « Mort aux Arabes » de se contenter de « Mort aux terroristes ». Un de ses colistiers, Almog Cohen, avait d’ailleurs vendu la mèche : il s’agit de créer un « cheval de Troie » pour permette au parti kahaniste Otzma Yehudit (Force juive) d’entrer à la Knesset sans être disqualifié par la Cour suprême… Son bilan depuis dix-sept mois ? Une surenchère permanente dans la guerre contre Gaza, une série de visites provocatrices sur l’Esplanade des mosquées, en compagnie de nombreux colons et, depuis le 7 octobre, la distribution de 100 000 ports d’armes dans un pays où  les réservistes et presque tous les colons sont déjà armés… 


Quant à Besalel Smotrich, héritier du mouvement de colons Gush Emunim, il exige, lui, l’interdiction des partis arabes, « le plus grand danger aujourd’hui pour [notre] sécurité ». Si son programme principal est l’annexion de la Cisjordanie, sa perspective est essentiellement messianiste : selon lui, l’État d’Israël doit être étendu à l’intégralité de la terre promise par Dieu à Abraham et « dirigé conformément à la Torah et à la Loi juive » – à l’exclusion du judaïsme réformé, qu’il considère comme une « fausse religion ». Son racisme décomplexé va jusqu’à la séparation entre femmes juives et arabes dans les maternités : « Il est naturel, a-t-il expliqué, que ma femme ne veuille pas être allongée à côté de quelqu’un qui a donné naissance à un bébé qui pourrait vouloir assassiner son bébé dans vingt ans ». Cette hystérie anti-arabe se double d’une homophobie obsessionnelle : après l’assassinat en juillet 2015 d’un participant à la Gay Pride de Jérusalem, il n’hésita pas à qualifier celle-ci d’« abomination » et de « parade bestiale »…


C’est pourquoi, j’ai souligné, dès les premiers pas du nouveau gouvernement, les graves dangers qu’’il représentait :


1)  Pour les Palestiniens, car il entend accélérer la colonisation en vue de l’annexion de la Cisjordanie, voire de Gaza, deux territoires dont les ministres ultra-nationalistes rêvent d’expulser les Palestiniens. Certains se sont même prononcés pour le démantèlement immédiat de l’Autorité palestinienne. Quant à Jérusalem, les provocations de Ben Gvir sur l’Esplanade témoignent de sa volonté de renier le statu quo de 1967. S’il fallait, avant le 7 octobre, un symbole de cette agressivité, l’interdiction du drapeau palestinien le fournirait.

2) Pour les Israéliens, car la coalition veut en finir avec le dernier garde-fou de la démocratie israélienne – la Cour suprême – en donnant « légalement » le dernier mot à la Knesset. C’est ce que des centaines de milliers de citoyens juifs ont dénoncé dans les rues de Tel-Aviv et de Jérusalem tout au long de l’année comme un « coup d’État ». Les suprémacistes planifient d’autres atteintes aux libertés : ils prônent notamment l’interdiction des partis arabes et même le retrait de la citoyenneté aux Israéliens « déloyaux » – et de citer deux députés communistes, l’Arabe Ayman Odeh et le Juif Ofer Cassif. Ce dernier a même failli être expulsé de la Knesset pour avoir appuyé la décision de la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye exigeant qu’Israël s’oppose à toute décision génocidaire.

3) Pour les uns et les autres, car suprémacistes et haredim entendent renforcer le caractère théocratique du régime. Ils tournent ainsi le dos à l’aspiration de la majorité des Israéliens à une forme de laïcité : renforcement du monopole orthodoxe contre réformés et conservateurs, application stricte du shabbat, refus du mariage et du divorce civils, rejet de l’imposition d’un cursus commun aux écoles publiques et religieuses, maintien de l’exemption du service militaire pour les étudiants des yeshivot, etc. Les suprémacistes entendent même rendre la loi du retour plus restrictive, quitte à réduire l’aliya

4) Enfin, pour la région et le monde, car, au risque d’une troisième Intifada s’ajoute la menace d’une opération militaire contre l’Iran, pour l’empêcher de fabriquer sa bombe. Netanyahou harcèle l’Iran, « oubliant » que, si les mollahs ont pu enrichir leur uranium, c’est parce que Donald Trump avait, sous sa pression, déchiré l’accord sur le nucléaire iranien…


 Les Netanyahou, tel père tel fils


L’histoire ne pardonnera sans doute jamais à Benyamin Netanyahou d’avoir rouvert en 2021 les portes de la Knesset aux kahanistes. Rien là, toutefois, d’une alliance contre nature : le chef du Likoud a lui-même grandi dans le sérail sioniste révisionniste. Comment oublier que, dans années 1930, David Ben Gourion appelait Jabotinsky, père du mouvement… « Vladimir Hitler » ? En fait, c’est surtout Mussolini qui soutenait le Betar : il avait mis à sa disposition à Bari un émetteur radio couvrant tout le Moyen-Orient ainsi qu’à Civitavecchia des locaux pour son école de cadres. Le Duce expliqua en 1935 à David Prato, futur grand rabbin de Rome : « Pour que le sionisme réussisse, il vous faut un État juif, avec un drapeau juif et une langue juive. La personne qui comprend vraiment cela, c’est votre fasciste, Jabotinsky ». Benzion Netanyahou, le père de Benyamin, fut non seulement un militant révisionniste, mais un birion (voyou), surnom choisi par  les membres de la fraction d’extrême droite du mouvement. Quant à Yaïr, le fils de Benyamin, une provocation suffit à le situer politiquement : il a accepté que sa photographie figure sur une affiche de l’Alternative für  Deutschland (AFD) vantant « une Europe libre, démocratique et  chrétienne » – son alliance avec  les néofascistes compte donc plus pour lui que sa judéité !


Jusqu’où ira cette fascisation d’Israël ? Ben Gvir et Smotrich ne sont pas des extrémistes isolés, ni même marginaux. Sauf crise majeure débouchant sur une nouvelle forme d’union nationale, Netanyahou n’aura pas de majorité sans eux. La gauche juive comme arabe est au plus bas, incapable de proposer une alternative à un électorat populaire hystérisé par la rhétorique raciste. Le risque est grand que l’opposition vote avec ses pieds : des centaines de milliers de citoyens juifs israéliens vivent désormais ailleurs qu’en Israël, et nombre d’autres se sont procuré le passeport d’un État européen. Pour eux comme pour feu Zeev Sternhell, « en Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts ».


Une fois encore, la logique du « bonnet blanc et blanc bonnet » rend l’évolution politique israélienne inintelligible. Que tous les partis sionistes, de « gauche » comme de « droite » aient en commun le même projet colonial, est évident. Qu’en particulier en 1947-1949, le Mapam et le Palmakh aient joué un rôle capital dans la conquête des villes et villages arabes et l’expulsion de leurs habitants est un fait historique établi. Et depuis, aucun gouvernement israélien, sauf celui de Rabin, de 1993 à son assassinat, n’a commencé à rompre avec cet engrenage. Mais tout cela ne justifie pas d’attribuer la même dangerosité à un Ben Gvir ou à un Smotrich et aux dirigeants de la « gauche » sioniste. C’est ce que les dirigeants et les militants de la gauche radicale arabo-juive ont compris, appelant depuis près d’une décennie à la constitution d’un front uni contre l’extrême droite et critiquant les abstentionnistes.

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